Vanessa 2

1236 Mots
Un peu plus tôt — Monsieur Gunter essayez de dormir, je vais rester un peu auprès de vous. Je lui chuchote ces mots alors qu’il sombre dans le sommeil. Je ne saurai dire combien de temps je reste là, à veiller sur lui, mais sûrement trop pour que ça reste professionnel. Lorsque je finis par me relever, prête à partir, quelque chose me retient. Quoi ? Je ne sais pas trop. La curiosité, je crois. Je ne devrais pas, mais c’est plus fort que moi. Peut-être que ça me permettra de mieux le comprendre. Je me répète cette phrase en boucle alors que je fouille sa chambre du regard à la recherche d’indices. Je ne devrais pas faire ça, c’est son intimité. Culpabilisant, et sans rien avoir trouvé, je rebrousse chemin et me sauve, non sans lui avoir jeté un dernier regard. Il semble si paisible. Troublée par mon propre comportement, je décide de rentrer me reposer et tenter de trouver une explication rationnelle à ce qu’il vient de se passer. Agir de cette façon, ce n’est pas moi, ce n’est pas mon genre, j’ai pour principe de laisser une intimité à mes patients. Allongée dans mon lit, je ne cesse de remuer, sans réussir à trouver le sommeil. Comment pourrais-je dormir alors que cet homme m’intrigue ? Ce n’est qu’à l’aube que Morphée m’emporte, pour seulement une heure ou deux, avant que mon réveil sonne. Je m’éveille tardivement ! D’un pas rapide, un café en main, je m’enferme dans mon bureau après avoir salué mes collègues. Je n’ai pas entendu mon réveil, pas eu le temps de me maquiller pour camoufler mes cernes ni même de prendre un petit déjeuner. Alors, une fois ma porte fermée, j’ouvre ma trousse à maquillage, et prends cinq minutes pour donner à mon visage un aspect moins fatigué. Après moins d’un quart d’heure, je soupire de soulagement. Grâce à tout ce que je viens d’étaler sur ma peau, j’ai l’impression d’être aussi reposée que si j’avais dormi durant huit heures d’affilée. La magie du maquillage… Un peu plus sereine, je prends la décision de lire une nouvelle fois mes notes pour me rafraîchir la mémoire, puis je vais retrouver mes patients. Là-bas, je découvre une scène qui a de quoi me surprendre, Sacha, Casius et Gunter en pleine conversation, tous les trois réunis à la même table. Si je m’étais attendu à quelque chose, ce n’est certainement pas à ça. Sacha n’a pas eu une vie facile. Adolescente un peu fragile, elle est tombée amoureuse d’un pervers narcissique qui lui a fait subir les pires horreurs : manipulation, violences, viols, rien ne lui a été épargné. C’est à la demande de ses parents qu’elle est arrivée ici, lorsque, dépassés par la situation, ils n’ont plus trouvé de solutions pour l’empêcher de se scarifier. Alors pour elle, être si proche de deux hommes, même si elle ne semble pas complètement à l’aise, est un énorme pas en avant. Je n’aurais pas pensé que cela serait possible, pas aussi vite après être sortie de la zone fermée. Mais en repensant à hier soir, je me dis que ce n’est pas si étonnant, c’est une véritable battante. En face d’elle, Casius tente par tous les moyens d’attirer son attention, ce qui me fait sourire. Lui est venu de sa propre volonté, il y a six mois. En grave dépression à la suite de la perte de son emploi, et de sa femme, il n’a pas réussi à remonter la pente, et a tenté de mettre fin à sa vie. Gunter, en bout de table, coincé entre les deux, semble plus les observer que participer à la conversation. Son comportement m’intrigue ; à son visage songeur, je me demande à quoi il pense. En tout cas, pour un homme jugé v*****t, ce que je vois me conforte dans l’idée que ce n’est peut-être pas le cas. Emmené de force à l’hôpital par la police, à la demande de sa mère, il était ingérable à son arrivée, et le médecin de garde a décidé de le garder en observation. Depuis, il n’est jamais ressorti, médicamenté en permanence, pour « le bien de tous », selon mon prédécesseur. Au moment où passe un autre résident près d’elle, près de sa table, Sacha se crispe, au regard bien trop appuyé que lui lance la passant, j’aperçois un changement d’attitude de la part de Gunter, comme s’il cherchait à se maîtriser pour ne pas frapper cet homme, comme s’il souhaitait la protéger. Il va même jusqu’à se reculer de quelques centimètres pour lui laisser de l’espace. v*****t… Face à cette scène, ce n’est clairement pas ce que je dirais. Alors que l’heure tourne, et que j’ai plusieurs patients à voir dans la matinée, je décide d’aller à la rencontre des trois nouveaux amis pour chercher Gunter, mon premier rendez-vous. Dès qu’il m’aperçoit, il se lève, va reposer son plateau, puis me rejoint, avant même que je n’aie pu traverser la moitié de la salle. Après l’avoir salué, je l’invite à me suivre jusqu’à mon bureau. — Comment allez-vous, Gunter ? demandé-je une fois que nous sommes installés. En silence, il regarde ce qui l’entoure, puis me répond : — Bien. Réponse courte, mais positive, c’est un bon début. Je pose en évidence l’enregistreur entre nous, et dis : — Avant qu’on commence la séance, j’aimerais avoir votre permission pour l’enregistrer. Sachez que cela me sert uniquement à me rappeler nos conversations, et qu’en aucun cas mon appareil ne sort de cette pièce. Êtes-vous d’accord ? Il regarde l’objet devant lui de longues secondes, puis, alors que je m’attendais à un refus, approuve d’un signe de tête et je l’active immédiatement. — Merci, dis-je en me renfonçant dans mon siège. Aujourd’hui, nous allons reprendre les choses depuis le début. Comme je suis nouvelle, je veux me faire ma propre opinion sur vous, et peut-être réajuster votre traitement. — D’accord. Il est sérieux, presque concentré, son corps est tendu dans l’attente de ce qu’il va se passer. — Nous allons commencer par le commencement, Gunter. Donnez-moi vos nom, prénom, et date de naissance. — Chris Gunter, né le trente avril mille neuf cent quatre-vingt-onze. Il est méfiant, débite le tout d’un ton monocorde, les bras croisés sur sa poitrine. — Qu’est-ce que vous voulez savoir ? demande-t-il. — Tout, dis-je en souriant, parlez-moi de vous, de ce que vous ressentez, de ce qui vous a amené ici. Je ne vous forcerai pas à parler d’un sujet que vous ne souhaitez pas aborder, nous irons à votre rythme. Un sourire arrogant apparaît sur son visage, l’envie de me défier se lit dans ses yeux, ou alors de tester mes limites, je ne sais pas trop. — Et si je veux parler de films ? — Quel genre préférez-vous ? — Action, répond-il sans une once d’hésitation. — Quel est le dernier que vous ayez vu ? Le temps d’une seconde, son regard se voile et je regrette ma question. — Insaisissables. — Bon film, commenté-je. J’ai beaucoup apprécié. Il lève un sourcil, étonné, mais ne se départit pas de son arrogance. — Je ne vous voyais pas dans ce genre-là. Je vous imaginais plus… comédie romantique. — Et pourquoi je ne pourrais pas être les deux ? Il hausse les épaules, façon évidente de dire « je n’en sais rien » et mon sourire à moi se fait plus remarquer.
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