Toute propre après sa toilette, ma tante bavardait avec l’infirmière, assise sur le canapé de la salle d’attente. À mon arrivée, elle me prit la main, l’air embarrassé.
« Je suis vraiment confuse... Pour une toute première rencontre...
– Si vous étiez passée par Gyeong-ju, il y avait l’aéroport de Pohang, tout près. Pourquoi avez-vous préféré le bateau, qui est si pénible ?
– Le principal, c’est que je sois là, non ? En tout cas, j’ai rendu tout ce que j’avais mangé ce matin, alors j’ai de plus en plus faim. Allons vite nous mettre quelque chose sous la dent ! »
Elle tendit un billet de dix mille wons à l’infirmière, qui l’avait raccompagnée jusqu’à la sortie en portant son sac. La femme eut beau refuser obstinément l’argent, tante le lui glissa de force dans la main. Le ciel s’assombrissait rapidement et les bateaux de pêche au calmar ou au sabre allumèrent leurs lampes tous ensemble. Dans un restaurant situé au pied du Pic Ilchulbong, nous commandâmes une marmite de fruits de mer, mais avec un plissement au front, elle déclara y trouver un goût prononcé de poisson. Les gens nous observaient sans cesse à la dérobée, pensant que c’était une réfugiée nord-coréenne arrivée à bord du Mangyeongbongho. C’était à cause de son habillement. À la vitre du restaurant, se dressait l’ombre du Pic Ilchulbong, telle une formidable muraille noire, mais tante ne le voyait même pas. Posant sa cuillère, elle commença à se plaindre, un peu tard, de s’être sentie mal dès son embarquement à Tongyeong.
« J’ai vraiment cru m’évanouir tant ce bateau tanguait ! »
Je savais d’expérience que rien n’était plus pénible que le mal de mer. Pas question de s’arrêter ou de descendre en route, comme dans un car ou un taxi. Pour changer de sujet, je l’interrogeai sur ce qu’elle avait fait depuis son départ.
« Comment avez-vous trouvé Gyeongju ? »
Changeant subitement d’expression, elle répliqua :
« Bien. C’était dur de monter à pied jusqu’à Iljumun, mais une fois au temple de Bulguksa, je me suis sentie l’âme plus pure, tout ignorante que je suis.
– Vous vouliez à ce point y aller ?
– Ah oui ! Depuis l’âge de quinze ans... J’ai donc réalisé mon rêve cinquante ans après ! De plus, j’ai enfin vu par moi-même les pagodes de Dabotap et Seokgatap, que je ne connaissais que par les pièces de monnaie. Je ne souhaite plus rien d’autre. »
Dans un pays aussi petit, Gyeongju paraissait très loin à certains. Pourquoi donc s’était-elle mis en tête d’aller jusqu’à Jejudo ? Si je ne lui avais pas posé cette question, elle m’avait traversé l’esprit en recevant sa lettre et me revenait brusquement en mémoire. Était-elle venue faire du tourisme tout bonnement parce que j’y étais ?
En sortant du restaurant, je lui proposai de s’installer confortablement chez nous, puisque je n’avais pas fait de réservation. Elle demeura sans réaction, comme si elle ne m’avait pas entendu, et n’ouvrit pas la bouche avant d’être dans la voiture. Plus ou moins près de la côte, de nombreux bateaux illuminaient la mer sombre, tel un marché aux poissons flottant. Après avoir posé un instant son regard sur l’eau, ma tante reprit, comme pour tirer la nuit de son sommeil. « Mais, au fait... »
Dans son ton prudent, on sentait poindre le reproche.
« Je sais très bien à quel point tu es occupé, mais était-ce si gênant de chercher un logement ? »
J’en restai coi.
« Je sais. Il y a ce qu’on appelle les obligations familiales. Moi qui me suis souciée toute ma vie de ce que pensait la famille, je ne tiens vraiment pas à faire de même avec la femme de mon neveu.
– Mais elle n’est pas comme ça.
– Au début, ça se passe toujours bien pour tout le monde. Mais au bout d’un jour ou deux à peine, on se sent mal à l’aise et c’est ainsi avec n’importe qui. De plus, je ne sais pas si c’est toujours le cas, mais si mes souvenirs sont bons, tu es aussi d’un caractère difficile. C’est dans le sang. Dans la famille, tu le sais, tout en ne se critiquant pas, on est dur les uns avec les autres. On a beau se retrouver pour une occasion ou une autre, au moment de partir, on se quitte tous sans faire de bruit, comme au temple. »
Était-ce pour cela que j’avais cessé depuis longtemps d’aller voir la famille ? Tout ce qui semblait rester de nos liens du sang était les os épars d’un squelette. Un squelette qui se reconstituait rituellement aux moindres fêtes et événements familiaux, pour une raison que je ne m’expliquais pas. De plus, ceux ayant manqué, ne serait-ce qu’une fois, à des traditions ou pratiques familiales qui se perpétuaient de longue date ne pouvaient que difficilement prétendre y avoir leur place. Nous n’avions pourtant rien d’une grande famille.
« Je passerai cette nuit chez toi, puisque je n’ai pas le choix, mais demain à la première heure, tu t’en iras me chercher une chambre dans une auberge. »
Après m’être garé sur le front de mer de Hamdeok, je descendis sur la plage pour uriner dans le noir, puis je pris deux cafés au distributeur d’un minuscule supermarché. Si je me pliais à sa volonté, je ne savais pas comment allait le prendre ma femme et en avais déjà des maux de tête. Elle serait forcément mal à l’aise si ma tante restait chez nous une quinzaine, voire un mois. Toutefois, elle accordait la plus grande importance au sens du devoir et au bon sens dans les relations entre les gens.
En buvant le café dans la voiture, à côté de ma tante, je déclarai :
« Je ferai comme vous voudrez. »
J’avais pensé que ce serait mieux ainsi.
« Bien. Excuse-moi, mais je me sentirai plus à mon aise comme ça. Pourquoi donc ce café est-il aussi amer ? Puis-je laisser le reste ? »
Au moment où nous approchions d’Aewol, après avoir traversé la ville de Jeju, me revint en mémoire un voisin originaire de l’île de Wando. Je pensai qu’il pourrait me venir en aide pour résoudre ce cas. Âgé d’environ cinquante-cinq ans, il vivait à Jeju depuis une vingtaine d’années. Alors qu’il travaillait comme bûcheron à l’Office des forêts, il avait eu l’épaule brisée par un cèdre du Japon, voilà quelques années, et avait été hospitalisé huit mois, après quoi il avait reçu les indemnités de la sécurité sociale et avait pris sa retraite. Sa femme tenait un restaurant dans l’agglomération d’Aewol. L’homme s’était remis physiquement, mais le traumatisme avait été tel que sa femme lui avait interdit de reprendre quelque travail que ce soit. Souvent, nous allions à la pêche près de la digue et buvions ensemble, ce qui nous avait beaucoup rapprochés. Entre voisins, il nous arrivait souvent de manger en famille les uns chez les autres et on nous faisait cadeau de condiments.
Quand j’appelai cet homme pour lui évoquer la situation, il me proposa une chose fort simple. D’après lui, il y avait, près d’une montagne d’Aewol, une maison tranquille d’où l’on voyait par moments la mer. Elle venait d’être construite ce printemps pour y aménager une pension et restait pourtant vide, faute d’autorisation en vue de son exploitation commerciale. Le couple qui en était propriétaire approchait la cinquantaine et vivait à l’étage supérieur, mais il n’y avait aucune raison de s’en inquiéter de part et d’autre. De plus, la maison ayant été prévue pour des particuliers, on n’avait nullement l’impression de se trouver dans un établissement commercial.
Avant de prendre mon petit déjeuner, le lendemain, j’allai examiner l’habitation qu’il m’avait indiquée. Le couple était au jardin, en train de désherber. Quand je parlai au propriétaire du restaurant de Wando, il me répondit qu’il avait été averti et demanda où j’habitais. La venue d’une vieille dame seule le préoccupait. Quand je lui répondis que nous étions tout près, il me dit de revenir avec elle vers midi. Il m’accorda en outre un rabais de la moitié du prix, sans que je lui aie rien demandé. Enfin, il me dit de ne pas m’en faire, car pendant un certain temps il ne pourrait de toute façon pas accueillir de clients comme il se devait.
Heureusement, il se trouvait que la maison plaisait à ma tante. Prévoyant qu’il lui serait difficile de monter et descendre les escaliers, le propriétaire lui donna une chambre au rez-de-chaussée. C’était une maison à un étage, d’où l’on ne voyait la mer que du toit en terrasse, mais comme un champ s’étendait par devant, on n’avait pas l’impression d’y être enfermé. Pendant que ma tante défaisait ses bagages dans la chambre, l’homme de Wando appela et arriva à moto dix minutes après. Il partait à la pêche.
« Il fait chaud, alors si nous allions respirer le bon air ensemble, mon neveu ? »
Lui aussi m’appelait « son neveu ».
« Ma femme n’aime pas que j’y aille pendant la journée, à cause du bronzage. »
Quand j’allais pêcher trois ou quatre jours d’affilée, j’avais la peau brune comme les gens d’Asie du Sud-Est et je perdais du poids. Ma femme n’était pas contente et disait que je ressemblais à un malfaiteur en fuite.
« Mais où est votre tante ? »
À cause du bruit, peut-être, elle nous regarda par la fenêtre de sa chambre. Je lui présentai l’homme et lui expliquai que c’était lui qui avait eu l’idée de cette maison, alors elle accourut aussitôt pour le saluer bien bas. Après nous avoir invités dans son restaurant, l’homme repartit sur sa moto et disparut entre les champs de pommes de terre. Dès qu’il eut tourné le dos, ma tante déclara :
« Pourquoi donc a-t-il le teint aussi sombre ? On dirait un voleur de bétail. »
Je répondis, à demi sérieux :
« C’est vrai, j’ai entendu dire que c’était un bandit des montagnes. D’ailleurs, il mange encore les bêtes et les poissons vivants.
– Ça ne m’étonne pas. Tst ! Tst ! Je lui suis certes reconnaissante de m’avoir trouvé ce logement, mais ça ne me dit vraiment rien de le revoir. »
Je lui proposai d’aller prendre l’air, puisque nous avions enfin trouvé une chambre, mais elle refusa d’un signe de tête.
« Tu as perdu toute une journée, hier, alors il te faut étudier, aujourd’hui. Si tu as des inquiétudes à mon sujet, reviens me voir dans deux jours. J’ai encore le vertige et je sens que je dois prendre encore une ou deux journées de repos. »
Puis elle me demanda un peu tardivement :
« Est-ce que ton père sait que je suis là ? »
Comme elle m’avait déconseillé de l’en informer, dans sa lettre, je ne m’étais pas donné la peine de téléphoner dans le seul but d’en parler. Mon père était aussi son frère, de cinq ans son aîné.
« Tu as bien fait. Dorénavant non plus, ne lui en parle surtout pas. J’ai toujours tenu à venir ici sans faire d’histoire. »
Quand j’arrivai à la pension, le surlendemain, ma tante enlevait les mauvaises herbes du jardin, la tête ceinte d’une serviette éponge. Le couple de propriétaires était parti au marché qui se tenait tous les cinq jours. Quand je lui demandai pourquoi elle ne les avait pas accompagnés, elle affirma qu’ils ne le lui avaient pas proposé. Et si nous y allions ? Elle répondit qu’elle n’aimait pas faire comme les autres.
Sur la route qui longeait la côte, à Aewol, je conduisis lentement vers l’ouest au côté de ma tante. Il faisait toujours aussi chaud, mais le ciel était clément, comme au lendemain d’un typhon. Sur la plage de Hyeopje, nous bûmes une boisson gazeuse, puis je voulus prendre quelques photos d’elle, ce qu’elle ne refusa curieusement pas, s’y prêtant au contraire volontiers. À la vue du visage de ma tante dans le rétroviseur, le lien du « sang » s’imposa soudain à mon esprit dans toute sa réalité et je m’en étonnai secrètement. À cet instant, je compris que les relations que l’on entretenait avec un proche parent étaient si familières que l’on venait à s’en désintéresser, mais qu’elles se révélaient dans toute leur force quand on observait discrètement la personne.
« L’eau est vraiment pure comme du jade. »
À Hyupje, la mer était réputée être la plus limpide de toutes les côtes de Jeju, tout comme à la plage de Sewhari, qui se trouve non loin de Seongsanpo. Nous étions en période de vacances et l’eau grouillait de baigneurs. À la vue de cette petite vieille arborant veste blanche de coton, ample jupe noire traditionnelle et sac à main, les gens faisaient comme si de rien n’était, puis tournaient la tête avec un ricanement. Sans les remarquer le moins du monde, ma tante expirait après avoir retenu son souffle et se balbutiait à elle-même :
« C’est indécent comme la mer est transparente ! On ne dirait pas qu’elle est de ce pays. »
En apparence, peut-être, mais la vie était partout la même et les gens souffraient ici comme ailleurs. Les prix augmentaient, tandis que diminuaient d’année en année les prises des pêcheurs et qu’en plus, on consommait toujours moins de mandarines, ce qui avait même poussé des producteurs à se donner la mort après avoir bouleversé eux-mêmes leurs champs. Quant au temps, il n’était pas toujours agréable. L’hiver, surtout, où les belles journées étaient aussi rares que les jours fériés. Un jour sur deux, il y avait des avis d’intempérie qui n’incitaient guère à la promenade. Ceux qui venaient du continent étaient alors sujets à des dépressions saisonnières. L’été n’était pas vraiment plus clément, car des typhons balayaient souvent la région et il n’était pas rare de voir des nouveaux mariés mettre fin à leur voyage de noces après avoir passé quelques jours sous la pluie. Certains allaient jusqu’à dire que le temps n’était pas le même d’un coin à l’autre de l’île. Ma tante resta très longtemps silencieuse en regardant l’île de Biyangdo qui émergeait au large.