À notre arrivée à Gosan, je l’emmenai assez tard dîner dans un restaurant tenu par une pêcheuse sous-marine. Entretemps, ses yeux étaient devenus tout rouges. À cause du vent de la mer, peut-être, elle toussait de plus belle et crachait constamment des glaires dans une serviette en papier. Elle disait avoir des étourdissements à force d’être restée au soleil et proposait de rentrer par l’arrière-pays. On nous servit du maquereau grillé et de la soupe au poisson-sabre, mais ne trouvant pas ces plats à son goût, elle posa vite sa cuillère.
« Il n’y a pas moyen de trouver du concentré de soja ? Pas celui des supermarchés, il est trop sucré... Du fait maison. J’ai besoin d’en prendre pour dissoudre les glaires et mieux digérer. Depuis mon arrivée, j’ai l’estomac tout barbouillé et j’ai envie de rendre. »
Où qu’elles aillent, les personnes âgées commençaient toujours par critiquer l’eau et la nourriture. D’aucuns affirmaient qu’en vieillissant, on ne supportait plus que la cuisine du lieu où l’on était né et avait grandi. Celle d’ici ne pouvait donc lui plaire. De même, les gens qui avaient quitté la région y revenaient avec l’âge, car la demoiselle et les petits encornets crus leur manquaient cruellement. Ainsi, les goûts étaient liés à la mémoire, aux souvenirs.
« L’homme de Wando tient un restaurant en ville. Nous pouvons nous y arrêter en chemin. J’ai goûté à son concentré de soja et il m’a paru très bon. »
Elle ne daigna pas répondre à cette proposition qui lui déplaisait manifestement. Après être passés à Moseulpo pour faire un tour au marché, il faisait déjà nuit quand nous rentrâmes à Aewol par la route touristique de l’ouest. Nous allâmes directement au restaurant de Wando et commandâmes une soupe au concentré de soja. Parti au petit matin pêcher le scare à Gwantal, l’homme de Wando n’était pas encore de retour. Après avoir avalé quelques cuillerées d’une soupe garnie de dés de courgettes et piments, ma tante demanda à voir la cuisinière. Connaissant bien la femme, je m’interrogeais sur ce qui pouvait encore avoir contrarié ma tante, mais elle se leva pour agripper sa main et la questionner :
« D’où venez-vous ? De la province de Chuncheong-do ? »
Embarrassée par cette question posée à brûle-pourpoint, la dame eut une première réaction perplexe, puis rit niaisement. Elle était en effet originaire de Dangjin, dans la province de Chungcheong-do !
« Bon Dieu ! Une compatriote ! Je l’ai tout de suite deviné au goût de la sauce. »
Ma tante et moi n’étions pas de Dangjin. Mais cela ne gâchait en rien sa joie, puisque nous habitions quand même la même province. Les yeux embués de larmes, ma tante et la dame parlèrent de tout et de rien. Puis, nous repartîmes à la pension avec en cadeau un grand bol de sauce. En sortant du restaurant, elle avait tiré de son sac à main deux fruits verts qu’elle avait glissés dans la main de sa nouvelle amie.
« Ils ne sont pas bons à manger, mais ils viennent de Chungcheong-do. Alors, quand la région vous manquera, vous aurez moins le mal du pays en sentant leur parfum. »
Elle m’en tendit quelques-uns, comme si elle avait oublié. C’étaient des poncires. Les fruits d’un arbre aux épines particulièrement piquantes.
« Pourquoi les avez-vous apportés ? »
Après un silence, comme si on la grondait, elle se murmura à elle-même :
« Je ne sais pas...
– Vous ne savez pas ?
– Non... Ne dit-on pas qu’un poncire se change en mandarine, quand on passe dans certains endroits ? J’ai pensé à ce dicton. »
J’avais jeté un coup d’œil dans son sac, tout à l’heure, et il y en avait une vingtaine. De toute façon, ses paroles avaient de quoi surprendre, car il existait bel et bien un vieux dicton disant qu’un poncire se transforme en mandarine quand il traverse la rivière Huái Hé.
« Je sais bien que c’est peine perdue, mais je me disais que peut-être ces poncires deviendraient des mandarines, une fois qu’ils auraient traversé la mer. »
Je plaçai l’offrande de ma tante dans la boîte à gants, sans plus y penser. Dès notre arrivée, un vent fort se leva. Pour connaître les prévisions, j’appelai le service d’information automatique de la météorologie nationale et appris qu’un typhon menaçait. Sachant la puissance que pouvaient atteindre les rafales en pareil cas, je lui proposai de passer la nuit chez nous, mais elle ne voulut pas en entendre parler puisque nous payions un loyer.
Le typhon malmena l’île entière, emportant tout comme un fétu de paille, et au matin, il ne semblait pas sur le point de s’arrêter.
De très bonne heure, je partis voir ma tante à la pension en compagnie de ma femme, qui travaillait dans une école de langues du lundi au vendredi, et nous la trouvâmes encore couchée. Son teint s’était plombé du jour au lendemain, mais elle affirma qu’il ne fallait pas s’en inquiéter, que c’était à cause du manque de sommeil. Ma femme avait beau insister, elle s’obstinait à rester. Vers huit heures et demie, quand ma femme fut repartie en voiture, je voulus aller faire à manger à la cuisine, mais ma tante me le défendit catégoriquement. C’est alors que j’aperçus deux bols de porcelaine posés à son chevet. L’un contenait du concentré de soja enveloppé dans un sac en plastique et l’autre était plein de poncires encore d’un vert brillant, comme s’ils avaient été conservés dans la sciure. Nous prîmes un petit déjeuner frugal composé d’un bol de riz et d’un ragoût au concentré de soja que le propriétaire avait cuisiné à ma demande. Ma femme avait préparé plusieurs condiments qu’elle avait mis dans des boîtes, mais ma tante n’en souleva même pas le couvercle et me dit de les manger plus tard.
Au beau milieu du repas, elle eut les larmes aux yeux. C’était si inattendu que je n’eus pas l’idée de lui demander pourquoi. Gêné, je restai bouche bée, puis sortis de la chambre et montai sur le toit en terrasse. En regardant la mer qui roulait impétueusement ses vagues dans le lointain, je fumai cigarette sur cigarette, puis revins dans la chambre au bout d’une demi-heure. Pendant ce temps, elle avait débarrassé la table et était en train de s’habiller. Je lui demandai où elle comptait aller par ce temps, sans voiture, et elle rétorqua qu’elle réserverait un taxi pour repartir à Gosan. Elle n’en avait rien dit hier, mais aujourd’hui, elle me pressait d’y aller en disant qu’elle ne cessait de penser à l’île de Chagwido, qui se trouvait au large de Gosan, et qu’elle aurait aimé m’inviter à manger une assiette de poisson cru. Inquiet, je tentai de l’en dissuader et proposai d’y retourner un autre jour, quand le typhon serait passé, mais elle ne voulut rien entendre. Elle avait quelque chose d’important à me dire. Je téléphonai alors à une entreprise de taxis de la ville, tombai d’accord sur un tarif forfaitaire et demandai que l’on vienne nous prendre à la pension. Cela m’avait semblé préférable à l’idée qu’elle reste toute la journée enfermée dans sa chambre, sans savoir exactement quand le typhon s’arrêterait.
Nous sortîmes de la rocade à mi-chemin, pour prendre la route qui menait directement à Gosan. De tels torrents de pluie se déversaient sur le pare-brise que les essuie-glace ne parvenaient plus à les chasser. Nous n’arrivâmes à Gosan qu’à onze heures environ, après nous être frayé un chemin sous cette pluie battante, en roulant à vingt kilomètres à l’heure. On avait beau être en pleine saison touristique, les intempéries avaient forcé les restaurants de poisson cru à rester fermés. Nous allâmes donc dans celui de la pêcheuse sous-marine chez qui nous avions déjeuné la veille. La serveuse s’était allongée dans la chambre d’à côté pour faire un petit somme. Elle eut l’air surprise de voir arriver des clients par un temps pareil. En nous reconnaissant, elle se leva d’un bond et prépara une table près de la fenêtre d’où l’on voyait l’île de Chagwido. Cependant, le vent et la pluie ne permettaient guère d’en distinguer la silhouette, alors qu’elle ne se trouvait qu’à une dizaine de minutes en bateau.
Nous commandâmes une daurade rouge crue découpée en fines tranches et une soupe préparée avec les arêtes et la tête, que nous demandâmes d’apporter après l’avoir fait longtemps mijoter, comme pour un bouillon. Nous prîmes aussi du soju de Hallasan dont nous offrîmes une tournée, puis deux, après quoi ma tante sortit de son sac une cigarette et l’alluma.
Elle entama ainsi son récit sans queue ni tête :
« Je n’avais jamais parlé de ça à personne. Tu ne dois donc rien savoir. Je le gardais bien caché tout au fond de moi, mais pour une raison inconnue, maintenant que je suis là, tout mon passé me revient clairement en mémoire, comme si je tournais les pages d’un album de photos. »
La bouche toute sèche, je vidai le verre de soju et allumai moi aussi une cigarette.
« C’était un an exactement après la mort de ton grand-père. À la mi-août. Un jour, les mains de ton oncle se sont couvertes d’ampoules. Au début, il avait une forte fièvre et des démangeaisons, puis tous ses doigts ont commencé à suppurer et à dégager une odeur nauséabonde. Pensant à une maladie de peau, je suis allée chercher des médicaments à Gwangcheon et il les a pris pendant une dizaine de jours, mais en vain. Je lui ai alors proposé d’aller voir un médecin, mais peureux comme il était, il s’y refusait obstinément. Sur ce, ayant entendu dire par quelqu’un que les racines d’églantine étaient efficaces, j’en ai fait bouillir pour qu’il plonge ses mains dans l’eau de cuisson, mais ça n’y a rien fait et nous sommes allés jusqu’à utiliser de la lessive de soude. À ce stade, ce n’étaient pas que les mains qui étaient touchées, car il avait de grandes taches blanches à l’aine et près des sourcils. Comme on m’avait dit que c’était la « maladie du tampon », tantôt je pressais de l’ail pour en appliquer sur la partie touchée, tantôt je mélangeais un emplâtre à du mercure en poudre brûlé. Rien n’y faisait et la chair continuait de pourrir. Un pus rouge sombre s’écoulait des deux mains pansées et il fallait se lever plusieurs fois par nuit pour changer les bandages. Ton oncle restait cloîtré pour ne pas dévoiler son secret et se refusait à consulter un médecin, ce qui me brisait le cœur, puis j’ai vu apparaître des zébrures sur mon corps. Alors, je suis allée chez un médecin de Hongseong en me cachant sous une couverture, et il s’est écarté avec un cri d’horreur. »
À force de l’écouter, j’en avais moi-même des frissons et des démangeaisons partout. Il n’était pas difficile de deviner de quelle maladie il s’agissait. De nos jours, on l’appelle la maladie de Hansen, mais autrefois, on disait la lèpre ou la ladrerie. Grâce aux progrès de la médecine, elle n’est guère plus grave aujourd’hui qu’une maladie de peau ordinaire et à condition de la déceler à temps, on peut tout à fait en guérir. Dans le temps, par contre, c’était un véritable châtiment du ciel.
« Le médecin m’a conseillé de tenir immédiatement ton oncle isolé, puis de l’envoyer au village des lépreux d’Eumseong, dans la province du Chungcheongbuk-do. Quoi de plus normal, non ? Pourtant, ton oncle n’a pas voulu écouter les conseils du médecin. J’ai encore en mémoire les noms de ces terribles médicaments. Promine, Siba, Diazon, DDS, Rifampicine, Lamprene… J’allais apprendre plus tard que ce n’étaient que des antiseptiques, mais à le voir en prendre une poignée après chaque repas, je n’avais plus envie de vivre. Lorsqu’il les avait avalés, il avait l’estomac qui lui brûlait tellement qu’il devait mélanger sa sauce chimique à du riz qu’il arrosait ensuite de Coca-Cola, ce qui me dégoûtait tant que c’était moi qui vomissais tout. Pour mon bonheur ou mon malheur, les médicaments m’ont guérie, alors que l’état de mon mari ne montrait aucun signe d’amélioration parce qu’il avait été à l’hôpital trop tard. Il ne lui restait plus de doigts à la main droite, tout aplatie comme une éponge de fer usée, ni de sourcils, si bien qu’il restait toute la journée dans sa chambre, blotti sous sa couverture et la tête couverte d’un bonnet de laine. Ces puissants médicaments ont quand même fait de l’effet, quoique très lentement, et au début de l’hiver, la maladie avait cessé de progresser. Cependant, il ne pouvait avoir une existence normale à cause de sa lamentable apparence. »
Sous la pluie, l’île de Chagwido réapparut, pour tout aussitôt s’évanouir.
« En tout cas, il fallait bien gagner sa vie, alors j’ai travaillé dans une usine de crevettes en saumure, le jour, et dans une autre de boîtes de conserve, la nuit, pour nourrir la famille. Tu l’as peut-être entendu dire, mais les hommes entretenus par une femme ont souvent des complexes, alors ils lui font constamment des reproches ou la frappent. Quand je rentrais au beau milieu de la nuit, complètement épuisée, il me faisait horriblement souffrir en me battant, avec ses mains comme des éponges de fer. À chaque fois, le gosse pleurait dans la chambre d’en face et ses cris faisaient plus mal que la douleur. »