Menaces sur le caviar-1

2023 Mots
Menaces sur le caviarL’inspecteur Sweeney humait un air réfrigéré par les embruns glacés qui giclaient par-dessus la proue du navire. Accoudé à l’arrière du Professor Nevski, l’Écossais observait la mer glissant sous la coque, s’enroulant autour de l’hélice, puis ressortant en épais bouillons blancs, pour s’éloigner, enfin, en un long sillage bleuâtre. L’inspecteur souleva la manche de son anorak et il consulta sa montre : Huit heures. Sam ne va plus tarder… Au même instant, le pas lourd et assuré de l’Américain résonna sur le pont métallique du brise-glace. Sweeney tourna la tête. La silhouette massive du géant s’approchait, insensible au roulis prononcé du bateau. Les mains dans les poches, le haut du corps simplement recouvert d’un shetland torsadé, l’ancien marin semblait se jouer d’une gîte épouvantable qui aurait pourtant projeté n’importe quel autre passager inexpérimenté contre le bastingage. Décidément, cet homme, c’est Hemingway réincarné ! songea le jeune inspecteur, en admirant la démarche si évidente de Sam Miller. Du moins, c’est ainsi que je me suis toujours imaginé le personnage du “Vieil homme et la mer”… – Bonjour Sam ! le salua Sweeney. – Salut ! se contenta de lui répondre le retraité. Il s’accouda à ses côtés, puis demanda au jeune Écossais : – Alors, bien dormi ? – Ne m’en parlez pas, gémit l’inspecteur. J’ai somnolé deux heures à peine. Je suis crevé… Sweeney ajouta : – Vous aviez raison, Sam. Dès que le bateau est sorti du canal Beagle, j’ai tout de suite senti qu’il se mettait à tanguer et… – À rouler, corrigea l’Américain. – Comment ? – À rouler, pas à tanguer, précisa Sam. Le tangage est un mouvement d’oscillation dans le sens de la marche. Tandis que lorsque la houle vient heurter le flanc du bateau, on dit qu’il roule. – Ah ? Heu… D’accord, enregistra Sweeney. N’empêche, reprit-il, dès que nous sommes arrivés en haute mer, j’ai eu l’impression qu’à chaque nouvelle secousse, j’allais être éjecté de ma couchette. Impossible de me rendormir. Et en plus – n’allez pas lui répéter, hein, promis Sam ? – ma tante ronfle ! Un vrai supplice ! Je suis crevé, je vous dis. – Ça ira mieux dès la nuit prochaine, le rassura l’Américain. – Si on peut appeler nuit ce foutu jour permanent, se plaignit encore Sweeney. Mais au fait, se ressaisit-il, où sont les icebergs que vous nous avez promis hier soir, Sam ? Et les pétrels ? Et les baleines ? Pas une seule en vue ! plaisanta le jeune homme. – Je ne sais pas… murmura le marin, sans détacher son regard de l’horizon. – Ma tante et votre femme seront déçues. Et puis si les icebergs ou les baleines ne sont pas au rendez-vous, nous sommes tous les deux bons pour une nouvelle partie de bridge ! continua-t-il de se moquer. Mais Sam Miller n’écoutait pas. – Est-ce que vous apercevez la terre, là-bas, dans le prolongement du sillage ? demanda-t-il au jeune inspecteur. – Attendez… Oui, risqua Sweeney après avoir longuement plissé les yeux. – C’est le Cap Horn. Le bout du monde… prononça l’Américain d’une voix étonnamment recueillie. Imaginez, dit-il encore : à bâbord, ce sont les eaux du Pacifique, froides et lentes, qui descendent le long des côtes chiliennes. De l’autre côté, c’est toute la masse de l’Atlantique qui se jette, vive et chaude, sur sa rivale. Et c’est ici, devant nous, que s’affrontent les deux plus grands océans du globe. Nous avons sous les yeux une force phénoménale ! trembla la voix de Sam. C’est tellement beau, mais aussi… tellement terrifiant ! Sweeney contempla le profil du vieux marin. Les paroles de Sam l’avaient touché. Mais il lui semblait que son jeune âge l’empêchait de comprendre tout ce que l’Américain voulait exprimer. Et l’Écossais se sentit terriblement frustré ! – Vous savez pourquoi on l’appelle la Terre de Feu ? demanda soudain Sam, le regard toujours rivé sur l’horizon. – Je… Je l’ignore, préféra avouer Sweeney. – C’est Magellan, lors de son tour du monde, qui fut le premier à contempler cette côte depuis la mer. Il faisait nuit, et le rivage était parsemé de petits points lumineux, brûlant et dansant au-dessus de la mer comme autant d’étoiles… Et vous savez ce que c’était ? l’interrogea encore l’Américain. – Aucune idée, s’empressa de répondre le jeune Écossais. – Des Indiens ! lui révéla Sam. Les feux des Yámanas ! Toute la côte était habitée ; la contrée la plus inhospitalière du monde était habitée. Et par des Indiens qui vivaient tout nus, par-dessus le marché ! – Vous plaisantez ? réagit l’inspecteur. – Incroyable, n’est-ce pas ? Dans un pays où les températures estivales n’excèdent pas les cinq degrés, des hommes vivaient tout nus ! Même pas une feuille de palmier en guise de cache-sexe, sourit-il derrière sa barbe blanche. Le retraité continua : – Et si la terre luisait de toutes ces lumières, c’est parce que les Yámanas n’éteignaient jamais leur feu. Où qu’ils aillent, même à bord de leur pirogue, leur foyer les accompagnait… Vous voyez, parut alors méditer l’ancien marin, les vêtements, les apparences, tout cela est superflu. Mais le feu, cette lumière qui vous réchauffe l’âme plus que le corps, ça en revanche, ça c’est indispensable… L’Américain se tut. Il sortit de sa poche gauche une pipe à la noirceur marquée, tira de la droite un tabac brun, plus parfumé que l’air marin, et gratta enfin, à l’abri de ses paumes de géant, une allumette à tête bleue. Les premières volutes, rabattues par le vent, vinrent aussitôt se prendre dans la barbe rousse de son voisin. L’Écossais observa son ami sans un mot. Il lui apparaissait dorénavant que Sam Miller était bien plus que ce capitaine retraité, bon vivant, curieux de tout, qui depuis deux jours égayait la traversée. La véritable dimension de Sam était tout autre : Sam Miller était avant tout un Homme, dont l’unique ambition n’était autre que d’aimer et de comprendre la vie. Un sacré bonhomme ! jugea sobrement Sweeney. Mais tout à coup, l’inspecteur s’écria : – Dites donc Sam, j’allais oublier ! – Qu’y a-t-il ? sursauta l’Américain. – Mais voyons ! Et nos cow-boys d’hier soir ? Les gorilles de la steppe ? Vous vous êtes renseigné ? – Bien sûr, sourit malicieusement le sexagénaire. Sam mordit sa pipe et relâcha une nouvelle bouffée brunâtre. – Et alors ? s’impatienta Sweeney. – Il fait froid, fit remarquer le marin. On marche un peu ? * L’inspecteur et l’Américain partirent arpenter le pont humide et froid du Professor Nevski. Sweeney avait enfoncé sa barbe rousse dans le col de son anorak. Sam tirait avec nonchalance sur sa pipe. – J’ai discuté avec Diego, commença le retraité. – Ah ? Quel rapport avec l’altercation d’hier ? parut s’étonner l’inspecteur. – Le gamin assure le service en cabine. Comme il est intelligent, je me suis dit qu’il savait déjà parfaitement à qui il avait affaire sur ce bateau. – Pardon ? Je ne vois toujours pas, persista Sweeney. – Les pourboires, évidemment ! sourit l’Américain. À la place de Diego, il faut rapidement savoir repérer les cabines les plus rentables. Vous voyez cette fois ? – Vous avez raison, comprit l’Écossais. – D’ailleurs, je ne m’étais pas trompé, reprit Sam. Après dîner, j’ai invité le gamin à boire un verre au bar. Je connais bien les Philippins ; comme tous les Asiatiques, ils ne tiennent pas l’alcool. Alors, après deux bourbons, le petit Diego était déjà en mal de confidences. – Bien vu, estima Sweeney. L’Écossais enjamba un paquet de cordages. – Alors, est-ce que vous savez qui sont les deux excités d’hier soir ? demanda-t-il encore. – Vous ne serez pas déçu, annonça l’Américain. Nous avons à bord du vrai caviar ! Et pas seulement du russe. Nous avons aussi le meilleur : du caviar de la mer Noire ! – Qu’est-ce que vous voulez dire, Sam ? Je ne comprends pas. – Les deux hommes du restaurant : ce sont Krasnoïevitch et Lubny ! – Connais pas. – Vous devriez, répondit Sam. En tout cas, moi je les connais. Et je vous assure que ces deux types, ce n’est pas n’importe qui. Du caviar je vous dis ! – Vous voulez bien m’expliquer ? finit par s’énerver Sweeney. Sam Miller vérifia tout d’abord que le vent polaire n’avait pas éteint sa pipe. Il la remit en bouche, replongea ses mains dans les poches, puis il délivra enfin ses informations : – Diego connaissait uniquement leur nom, mais ça m’a suffi. Moi, j’en sais beaucoup plus sur leur compte. – Comment avez-vous dit qu’ils s’appelaient, déjà ? demanda Sweeney. – Krasnoïevitch et Lubny. Si je les connais aussi bien, c’est parce que je travaillais dans le pétrole… Vous vous souvenez du petit trapu à la table ? dit alors Sam. – Oui, très bien. C’est le seul qui soit resté assis lorsque les trois cow-boys ont dégainé leurs colts, se souvint l’inspecteur. – Eh bien celui-là, c’est Oleg Krasnoïevitch. Ça ne vous dit rien ? – Non, vraiment rien. – Ce gars est le patron de la plus grande compagnie pétrolière russe, la PYOUTROS. Il est à la tête d’un véritable empire financier. On lui prête des ambitions politiques de haut niveau, si vous voyez ce que je veux dire… Alors inutile de préciser que son avis compte dans les couloirs du Kremlin. Actuellement, sans son argent, pas de carrière politique en Russie. Vous saisissez ? – Je vois tout à fait. Du caviar… – Krasnoïevitch a commencé par faire fortune dans le bois, continua Sam, dévastant au passage une bonne partie de la forêt sibérienne. Et dès que le régime communiste a sombré pour de bon, il a fait main basse sur la majeure partie du réseau d’oléoducs russe. Ensuite, il a fondé sa propre société, la PYOUTROS, et il a continué de s’agrandir en s’appropriant ses premiers puits de pétrole. Jusqu’à devenir le richissime milliardaire qu’il est aujourd’hui. Mais derrière cette vitrine officielle, ajouta Sam, tout le monde en Russie sait bien que Krasnoïevitch possède un incroyable réseau de sociétés-écran qui, elles, font sa véritable fortune. – Et vous croyez qu’il s’agit… commença Sweeney. – De blanchiment d’argent, bien sûr ! compléta l’Américain. Krasnoïevitch est un mafieux de la pire espèce. Son argent transite et prospère à travers un réseau extrêmement diversifié : immobilier, banques, assurances, compagnie d’aviation, et même le football maintenant. Il brouille les pistes. – Vous êtes sûr de vous, Sam ? lui demanda l’inspecteur. Parce que si… – Mais je les connais par cœur les Popofs ! s’emporta l’Américain. Pendant trente ans, j’ai traité avec ces foutus cocos, à Sakhaline. Alors vous pensez bien… À chaque fois qu’on embarquait du pétrole pour l’Alaska, il fallait lâcher une enveloppe en cash à la capitainerie. Ça faisait partie du business… Ma société jouait le jeu, c’était même elle qui me remettait les enveloppes. Je vous assure, martela Sam, les cocos, il y a longtemps qu’ils ont tout compris du capitalisme ! – Mais dites-moi Sam, le relança Sweeney, est-ce que Diego vous a expliqué ce que ce gros poisson fichait là ? – Eh oui, ça aussi je le sais ! sembla s’amuser le sexagénaire. Vous ne devinerez jamais… La compagnie chilienne qui organise la croisière, la Cruceros Australis : est-ce que vous savez à qui elle appartient ? – Non ? Vous croyez ? sursauta l’inspecteur. – Mais oui ! Le capitaine Laptev a même réuni tout l’équipage avant le départ. Il voulait les prévenir de la présence du grand patron : le Professor Nevski, c’est le bateau de Krasnoïevitch ! – Pas possible… soupira Sweeney, l’air soudain ennuyé. Sam Miller reprit rapidement la parole : – La Cruceros fait partie de ces innombrables sociétés-écran qui servent au Russe à masquer l’origine de son fric. Sa firme a dû avoir l’idée de racheter le brise-glace, avec tout son équipage, et elle les a envoyés se balader du côté du pôle Sud. Des croisières pour touristes fortunés, qui se méfierait ? Pas le fisc chilien en tout cas… Vous comprenez ? continua l’Américain. Le capitaine Laptev n’est finalement qu’un employé de Krasnoïevitch. Alors, hier soir, lorsque les trois gorilles ont sorti leurs joujoux, le pauvre n’a pas dû se sentir très à l’aise. – À ce propos, intervint l’inspecteur, est-ce que Diego connaît les trois types armés ? – Oui. Une fois, alors que le gamin venait servir le thé dans la cabine de Krasnoïevitch, il est arrivé au moment où les porte-flingues astiquaient leur artillerie. C’est là qu’il a compris que le patron était accompagné de ses trois gardes du corps. – Et si j’en crois vos informations, ce sont tout sauf des enfants de chœur, commenta Sweeney, la barbe enfoncée dans le col de son anorak. – Je vous assure, vous pouvez me croire, lui affirma Sam en agitant sa pipe d’un air inquiet. Selon Diego, poursuivit-il, l’un des gorilles s’appelle Andreï ; le plus jeune, le blond, se prénomme Serguey. Quant au dernier, le plus costaud, ce n’est pas un Russe ; il s’appelle Karl, et il serait Allemand. – Alors c’est celui qui a brandi le pistolet-mitrailleur Uzi, en déduisit l’inspecteur. – Peut-être. En tout cas, conclut l’Américain, ces trois lascars me font froid dans le dos. Les deux hommes firent encore quelques pas en silence, comme pour mieux se persuader de l’invraisemblable réalité qui venait de s’inviter à bord de leur paisible croisière. – Il ne faudra rien dire à ma tante, demanda Sweeney à Sam Miller. Elle en ferait une jaunisse ! – Même chose pour Clara, approuva l’ancien marin. Ils longèrent encore l’extrémité rectangulaire de la poupe, puis reprirent leur marche vers l’avant du navire. – Et l’autre ? voulut alors savoir l’inspecteur. – Lubny ? – Oui, celui qui est venu avec sa famille. – Lui, c’est le caviar de la mer Noire ! annonça Sam. Un Ukrainien en réalité, d’Odessa. – Il est dans le pétrole également ? – Je vois que vous êtes perspicace… plaisanta l’Américain. Effectivement, Mikhaïl Lubny est un magnat de l’or noir lui aussi. Il est plus jeune que Krasnoïevitch… C’est un ancien fonctionnaire soviétique. Le régime l’avait nommé à Bakou, en Azerbaïdjan, et lorsque l’URSS s’est effondrée, il a tout de suite flairé le bon coup. Il s’est associé avec d’autres collègues fonctionnaires, ils ont fondé leur propre compagnie et ils ont aussitôt racheté les pipe-lines d’Azerbaïdjan pour une bouchée de pain. C’est de cette façon-là que Lubny s’est enrichi. Puis Sam ajouta :
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