2. Le sang d'un génie

1850 Mots
Le sang d'un génieHenry ne désirait pas tomber sur Silvio avant la dernière minute. Il demanda son petit-déjeuner par téléphone mais lorsqu’il vit le plateau avec les œufs, le jambon et les toasts, son estomac se serra comme une boule de billard. Il décida qu’il lui fallait respirer un peu d’air frais. Il passa une chemise en lin, un pantalon en laine et il descendit dans la rue. Il s’arrêta un bon moment face au rond-point. Le bruit de la fontaine lui plut. Il lui sembla qu’un petit arc-en-ciel clignotait au fond de l’eau. Il traversa la rue. Il entra dans un bar. Il commanda un jus d’orange et but quelques gorgées. Son estomac tressaillit, inquiet, mais il supporta l’épreuve. Un homme avec une batte de base ball s’installa à sa droite et commanda plusieurs sandwichs. Henry fit à peine attention à lui. À sa gauche, un autre homme avec une cravate où était imprimée une petite chauve-souris demanda un café. Notre protagoniste regarda le dessin de l’animal. Il trouva ce motif sympathique. Où pouvait-on bien en vendre ? Elles avaient l’air d’être fort coûteuses. Il pouvait s’en acheter une douzaine. Quand il décida de sortir, Henry se trouva à la porte avec les deux hommes. Celui à la cravate le toisa et le repoussa d’un coup d’épaule. Minable, pensa Henry, mais il n’ouvrit pas la bouche pour protester. L’autre avec sa batte lui passa devant aussi et quand Henry voulut se hâter de sortir il prit le bout de la batte en plein sur les lèvres. Henry attrapa quelques serviettes et essuya les deux gouttes qui avaient jailli de ses gencives. Quel monde de merde, comme c’est facile pour les brutes de verser le sang d’un génie. Il revint à l’hôtel. Il vit Silvio, Parménides et Morella qui payaient leurs chambres et rassemblaient leurs bagages. — Mais dis donc, tu sais l’heure qu’il est ? On doit filer dare-dare à l’aéroport – rugit Silvio, paré d’un chapeau cordouan rouge. — Il faut que je te parle – susurra Henry en s’efforçant de ne pas regarder la couleur de ce chapeau qui lui rappelait le gazpacho de la veille. — Plus tard – murmura Silvio en grinçant des dents. — Non mon ami. Ce n’est pas possible. J’ai pris une décision. — Arrête tes conneries et va chercher tes affaires. Nous devons préparer notre rapport d’activités, et il faut planifier la prochaine manifestation internationale à laquelle nous serons invités. Et il faut aussi préparer une autre manifestation pour Jorge Ceramiga ; on vient de lui décerner le prix Nobel de littérature ce matin. — Silvio, c’est que... je reste. Je ne quitte pas l’Espagne. — Qu’est-ce que tu me racontes là ? — Silvio mastiqua les mots et approcha son visage de celui d’Henry. Tu représentes pour moi un enjeu personnel. Cette manifestation concernait les jeunes romanciers et je t’ai proposé tout de suite. — Je sais, Silvio, je t’en remercie. — Et toi, Henry, tu n’as publié à ce jour aucun foutu roman, et moi j’ai insisté sur le fait que tu étais la bonne personne parce que même si tu n’as jamais écrit de roman tu le feras sûrement un jour. J’ai dit ça, qu’avec toi nous nous battions contre la tyrannie bourgeoise du réel… — Silvio, je me sens très flatté. Des écrivains qui faisaient des romans il y en avait beaucoup, mais aucun ne t’a été aussi dévoué que moi. Rappelle-toi que c’est moi qui sans le faire exprès ai laissé ouverte la porte de ta maison et que cela t’a évité de continuer à payer des infirmières pour l’Alzheimer de ton père. — Mon pauvre père... J’espère que là où il est... — Et c’est moi aussi qui ai déclaré à la police que cet ami de ton ex-épouse s’était poignardé lui-même quatre fois pour te faire accuser de tentative d’homicide. — À quoi bon parler de tout ça, Henry ? La seule chose qui nous importe c’est le futur et ses triomphes. En aucun cas le passé ou la misère du présent. Le visage de Silvio vira au rouge, couleur sang. Henry pensa qu’il pouvait faire un infarctus. Il alla chercher un verre d’eau et le lui mit entre les mains. Silvio se frotta le visage avec son chapeau cordouan. — Tu étais mon pari. — Toute cette manifestation a été un pari de ta part. Tu as changé la date de naissance de Morella pour qu’elle puisse y venir et tu lui as même offert un lifting aux frais du ministère ; pour Parménides, tu lui as publié un roman inachevé au prétexte que Kafka le faisait aussi, mais Parménides, lui, n’avait écrit que dix pages dans lesquelles il décrivait une ville où aucun personnage n’apparaît jamais ; et toi, Silvio, tu n’es pas du tout romancier, et pourtant tu es là. — Je suis venu en tant que représentant de l’État, je devais veiller au bon déroulement de l’affaire – répondit Silvio d’une voix asthmatique. — Je sais que tu as fait de louables efforts pour économiser l’argent du ministère, c’est pour ça que tu as réservé une seule chambre pour toi, Morella et Parménides, et pour ces quinze Biélorusses habillées comme le Cid Campeador qui vous y rendaient visite au petit matin avec des fouets et des bracelets cloutés. Ça il faut bien le reconnaître. Mais vous trois, c’est à peine si vous êtes sortis de la chambre et on ne vous a presque pas vus à cette manifestation. Silvio ouvrit et referma la bouche comme un poisson hors de l’eau et serra le bras d’Henry. — Mais voyons, pas du tout, il s’agissait de Russes de Stalingrad qui voulaient apprendre l’espagnol... Mais si c’est mal interprété cela peut me coûter une réprimande du ministère – gémit-il. — Tu dois continuer à croire en moi, Silvio. Je suis plus utile ici. Ma valeur croît si je suis à l’étranger. Depuis l’Europe ma voix retentira plus fort quand il s’agira de te défendre contre les ennemis du Processus qui inventeront des calomnies sur la façon dont tu dépensais tes viatiques. Henry prit une profonde inspiration et se gratta les fosses nasales comme s’il y avait un morceau de verre à l’intérieur. — Bon... – Silvio cligna des yeux, comme saisi par une soudaine lucidité. Il se peut que tu aies raison... — J’ai raison. Ça tu peux le jurer – murmura Henry. Pense qu’il est nécessaire de neutraliser des gens comme Saúl Junco. En Espagne ce ne sont pas les ennemis qui nous manquent... Les deux hommes se donnèrent une accolade glaciale. — Mais dis donc, et les livres de la Bibliothèque Patriotique ? Ceux-là on te les a déjà payés. Et tu dois nous fournir quatre titres. Le Commandant lui-même a annoncé que nous publierions une sélection de ses pensées les plus remarquables – murmura Silvio, les yeux pleins d’angoisse. — Ne te fais pas de souci. Ils sont pratiquement terminés. Henry salua de loin les autres romanciers. Il préférait ne pas leur donner trop d’explications et le nouveau visage de Morella lui semblait de plus en plus repoussant. Le traitement de rajeunissement lui avait semé de l’acné sur tout le visage. Pour remédier à cette réaction, Morella s’était appliqué une crème qui avait eu pour effet de lui dessécher toute la partie gauche du visage et de rendre la moitié droite aussi grasse que peut l’être la peau d’une gamine de quinze ans. Ensuite, pour accentuer l’effet produit et devenir la plus jeune romancière latino-américaine de cinquante-deux ans, cette femme s’était couvert le nez, les sourcils et les lèvres de piercings brillants qui n’en finirent jamais de cicatriser, si bien qu’autour de chacun d’eux s’écoulaient en abondance des filets de pus et fleurissaient des pustules de couleur verte. Écœuré, notre personnage sortit dans la rue. Maintenant c’est le moment d’écrire, de mettre toutes mes tripes dans ce que je ferai, de ne me consacrer qu’à ce qui m’intéresse, pensa-t-il. Son enthousiasme ne dura que quelques minutes. Il se sentit plein d’amertume en se rappelant qu’il devait terminer les livres de la Bibliothèque Patriotique pour lesquels on lui avait versé tant d’argent. Résigné, il décida qu’il y travaillerait une heure par jour et qu’il consacrerait le reste à ses propres romans. Il pensa cela au pluriel ; il venait de comprendre qu’une œuvre en majuscules devait comporter de nombreux romans, l'œuvre, ma grande œuvre, moi et mon œuvre transcendentale. Il s’assit sur un banc de bois. Cette partie de la ville lui plaisait. Il savait déjà que le quartier de Salamanca était le plus cher de Madrid et que la rue Général Juan de Yepes était l’une des plus luxueuses, mais la carte dorée qu’on lui avait donnée au ministère pourrait supporter encore longtemps ces dépenses. Ensuite, il obtiendrait de l’argent grâce à ses livres, des euros en quantité suffisante pour continuer à vivre dans un endroit comme celui-ci. De l’autre côté de la rue un mulâtre portant une chemisette et des baskets fatigués s’arrêta pour boire une petite bouteille d’eau. Henry le regarda quelques secondes puis ne lui prêta plus attention car il sentit que son cerveau se remplissait d’air. Il pencha la tête ; il contempla ses souliers. Ils lui plurent. Il regarda son pantalon. Il lui plut aussi, mais il s’aperçut que le malaise de la gueule de bois augmentait. Le monde craqua dans sa tête. Il sentit des fourmis parcourir ses jambes et il lui sembla que la peau de ses cuisses brûlait. Mon œuvre. Ma grande œuvre. Mon grand roman. Si je fais un infarctus maintenant je ne pourrai pas réaliser mon œuvre. Il tenta de se lever mais il sentit que son cerveau flottait dans un puits. Il se rassit. Il respira profondément mais l’air lui parut sec, irritant. À ses côtés il distingua l’homme qui lui avait fendu la lèvre au bar. Henry aurait été ravi de l’apostropher, de l’insulter, mais il n’en avait pas la force. — Dis-moi, tu ne te sens pas bien ? – lui dit l’homme à la batte de base ball. — Je ne sais pas. Un malaise. J’ai vraiment très chaud aux jambes. — Ah... – dit l’homme en frappant le sol à petits coups avec sa batte. C’est à cause de ton pantalon. En été on ne porte pas un tissu comme ça. Tu es en train de cuire tout vif. Tu n’es pas d’ici, n’est-ce pas ? — J’ai un aïeul du Pays Basque et un autre d’Extrémadure mais en réalité je me sens l’héritier direct de la race jamais conquise des Incas, des Aztèques et des... — Oui, oui – dit l’homme à la batte. Je reconnais ton accent, compatriote. Moi aussi au début je m’habillais n’importe comment. Ôte ce pantalon et tu te sentiras mieux. Henry fit un geste d’assentiment. Il préférait ne pas trop parler avec les gens de son pays qui vivaient en Espagne. Quatre-vingt-dix-huit pour cent d’entre eux étaient des traîtres, des oligarques pourris, des résidus mous livrés à l’ignominie, la sodomie, l’individualisme et l’esprit de trahison. — Je m’appelle Simao – l’homme posa la batte par terre et tendit la main pour se présenter. Henry le salua d’une façon glaciale. Ses jambes tremblaient comme si on était en train de lui enfoncer des aiguilles dans les os. Simao ajouta que s’il n’avait pas de pantalon approprié il pourrait lui en prêter un. Henry pinça les lèvres, manifestant une reconnaissance sceptique pour cette proposition. C’était peut-être un espion. Ils sont comme ça, agréables, sympathiques. Maintenant il va m’inviter à manger et il m’offrira une promenade en ville, pensa-t-il, mais à cet instant Simao prit un morceau de papier journal et ramassa trois crottes de chien, puis regarda en direction de l’immeuble horrible qui déparait la splendide enfilade de la rue et, en visant soigneusement, il lança les trois étrons puants en direction d’un balcon où une vieille femme tentait d’arroser des fleurs. — Je te rapporte des vêtements tout de suite – dit Simao en même temps qu’il secouait ses mains. Attends-moi ici ou, mieux encore, installe-toi dans le bar et commande une boisson. La vieille femme lança toute une bordée de hurlements et d’injures. Elle avait un visage anguleux, la bouche parcheminée et un crucifix se balançait à son cou. Simao l’insulta copieusement puis éclata d’un rire féroce. Derrière Henry, une Ferrari glissa dans la rue comme une flèche. Chapitre 3
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