— car, ajouta-t-elle, tu es la grande Zambella et tu as le droit de tout me dire !
— Non, non, dit l’autre avec le même rictus, ce n’est pas ça ! Toi tu es parfaite ! Et elle plaça sa perruque.
***
La guerre. Le panier à crabes. Voilà les mots employés par Cléo pour me décrire l’ensemble des luttes et des rivalités de la loge. J’en voyais un échantillon et je ne me sentais pas de taille à échanger des propos aigres-doux avec qui que ce soit. Cléo, elle, parlait sans doute d’une autre guerre. Quelque chose comme une provocation physique, belliqueuse, avec insultes, qui inspire la crainte et ôte les moyens. J’en étais encore plus incapable, et personne ici apparemment ne s’y livrait. Les temps qu’avaient décrits Régine et Arlès Déry, costumes sabotés, lames de rasoir glissées dans les bâtons de fond de teint, ces joyeuses taquineries étaient passées de mode. Il y avait maintenant de l’émulation, mais rien de plus qu’ailleurs, et c’était sain. Quant aux hostilités déclarées entre la grande Zambella et Coccinelle, elles étaient terminées. L’ancienne, malgré de prodigieuses qualités scéniques, pouvait-elle lutter contre une Coccinelle jeune, éblouissante, et qu’on se battait pour venir voir ? Son nom à lui seul pouvait remplir une salle chaque nuit. Comment lutter ? Avec quelles armes ? Sur quel ton ? J’avais espoir d’entrer dans ce fameux clan de Coccinelle auquel Marine m’avait dit un jour que j’appartenais !… Si Cléo avait renoncé à la lutte, c’est qu’elle avait peur de la défaite. M’envoyer combattre à sa place pour détrôner Coccinelle était une folie. On verrait… J’avais encore cette chance, comparée à Zambella, de pouvoir me réfugier dans l’avenir. À son âge, elle savait qu’en descendant le premier degré de son piédestal, rien ne pourrait plus retenir la chute et qu’elle serait obligée d’aller finir, un jour qui n’était pas loin, chez Mme Arthur, au milieu des Régine, des Arlès Déry et des Coccigrue qui l’attendaient de pied ferme, et ricanantes. Déjà elle s’en renfrognait. Elle avait parlé à Coccinelle sur un ton de dépit, mais ce n’est pas ainsi qu’on apaise un chahut.
En effet, en revenant de scène, Marine se posta devant le grand miroir, tout près de Coccinelle, qu’elle fixa. L’autre leva la tête. Elles éclatèrent ensemble d’un rire fou, incompréhensible, et dont je sentais à je ne sais quoi qu’il était insultant pour Zambella, et d’autres peut-être.
***
Je craignais de La voir se lever, s’accroupir en criant « je pisse ! » J’ignorais que cette toquade, contraire à son personnage, elle s’en était corrigée. Je croisais dans le miroir quelques regards, comme celui d’Everest qui me disait :
— Je t’avais bien dit qu’elle était énervante !
Mais je voyais surtout la contrariété la plus évidente se lire sur le masque peint de Zambella qui avait du mal à contenir sa colère, son dépit, et qui échangeait parfois quelques mots sourds avec Minouche ou Claude André, dont je ne comprenais rien de plus que de ceux que se disaient Sone Teal et Gay Flower, en anglais. Zambella laissa échapper plus clairement :
— Ma tête éclate !
Mes deux voisines redoublèrent de rires insolents, mortifiants. Si c’était cela, la guerre, elle me terrorisait. J’aurais préféré cent fois retourner chez Mme Arthur plutôt que d’avoir à supporter cette mitraille. Aussi, pourquoi Zambella voulait-elle faire front ? Que pourrait-elle prouver encore ? Elle s’exposait inutilement à l’humiliation.
— Tu es une belle s****e de n’être pas passée à ma place, me dit Marine en s’asseyant.
Je compris au ton, au regard, que je ne devais pas me fier aux mots. Il n’y avait en elle aucune agressivité. J’avais bien eu l’idée, quand elle avait demandé qu’on passe à sa place, qu’elle voulait cesser de faire l’ouverture, ce qu’elle considérait indigne d’elle. Mais outre qu’elle n’avait pas besoin de ces ruses pour s’assurer une place plus à sa hauteur, j’en savais assez sur son attitude et sa mentalité pour comprendre quelle politique elle menait depuis la montée. Elle faisait maintenant trois passages au Carrousel : cette première chanson en ouverture du premier tableau. Puis, vers la fin du même tableau, séparant Zambella de Coccinelle, une « java vache » qu’elle dansait avec Patrick en marlou et qui se terminait par un superbe coup de pied aux fesses, qu’elle recevait dos au public. Elle portait alors sa main à cette partie charnue et endolorie et, tournant la tête vers le public, s’écriait : « Quel métier ! » Dans le deuxième tableau, elle faisait le numéro de soubrette où elle parlait grossièrement à Coccinelle et recevait un soufflet. Je connaissais assez Marine pour savoir son refus de laisser de telles images coller à son personnage. Au Carrousel, elle voulait être méconnaissable. Ce n’est qu’en allant doubler chez Elle et Lui qu’elle se voulait elle-même. Everest était de mon avis : Marine ne voulait pas être remarquée au Carrousel.
— Pourquoi tu lui dis çâââ ? Tu sais bien qu’elle pouvait pâââs ! répéta Coccinelle.
— C’est vrai, dit Marine. Et puis d’abord, pour l’instant je veux rien changer à ce que je fais ici… Je voudrais pas perdre mon avantage ! (Elle était dispensée de finals.)
Je vis dans l’intervention de Coccinelle un désir de se placer en arbitre entre Marine et moi. Ce fut comme un message de solidarité. En quelque sorte, le geste que j’avais attendu. Malgré le trac d’avoir à entrer en scène quelques minutes plus tard, je me sentais inondée de plaisir. J’eus une pensée pour Cléo qui, elle aussi, n’avait pas mis longtemps à émettre des signaux comparables pour m’attirer dans son orbite. Chère Cléo qui attendait le récit de ma soirée et le dépit de Coccinelle à la vue des costumes qu’elle m’avait donnés. J’étais rassurée de ne pas avoir à mener cette guerre épouvantail qu’on m’avait annoncée. Il ne me restait que l’anxiété d’un jour de première, un moindre mal.
L’attitude de Marine tout près de moi était celle de toujours : comme si nous n’étions pas restées six mois sans nous voir. Peut-être elle aussi avait-elle senti que Coccinelle me faisait accueil et trouvait-elle la chose naturelle. Elle m’avait dit, tout à fait à nos débuts, que nous étions deux sœurs et que j’appartenais, comme elle, au clan de Coccinelle. Un jour, elle m’avait même dit une phrase vraiment exceptionnelle et si douce à entendre que je ne l’avais jamais oubliée :
— Avant de te voir, je me croyais seule avec Coccinelle ; du jour où je t’ai vue, je me suis dit en voilà une autre avec qui il faut compter !
C’était gentil, ça !
***
Soit directement, soit surtout par le jeu des miroirs, je regardais Coccinelle. Elle était un être d’exception. En quelques minutes, elle avait repris son maquillage de ville et s’était fait une tête rayonnante, spectaculaire. On sentait parfois, à certains de ses gestes, de ses regards, qu’elle avait conscience de sa valeur scénique, du pouvoir unique et encore si peu exploité qui était en elle. Elle semblait alors douée de la certitude de ses capacités et de son potentiel. En même temps, il me semblait voir une pose, une étude mal dissimulée… Et puis sa gesticulation, ses petits tapages de rien du tout comme de se montrer, traversant la salle en poussant des ho et des ha avant le spectacle ou de chercher à humilier Zambella, à lui nuire même, me semblait révéler une faiblesse. Mais aussi dans des moments plus brefs encore elle pouvait avoir des inflexions naïves du corps, de la tête, de la voix, de l’expression, parfaitement naturelles, qui la paraient d’une beauté, d’une aura extraordinaires et la désignaient comme supérieure à toutes. À quoi s’ajoutait un air de bonté qui n’était pas fait pour me déplaire et m’ouvrait l’horizon.
Je sentais tout cela fortement, mais j’aurais été incapable de l’analyser, trop saisie que j’étais par l’heure qui passait et m’approchait maintenant de l’instant de ma première montée en scène. Hélène enfin me dit qu’il était temps et eut quelques mots, non seulement pour m’inviter à m’habiller, mais aussi propres à attirer l’attention de Coccinelle et de Marine. Elles se retournèrent, observèrent avec l’intérêt que j’avais attendu. Pensée pour Cléo… Et comme je m’habillais et qu’elle croyait que je ne la voyais pas, je vis, je vis dans mon propre miroir à main posé là sans intention, Coccinelle prendre un air excessivement admiratif et dire : « Comme c’est beau ! » et aussitôt faire une grimace abominable, mais ultra rapide, puis enchaîner sur un sourire faussement innocent. Marine éclata d’un rire fou pendant que Coccinelle faisait celle qui la regardait sans comprendre. Je me sentis parcourue d’une douleur éclair. Aussitôt, Hélène dit à Marine :
— Tu es folle de rire comme ça… sans savoir pourquoi.
Ce qui ne fit que me renforcer dans l’idée qu’Elle venait de se moquer de moi avec autant de cruauté qu’elle avait fait dans la loge de chez Mme Arthur, où des rires avaient éclaté dont je m’étais sentie victime sans pouvoir dire pourquoi. Il s’abattait sur moi ce que j’avais le plus redouté : la moquerie qui allait me paralyser en scène. En Cléo le dépit provoquait une violence combative. Moi, je tremblais intérieurement.
J’allais faire le chemin qui mène à la scène, avec les deux haltes obligées, comme chez Mme Arthur : d’abord le grand miroir de la loge pour voir si rien ne cloche, et encore le grand miroir des coulisses pour s’assurer que tout va bien ! Pendant ma halte devant le grand miroir de la loge, Zambella passa près de moi et, me regardant, me dit :
— Sois belle et travaille bien, je vais te voir !
La voix était claire, nette, empreinte d’une volonté qu’elle semblait vouloir transmettre. Dans mon imagination ce fut un encouragement à ne pas me laisser faire, à me poser, comme me l’avait recommandé Cléo, en rivale de Coccinelle. C’était gentil, mais ce n’était pas le moment.
D’autres suivirent Zambella, y compris Marine qui me dit :
— J’y vais aussi… Vas-y petite sœur ! N’aie pas peur !
C’était gentil, ça !
Puis, s’adressant à Coccinelle, elle ajouta :
— Tu viens, la vieille, on va jeter un coup d’œil sur la Bambi… (Puis, revenant à moi) puisque « Bambi » il y a.
Il est vrai qu’elle ne m’avait encore jamais appelée comme ça.
— Oh ! Non ! Je n’ai pas le temps !… Il faut que je me prépare…
Elles furent peut-être une dizaine entassées dans le recoin de la loggia à me regarder pendant mon numéro. Si bien que de la scène, alors que je vis peu — presque pas — les spectateurs, j’aperçus nettement leurs yeux attentifs et leurs expressions concentrées…
Mais Coccinelle ? En me détournant du miroir de la loge pour gagner les coulisses, je l’avais vue se lever. Elle m’accompagnait.
— Moi, je te dis merde, dit-elle.
C’était un mot d’amitié et de soutien. Elle ajouta :
— Je ne vais pas te regarder, aujourd’hui. J’attendrai quelques jours, quand tu auras l’habitude… De toute façon, je t’ai vue chez Mme Arthur. Tu es très bien. Quand tu entres en scène, une… APParition !…
Elle était retournée dans la loge.
— Dis donc, on fait des frais pour toi !
Voilà ce que me dit Belciel. Et Floridor me sourit comme s’il était content pour moi de l’accueil qu’on me réservait. Le mot « apparition », si flatteur, aurait pu me déstabiliser au souvenir du jour où il avait été employé par Coccinelle puis ridiculisé par Clarence. Mais ce soir-là, le ton, les circonstances, la nécessité où j’étais de croire au soutien de Coccinelle, de douter de sa moquerie, tout fit que ce compliment si puissant, si agréable à entendre, prononcé au moment où j’en avais le plus besoin, atteignit son maximum d’efficacité, et dès mon premier pas en scène, je me sentis dominatrice…
En sortant de scène, si je n’étais pas très satisfaite de moi parce qu’il y avait eu des anicroches, du moins n’étais-je pas trop déçue. Les ratés que j’avais eus, personne probablement ne les avait remarqués. Seulement, j’avais dû perdre chaque fois pendant quelques instants un peu de mon pouvoir d’attraction, et l’impression globale que j’avais donnée au public était moins bonne que si ma tension intérieure n’avait pas été relâchée. Me voyant revenir, Coccinelle me demanda :
— Ça a été ? Ça s’est bien passé ?
À quoi je répondis, comme l’exige la coutume, un oui mâtiné de modestie. Marine qui revenait me dit qu’elle m’avait trouvée bien, que si j’avais eu le trac, ça ne s’était pas vu… autant de petites phrases peu élogieuses, mais rassurantes. Elle me dit encore :
— Va me voir, tu verras, moi aussi j’ai changé… et j’ai l’intention d’évoluer encore…
*
Je me rendis aussitôt dans le coin de la loggia. Il y avait encore Zambella qui échangeait quelques mots discrets avec Andr’Elle. Ils cessèrent de parler en me voyant. Zambella me dit :
— Très belle silhouette !
Elle se dépêcha de rentrer dans la loge, car elle allait bientôt passer. Quant au compliment qu’elle venait de me faire, il était le seul de son répertoire. Encore fallait-il qu’elle le fît. Je n’en étais pas mécontente. Andr’Elle m’intéressait d’une toute autre façon. Il était le fils de Sidi l’Oustadz, député « Algérie française » à l’Assemblée nationale. À ce titre, il s’était obligé à quitter sa vie d’artiste pour être une sorte de réceptionniste au Carrousel. Il m’avait dit, l’année précédente, qu’il devait même quitter cet emploi avant que son père sache qu’il l’avait exercé. Il y était encore. C’est que la vie d’Andr’Elle avait changé par une aventure qui en faisait rêver plus d’une et dont bruissaient autant Mme Arthur que le Carrousel. Bettine, partant en tournée, lui avait laissé son studio. Toute sa clientèle, n’étant pas informée de cette absence, appelait. Andr’Elle éconduisait chaque client et faisait comprendre, si on insistait, qu’il était inapte à se substituer à la gourgandine. Un de ces messieurs en fut stimulé. C’était Douglas. Il ressemblait, disait-on, trait pour trait à Macmillan. Douglas était anglais, riche, généreux. Il offrait un appartement à Andr’Elle, son bien-aimé. Bien joué ! Certaines, sidérées, croyaient que le monde avait basculé, que la vertu se vendait mieux que le vice, se demandaient déjà s’il ne leur fallait pas changer de méthode… Andr’Elle me parla de toute autre chose.