– Pour moi, c’est pareil ! s’entêta Clara. On ne peut pas leur faire confiance. Et puis l’hygiène…
– Vous exagérez, sourit à son tour Sweeney. Tenez, Diego par exemple, il s’en sort très bien.
– Mais c’est normal, lui répliqua Mrs Miller. C’est parce qu’il sert à notre table. Il a tout de suite compris à qui il avait affaire, alors il se tient à carreau.
– Chut ! les alerta tante Midge. Le voilà justement qui arrive.
En dépit du balancement prononcé du navire, le pas assuré d’un serveur en veste blanche s’approcha rapidement de leur table.
Le jeune Philippin n’avait pas vingt ans. Avec sa tête trop ronde, ses cheveux bruns gominés, ses dents trop longues qui lui tordaient la lèvre supérieure, et un pantalon bien trop court, l’allure du petit Diego pouvait sembler pitoyable. Et pourtant…
Au milieu de son visage lisse et cuivré brillait un regard noir, volontaire, et surtout intelligent. Sweeney le sentait : Diego n’était pas là par hasard. S’il avait accepté ce poste ingrat, si loin du soleil de ses îles, au service d’Occidentaux gras et suffisants, c’est qu’il avait une idée. Oui, Diego avait un plan.
Le jeune garçon imaginait certainement qu’après dix ans passés à endurer les récriminations de ses riches clients, et à résister aux journées interminables du pôle, il aurait alors mis suffisamment d’argent de côté. Il pourrait rentrer chez lui, s’offrir ce restaurant sur la baie de Manille dont il avait toujours rêvé. Et là, c’est lui que l’on respecterait. Il serait enfin quelqu’un !
Oui, Sweeney l’aurait juré, Diego avait un plan de ce genre…
– Est-ce que vous avez terminé ? demanda le jeune garçon en s’emparant des couverts.
– Le poisson était trop froid, crut bon de lui faire remarquer Clara Miller.
– Oui, madame. Je le dirai au chef, répondit Diego, sachant déjà qu’il n’en ferait rien.
– Qu’y a-t-il pour finir ? s’inquiéta Sam, dont l’appétit semblait loin d’être rassasié.
– Salade d’ananas, litchis et kumquats, le renseigna le jeune serveur.
– s**t ! lâcha l’Américain. Avant d’aussitôt s’excuser :
– Pardon mesdames, mais ces menus pour Asiatiques, c’est pire qu’une diète. Poisson-légumes-fruits, midi et soir, je ne suis pas venu en croisière pour perdre du poids !… Diego, votre chef, je parierais qu’il est Japonais, non ?
– Oui, Mister : chef Takemashi.
– Bingo ! pesta l’Américain. Tout ça parce que les deux tiers de la clientèle sont des j**s ! Je ne sais pas ce qui me retient…
Sa pile d’assiettes sur le bras, Diego sentit que le moment était venu pour lui de disparaître.
– Mister Miller… essaya tante Midge d’apaiser la mauvaise humeur de son voisin.
– Sam, Miss.
– Euh… Oui, Sam, corrigea-t-elle. Est-ce que vous avez une idée du nombre de passagers embarqués à bord du Professor Nevski ?
La ruse de tante Midge fonctionna à merveille. L’ancien capitaine oublia instantanément sa colère, et il se mit alors à fournir avec enthousiasme les informations qu’il avait collectées depuis le départ :
– Quarante-neuf, Miss. C’est la capacité maximale. Nous avons une majorité de bridés…
– De touristes japonais, c’est bien ce que vous voulez dire ? le reprit adroitement la vieille dame.
– Ben oui, des faces de citron quoi ! persista Sam… À part ça, continua-t-il, cinq kangourous, ou des Australiens si vous préférez : cinq jeunes blancs-becs, des commerciaux qui fêtent la signature d’un juteux contrat à ce qu’il paraît. Et puis deux groupes de Russes encore : les quatre hommes au faciès patibulaire, que vous apercevez attablés à l’entrée, et la famille de trois personnes de l’autre côté de la salle. Et pour finir, nous quatre.
– C’est la première fois qu’on les voit, intervint Clara.
– Qui ça ? demanda son mari.
– Eh bien, la famille russe. Ils n’avaient pas quitté leur cabine depuis Ushuaia.
– Peut-être… soupira Sam.
– Et vous avez remarqué la femme ? ajouta l’Américaine. Elle n’a même pas retiré ses lunettes noires pour dîner.
– C’est une Asiatique, précisa Sam. Elle me rappelle les femmes de Vladivostok. Je les connais bien, j’en ai connues tellement là-bas ! rigola le jeune retraité.
Mais, constatant l’arrêt subit de la mastication de son épouse, puis son sourire figé, Mister Miller s’empressa de donner le change :
– Ils devaient certainement avoir le mal de mer, crut-il devoir expliquer.
– Et c’est pour ça qu’elle garde ses lunettes ? persista Clara. Ils n’ont pas dit un mot de tout le repas. Même le jeune garçon est resté muet comme une carpe.
Impatientée par ce babillage stérile, tante Midge voulut relancer la conversation :
– Hem… Sam, et notre équipage ? Vous vous êtes renseigné également ?
– Bien sûr Miss ! lui affirma fièrement l’Américain. Dès hier après-midi, je suis allé faire un tour du côté du poste de commandement. C’était plus fort que moi, je brûlais de découvrir la passerelle d’un navire à propulsion nucléaire !
– Et alors, l’équipage ? insista la vieille dame.
– Vingt-trois hommes d’équipage, annonça l’ancien marin, sur un ton professionnel. Le patron est le capitaine Laptev, un Russe. Est-ce que vous l’apercevez à la grande table, là-bas ?
– Oui, répondit Sweeney. C’est lui qui nous a accueillis lors du cocktail d’arrivée.
– Tout à fait, acquiesça le sexagénaire. À sa droite, vous avez le docteur Grodno, le médecin du bord. Il est Biélorusse : tout sauf un marin ! Le troisième est Russe également ; il s’appelle Piotr, c’est le pilote de l’hélicoptère.
– Ah oui, c’est vrai ! se rappela soudain l’inspecteur. Nous avons un vol d’excursion demain. Vous m’accompagnerez, Sam ?
– Oh non ! Tout ce qui flotte, pas de problème. Mais loin du royaume de Neptune, je ne suis plus bon à rien.
– Et vous, Clara ?
– Si Sam n’y va pas, alors je n’y vais pas non plus.
– Bon… Et toi tante ?
– Tu me raconteras, répliqua la vieille dame.
– Je serai le seul de notre groupe alors ? constata Sweeney, dépité. Dommage… Au fait Sam, j’y pense : d’où tenez-vous toutes vos informations sur l’équipage ?
– De Monsieur Doubitch, le second. Je l’ai rencontré hier, sur la passerelle de commandement. Il est Russe lui aussi.
– Et vous parlez russe ? s’étonna Sweeney.
– Da tavarich(1) ! s’exclama l’Américain, avec un sourire amusé. Vous savez, trente années à fréquenter les terminaux pétroliers de l’île Sakhaline, j’ai fini par prendre l’accent.
– Je vois… Mais dites-moi, poursuivit Sweeney, comment se fait-il que le capitaine soit toujours présent en même temps que nous aux repas ? Ce n’est pas lui qui pilote le navire ?
– Il se relaie avec monsieur Doubitch. Sur ce genre de croisière, le capitaine a principalement un rôle commercial. Nous avons payé assez cher, la compagnie veut être sûre que nous en avons pour notre argent. Il est tout à fait normal qu’il soit là.
– Mmm… enregistra l’Écossais.
– Pour ce qui est du reste de l’équipage, conclut Sam Miller, ce sont tous des marins philippins. C’est la seule façon de réduire les coûts d’exploitation. J’ai connu ça, moi aussi, sur mes pétroliers.
– Tous des Philippins, à l’exception du cuisinier ! lui fit alors malicieusement remarquer Sweeney.
– C’est vrai, je l’oubliais celui-là, ronchonna l’Américain. Fichu Jap ! À cause de lui, j’ai une envie furieuse de viande. Une côte bien épaisse, un vrai T-bone vous voyez ? saliva-t-il.
– Vous disiez que nous allions aborder la haute mer cette nuit ? le détourna tante Midge de ces pensées obsédantes.
– Oui, Miss.
– Et est-ce que vous avez une idée de ce que nous allons découvrir ces deux prochains jours ? voulut-elle encore savoir.
– Bien sûr ! Enfin, à peu près… se reprit le géant à la barbe blanche. Je ne connais que le Pacifique nord vous savez, mais les deux pôles se ressemblent… Une chose est sûre cependant, nous ne rencontrerons pas d’ours blanc !
– Pourquoi ? s’étonna Clara.
– Mais chérie, parce qu’il n’y a pas d’ours au pôle Sud ! Ils vivent uniquement dans les glaces de l’Arctique.
– Ah bon… répondit-elle, visiblement déçue.
Sam Miller poursuivit :
– Avec la débâcle – la fonte des glaces pendant l’été, précisa-t-il – nous ne devrions pas tarder à apercevoir nos premiers icebergs. C’est un spectacle impressionnant : certains sont plus hauts qu’un immeuble de vingt étages, et d’autres peuvent être aussi vastes qu’un État d’Amérique !
– Vous exagérez, lui fit observer tante Midge.
– Pas du tout Miss, se défendit l’ancien marin. De toute façon, ils n’ont pas besoin d’être aussi imposants pour représenter un véritable danger. Même si nous sommes à bord d’un brise-glace de soixante-dix mètres de long, il suffirait d’un seul de ces glaçons flottants, d’une épaisseur d’à peine quelques pieds, pour nous envoyer par le fond.
– Mon dieu ! sursauta la vieille dame. Vous voulez nous faire peur ?
– Juste un peu, lui sourit Sam Miller. Il est vrai que le Professor Nevski dispose de moyens de détection performants : radar, observation par satellite, hélicoptère, etc. Mais rien ne remplace l’œil humain. Aucun des moyens modernes n’est en mesure de repérer un iceberg affleurant à la surface. Une simple collision latérale, et nous nous retrouvons tous à bord du Titanic !
– Mister Miller ! le gronda tante Midge. Si vous vouliez m’empêcher de dormir, c’est gagné.
– Déjà qu’il ne fait jamais nuit… râla Sweeney.
– Pardon Miss, s’excusa Sam. Il ne faut pas vous inquiéter inutilement. De toute façon, comme en cette période de l’année le jour ne tombe jamais vraiment, l’observation de la surface de la mer est optimale. Et puis, le navire réduira sa vitesse dès qu’il abordera les zones à risques du détroit de Drake.
– Mmoui… Mais quand même, s’émut la vieille dame. Vous allez bientôt me faire regretter d’avoir choisi cette croisière.
– Désolé Miss, désolé ! répéta l’Américain. En vous levant demain matin, vous aurez de toute façon des choses plus intéressantes que les icebergs à observer.
– Quoi donc ? réagit Clara, la main déjà posée sur son caméscope.
– Dans le ciel, vous apercevrez des pétrels. Ce sont de petits oiseaux blancs, au vol gracieux. Même s’ils ne retournent à terre que pour nicher, leur présence annonce déjà le continent. Et puis en mer, je suis sûr que nous verrons nos premières baleines.
– Vraiment ? s’enflamma tante Midge.
– Oh oui ! Et de toutes sortes : des bleues, des baleines franches, des baleines de Minke… Et puis des orques aussi, des dauphins…
– Incroyable ! finit de s’enthousiasmer la vieille dame. Et vous croyez qu’il y aura des pingouins également ?
– Ah ça Miss, sûrement pas ! Les pingouins, c’est comme les ours : ils ne vivent qu’au pôle Nord. Ici, ce sont des manchots. Ils sont plus grands que les pingouins, mais on ne sait jamais, nous pourrions avoir la chance d’en découvrir dès demain ; il n’est pas rare d’en voir passer à la dérive, piégés sur un morceau de banquise.
– Fantastique ! proclama Clara.
– Et lorsque nous serons en vue des côtes, termina Sam son descriptif, nous découvrirons encore des lions de mer, des phoques, ou des otaries.
Et voilà ! se désola l’inspecteur Sweeney. On jurerait un programme animalier de la BBC. J’ai horreur des programmes animaliers de la BBC. Ils sont d’une lenteur… une vraie plaie ! Déjà que ce rafiot me donnait l’impression de se traîner. Le jeune homme se lamenta encore : Et dire que nous n’en sommes qu’au deuxième jour de traversée… Si tante Midge voulait que je me repose, c’est raté. En réalité, je crois que je vais finir par mourir d’ennui !
*
– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama soudain Sam Miller, avant de brusquement se retourner.
Sweeney perçut à son tour les éclats de voix qui fusaient depuis l’entrée de la salle.
Après dîner, les trois membres de la famille russe, assise à leur gauche, s’étaient levés de table. Ils avaient ensuite tranquillement traversé la salle de restaurant ; mais une fois parvenus à la hauteur des quatre autres touristes russes, le père venait d’être violemment pris à partie par le plus âgé du groupe. Et même si l’inspecteur ne comprenait rien aux propos échangés, le ton virulent des deux hommes montrait à l’évidence que l’affaire était sérieuse. D’ailleurs, pelotonnée dans le dos de son mari, la femme aux lunettes noires serrait contre elle son fils d’environ quinze ans, comme si elle essayait de le protéger.
– Vous comprenez ce qui se passe ? demanda Sweeney à Sam.
– Oui, attendez… Je crois qu’ils se connaissent… Celui qui est assis vient de dire au gars debout qu’il ne lui avait pas demandé la permission.
– La permission de quoi ? s’étonna l’Écossais.
– Je ne sais pas… En tout cas, ça chauffe. L’autre vient de lui répondre qu’il n’avait pas besoin de sa permission.
– Mais enfin ! s’écria tante Midge. Ils sont ivres ou quoi ?
– Je ne crois pas, estima Sam. Il s’agit plutôt d’une dispute, mais je n’en comprends pas la raison.
Pour sa part, Sweeney remarqua que, curieusement, les trois autres hommes assis ne se mêlaient pas à l’altercation.
En quelques phrases, le ton parut s’envenimer dangereusement. Jugeant alors que la plaisanterie avait assez duré, le capitaine Laptev quitta sa table pour mettre un terme à la querelle.
Mais le commandant du navire n’en eut pas le temps. D’un bond, les trois Russes les plus jeunes se levèrent à leur tour. Devant une salle médusée, ils tirèrent alors de sous leur veste… trois armes de poing ! et ils les braquèrent instantanément sur le père.
– s**t ! hurla Sam.
– Mon dieu ! lui fit écho tante Midge.
Clara Miller cessa de mastiquer.
Les touristes japonais se désintéressèrent de leur mérou bouilli. Même les Australiens du bar sortirent le nez de leur bière.
Quant à Sweeney, son œil de policier identifia immédiatement deux pistolets Makarov et un Uzi entre les mains des trois porte-flingue.
Le reste de la scène se déroula en un rien de temps.
L’Asiatique aux lunettes noires entraîna son fils en dehors de la salle.
Instinctivement, le capitaine Laptev se précipita sur l’homme debout et lui fit écran de son corps. Puis, sans ménagement, il le poussa hors du restaurant.
Juste avant de sortir, Laptev fit encore un signe à l’intention du docteur Grodno. Le médecin de bord fila aussitôt en direction du bar.
La famille russe sortie, sur un geste de celui qui semblait être leur chef, les trois gorilles rengainèrent leur artillerie et se rassirent. Au même instant, la musique réclamée par le docteur Grodno résonna enfin dans les haut-parleurs.
Le docteur s’empara d’un micro. Sur un ton faussement enjoué, l’animateur improvisé se mit à présenter en japonais, puis en anglais, le spectacle que le capitaine s’apprêtait à leur offrir. Et en effet, dès la fin de son annonce, le commandant du navire réapparut dans la salle.
Le visage éclairé d’un sourire de circonstance, le jeune officier demanda que les lumières soient éteintes. Il saisit le micro tendu par Grodno et, sans hésiter, entonna devant un auditoire japonais rassuré un chant russe tout d’abord lent, mélancolique, puis de plus en plus rapide et, enfin, furieusement endiablé.
En parfait chauffeur de salle, le docteur Grodno commença de taper dans ses mains. Les Australiens donnèrent à leur tour la cadence, vite imités par des touristes japonais au sourire retrouvé. Encouragé par ce succès, le capitaine Laptev agrémenta bientôt son tour de chant d’une danse cosaque aux évolutions périlleuses.
Et sans même s’en rendre compte, emportés par la vivacité de la musique, ainsi que les diaboliques passements de jambe du capitaine, Sweeney et tous ses voisins de table finirent également par frapper dans leurs mains.
Mais qu’est-ce que je fais ? se reprocha soudain l’inspecteur.
Tout en continuant lui aussi d’applaudir, Sam Miller se pencha discrètement à l’oreille du jeune Écossais :
– Dites… On se retrouve sur le pont, demain matin à huit heures, pour notre promenade habituelle ?… D’ici-là, j’irai voir l’équipage. J’essaierai d’en apprendre un peu plus sur cette b***e de gangsters… puis l’Américain adressa un clin d’œil complice à l’inspecteur.
Sweeney acquiesça d’un hochement de tête, et il continua de faire mine de participer à la liesse habilement orchestrée par le capitaine Laptev.
Great Scott ! Je suis impatient de savoir ce que Sam aura découvert sur ces gaillards, songea-t-il. J’espère aussi que tante Midge n’aura pas été trop impressionnée ; je tenterai de la rassurer dès que nous serons de retour dans notre cabine… N’empêche, continua de réfléchir Sweeney, avec ces types et leurs dangereux joujoux à bord, la croisière s’annonce plus mouvementée que prévu… Vivement demain, ou plus exactement ce que les aiguilles de ma montre m’indiqueront être demain. Parce qu’avec ces fichues nuits blanches…
(1) : Oui camarade !