— Une seconde, pas si vite ! J’suis pas un robot…
Crissements de papier et choc contre le combiné. La clinicienne se représentait très bien la scène. Sidonie venait de repousser ses revues people, d’empoigner une feuille, sans doute le dos d’une note de service. Dégageant ses dreadlocks, elle plaçait le téléphone jaune poussin – un achat dans une association humanitaire — entre son oreille droite et l’épaulette rembourrée d’une veste de treillis ethnique. Aujourd’hui, elle était peut-être ornée d’éléphants, ou de singes stylisés. Elle en avait tout un assortiment, ramené de sa Guadeloupe natale. Des frottements durs laissaient imaginer des boucles d’oreilles imposantes, suffisamment encombrantes pour défier l’équilibre de la pose.
— Allez-y… Je note !
La clinicienne parla lentement, ménageant des pauses entre les grognements languissants de son interlocutrice. Elle décomposa les points importants, ceux qu’elle allait consigner dans le compte-rendu d’entretien. Elle insista.
— Notez bien, s’il vous plaît, la programmation de HC 20. Ce sera l’un de nos principaux indicateurs de suivi thérapeutique…
Silence perplexe. Le crayon devait s’être immobilisé au beau milieu d’une phrase, tenu en équilibre entre des faux ongles fraîchement collés, des griffes de plus de trois centimètres. Sidonie aimait la démesure.
— Un HC quoi ? Mais c’est quoi, c’truc ?
La jeune femme ne put réprimer un soupir las. Sidonie la désespérait. Pourtant, ce test était un élément de base de son métier. Sans aller dans d’obscurs détails, elle avait fait œuvre de pédagogie. À plusieurs reprises, elle avait pris soin de lui en expliquer les grandes lignes. Peine perdue. Sa fantasque assistante restait imperméable à ce genre de subtilité. Pour la énième fois, elle se fendit de quelques explications.
— Le HC 20, Sidonie, vous vous souvenez, sans doute ? Il s’agit du test utilisé avec les auteurs de violences, et j’ai coutume de l’employer dans les cas de violences conjugales. Dans le cadre d’un entretien clinique, on pose certaines questions, et les réponses alimentent des indicateurs. En conclusion, nous pouvons évaluer, pour un patient, le risque de basculer à nouveau dans la violence. C’est un outil très puissant ! Au fil des séances, nous pouvons mesurer les progrès, ou les risques de rechutes… Maintenant, vous vous rappelez, n’est-ce pas ?
— Mouais… J’me souviens, un peu ! Enfin, vous savez ce que j’pense de toutes ces batteries de mesures. De mémoire de Guadeloupéenne, je n’ai jamais vu un malade guéri grâce à un thermomètre enfoncé là où j’pense ! Quand j’vois la plupart des numéros qui débarquent ici, j’ai pas vraiment besoin d’aligner des indicateurs pour d’viner qu’ils continueront à tabasser leurs femmes. Vous non plus d’ailleurs, vous êtes trop intelligente pour ça… Mais j’ai pas fait toutes vos études, c’est vrai ! J’imagine que ces colonnes de chiffres ont un intérêt, au moins celui de justifier votre paie…
Sidonie n’était pas tendre avec ses collègues ; elle était toujours désagréable avec sa chef. Aphrodite Pandora ne lui en tenait pas rigueur. Ses sautes d’humeur étaient le pendant de vêtements excentriques, une manière comme une autre de s’affirmer en société, et certainement un moyen de gérer ses faiblesses. Elle conclut avec rugosité.
— Bref, c’est vous la chef ! Vous décidez ! Alors on fait comme ça ! Dès que j’ai du nouveau, j’vous appelle sur votre portable. C’est tout ? Alors c’est comme si c’était fait. Enfin… J’vais essayer de joindre une assistante sociale. Ou j’enverrai Cathy, notre stagiaire, à la chasse. Comme j’dois former la gamine, ce sera l’occasion… Bon… Au pire, Daisy doit passer d’ici une heure, pour le catalogue d’une vente privée. Des bijoux fantaisie. Elle commence ce soir. Vu l’urgence, sûr que j’la verrai, la Grande.
Ce n’était pas une surprise. La gestion des priorités n’était pas le fort de Sidonie… Cela promettait pour la formation de la stagiaire ! Aphrodite insista, annonçant qu’elle la rejoignait illico, le temps de traverser l’hôpital. Une quinzaine de minutes. Avec cette pression — toute relative — elle espérait un regain de motivation.
— D’accord… À tout de suite. Mais ne vous pressez pas trop quand même. Finalement rien ne prouve que c’type tabasse sa femme. En plus, c’est pas Superman, non plus. Le temps qu’il rentre chez lui, vu les embouteillages, on aura bien eu l’temps de mettre quelqu’un sur le coup…
* 3 *
Lorsqu’Aphrodite Pandora poussa la porte du service de psychiatrie, son portable vibra. Elle regarda l’écran discrètement. Ces appareils étaient toujours interdits dans les bâtiments. Des dreadlocks stylisées s’agitaient autour de deux lèvres énormes. La secrétaire cherchait à la joindre. Inutile de répondre, car elle n’était qu’à quelques mètres. Elle coupa le vibreur au moment où elle atteignait son secrétariat. Sidonie semblait préoccupée. Une jeune fille se tenait en retrait, derrière elle, silencieuse et attentive. Elle semblait vouloir se faire oublier, le visage enfoui dans la masse de sa longue chevelure noire. Cathy était la stagiaire de l’accueil. La psychologue l’intimidait. De son côté, Sidonie n’en finissait pas de grogner, les épaules tombantes, le nez sur le carnet d’adresses. Ses yeux ronds roulaient dans le vague.
— P’tain, elle décroche pas !
Des développements irrévérencieux allaient suivre, sans doute agrémentés de noms d’oiseaux exotiques. Mais Aphrodite Pandora était déjà devant elle, coupant court à des envolées lyriques. L’assistante semblait gênée. Ce n’était guère habituel. Elle se racla la gorge, réajusta d’un haussement d’épaules sa veste ornée d’éléphants multicolores. La clinicienne l’interrogea.
— Vous avez parlé à Daisy au sujet du cas Mansouri ? Un problème ?
— Non, non ! Vous avez de la visite. Quelqu’un de la police…
Elle prononçait « police » avec un énorme accent circonflexe sur le « O ». Sidonie était de ces gens qui nourrissaient une peur panique face aux représentants de l’ordre. Une phobie qui venait sans doute de très loin…
— Au sujet du cas Mansouri ? Pour une fois, ça n’aura pas traîné… Alors, elle est où votre terreur en uniforme ?
Une présence se manifesta derrière elle. Un homme, très grand, se levait d’une chaise. Dépliant sa carcasse, il ôta un chapeau en feutre noir. Le cheveu était très court, blanc. À première vue, la cinquantaine, avec un costume bon marché sombre. Le visage longiligne était marqué de profondes rides d’expressions sur les joues, le front. Une balafre blanchâtre barrait verticalement son œil gauche. La blessure avait été réduite par un boucher, à moins que l’homme n’ait laissé faire la nature, tout simplement. Les yeux étaient étranges, vairons. L’un était d’un bleu pervenche, l’autre, celui qui était sur le chemin de la balafre, était d’un gris très clair. D’un geste souple, il dégaina une carte tricolore. Il la présenta à hauteur de visage, de la main gauche. L’annulaire avait été amputé à hauteur de la dernière phalange. L’individu ne respirait pas vraiment la sympathie.
— Commissaire Wolf, brigade criminelle. Non, je ne viens pas pour le cas « Mansouri ». Je viens pour un autre cas dont je désire vous entretenir. En privé, s’il vous plaît. J’ajoute que je ne souhaite pas vous terroriser…
La voix était grave, avec un léger accent germanique. Sidonie lorgnait la scène du coin de l’œil, les deux mains posées sur le clavier de l’ordinateur. Elle n’était guère douée pour simuler le travail, encore moins pour cacher sa curiosité.
— Sidonie, pouvez-vous, s’il vous plaît, me donner les clés du local « Archives » ? Et appelez-moi dès que vous avez du nouveau sur le cas Mansouri… Suivez-moi, Commissaire. Nous sommes en pleins travaux, et les endroits tranquilles sont plutôt rares. Le local des archives sera parfait…
* 4 *
Ils n’eurent qu’à traverser le hall. Ils restèrent debout, face à face au milieu des étagères de cartons. Une fine couche de poussière recouvrait la pièce. Elle avait été oubliée par l’équipe de nettoyage depuis un bon moment. C’était du plâtre. Le mouvement de la porte lui avait donné un air de liberté. Des particules s’agrippèrent au costume foncé du policier. Il ne s’en formalisa pas.
— Une calamité ces poussières de plâtre ! J’ai refait une pièce dans mon appartement il y a deux mois, et j’en trouve encore aujourd’hui dans des recoins. Mais bon, il est impossible de travailler avec un aspirateur scotché au bras…
Il sortit une photo de sa poche intérieure, un portrait à lunettes métalliques, coupe soignée, grisonnante, expression affirmée, la quarantaine, les joues pleines. Un profil de consultant, ou de commercial…
— Max Stein. Ce nom vous dit quelque chose, ce visage ?
— Désolée, ça ne me dit rien. Ça devrait ?
— Ça devrait, car lui vous connaît ! Nous avons trouvé votre carte professionnelle dans une de ses poches… Regardez bien…
— Non, vraiment… Vous savez, je vois défiler ici une dizaine de patients, chaque jour depuis plus de dix ans. Ma mémoire n’est pas encyclopédique. À part les cas saillants… Celui-là n’en faisait sans doute pas partie. Pour quel motif vous intéresse-t-il ?
— Un client. Il a expérimenté une thérapie plus radicale que les vôtres, pour dénouer les nœuds dans le cerveau. Une balle dans la tête ! Nous n’en sommes qu’au début de l’enquête. Je compte donc sur votre coopération. Mmmm… On peut, peut-être, consulter vos archives ? Ça pourrait nous éclairer…
— J’ai mieux ! On peut, peut-être, regarder ensemble le document autorisant cette demande, via une commission rogatoire, bien sûr ? Nos dossiers sont sensibles, vous savez, couverts par le secret professionnel…
Le ton se durcit. La diction, plus lente. Le policier choisissait ses mots.
— Je peux effectivement faire cette demande, auprès du magistrat chargé de l’instruction. Exact. C’est la règle, mais ça va prendre du temps. Une ressource plutôt précieuse. Vous connaissez bien la musique, je crois. Nos procédures tatillonnes valent bien celles de votre hôpital. C’est dommage, car parfois des vies sont en jeu. Comme par exemple, celle de l’épouse Mansouri, celle qui vous préoccupe tant… Ne soyez pas surprise ! Dans mon métier, on aime laisser traîner ses oreilles. Une seconde nature. Quand je suis arrivé à l’accueil, vous en parliez au téléphone avec votre assistante. Alors, pensez-vous que dans cette jungle procédurière, un chemin de traverse soit praticable, pour vous, comme pour moi ?
Moue hésitante. C’était un chantage, en bonne et due forme. Elle présenta la pièce d’un ample mouvement du bras.
— Voilà les archives ! Votre Max Stein figure peut-être dans l’un de ces dossiers. Mon deal est de remuer cette poussière pour votre compte, et je vous fais un compte-rendu, lundi, avant midi… Et vous ?
— Je prends ! De mon côté, je m’engage à envoyer illico une patrouille devant le domicile des Mansouri, histoire d’intervenir au moindre grabuge. La veille sera levée demain, six heures. Plus, je ne peux pas justifier…
— Alors, à lundi, Commissaire Wolf…
Le policier salua d’un mouvement sec du menton. Il coiffa son feutre, et sortit de la pièce, sans un mot. La clinicienne remarqua alors une légère claudication de la jambe gauche. Une blessure de plus à ajouter dans une liste déjà bien longue… Un sujet de choix pour un cours d’anatomo-pathologie ! Même salut, lorsqu’il passa devant la secrétaire. Elle lui rendit un sourire crispé, jusqu’à ce qu’il disparaisse. Aphrodite Pandora apparut alors à son tour. Le visage couleur caramel s’anima, curieux.
— Alors ? Qu’est-ce qu’y voulait ?
Regard silencieux sur la veste colorée. Les éléphants multicolores méritaient bien quelques égards.
— Me parler de ménage ! Mettez donc une blouse, et donnez-en une également à Cathy. Puis, rejoignez-moi aux archives…
— Mais si on appelle, personne ne pourra répondre !
— … et je vous expliquerai ce qu’on s’est dit !
La mine enjouée, Sidonie composa sur son téléphone le code qui ferait basculer les appels sur le portable de sa patronne.
— À votre avis, pour la blouse, j’mets la blanche, ou la bleue ?
Chapitre 2
* 1 *
Wolf quitta le bâtiment hospitalier en hâte. Sur le perron, il s’arrêta pour prendre de grandes goulées d’air frais. La tête lui tournait un peu. Oppressé, il s’appuya contre un mur. Un infirmier de passage s’inquiéta. Il lui saisit le coude, prêt à le soutenir en cas de défaillance. Agacé, il se dégagea un peu brusquement, et s’éloigna, le feutre de guingois. Il n’avait pas besoin d’aide. Il devait juste quitter cet endroit au plus vite. Il avait une aversion profonde pour les hôpitaux. De trop mauvais souvenirs le hantaient. Trop nombreux également, car il en avait été un très bon client. Les effluves de fluides corporels mêlés à l’éther le renvoyaient à des douleurs sans nom. Comme les chairs de sa jambe déchirée par une mine antipersonnel. Les gémissements de ses voisins de chambrées. Ils appelaient des absents, une mère, une femme, un ami, dans leur langue maternelle. C’était étrange ce retour aux sources, quand approchait l’instant de retourner à la terre. Alors il entendait du bosniaque, parfois de l’anglais, plus rarement de l’allemand. Une tour de Babel de la souffrance. Une sorte de communion où paradoxalement chacun faisait l’expérience de la solitude. Il avait connu ce genre d’hôpitaux de fortune.
Il en avait connu d’autres, pleins du luxe immaculé des structures occidentales. Leur richesse charriait d’autres douleurs, plus diffuses, moins physiques. Comme le goût âcre des sacrifices inutiles. Ceux qu’il avait acceptés pour cet Occident, si irrespectueux de l’homme. Ou pour le dieu Dollar, ce Veau d’or qui lui paraissait si important à un moment de sa vie. Quand il le pouvait, il évitait des affaires liées au monde de la santé, ou il envoyait l’un de ces inspecteurs. Aujourd’hui il était seul, trente-cinq heures obligent. Et cette visite restait une formalité. Sans doute inutile. Les gens consultaient un psy comme ils allaient à la salle de sport… Stein devait en faire partie, mais rien n’était à négliger.
Il se massa le cou en grimaçant. La fatigue le gagnait. Voilà plus de quinze heures qu’il était debout ! Plus exactement une dizaine d’heures assis, le derrière vissé sur son fauteuil à remplir la paperasse en retard. La sienne, et celles de ses subordonnés. Dans son ensemble, le groupe avait peu d’inclination pour les tâches administratives. Wolf savait qu’un dossier mal ficelé était un risque majeur pour un vice de procédure, le genre de gourmandises dont raffolaient les avocats. Quand la corbeille débordait, ou que le procureur devenait trop insistant, il piquait une colère froide. Il passait alors du rôle de commissaire à celui de surveillant en collège. Il enfermait ses trois inspecteurs dans la salle de réunion, posait la corbeille au milieu, la cafetière à côté, et annonçait l’interdiction formelle de sortir tant que ce n’était fini. Et… personne ne sortait tant que ce n’était pas fini. La veille au soir, il avait été surpris. C’était un départ en week-end, et il n’attendait pas la visite tatillonne du nouveau procureur. Le jeune loup avait les dents longues, la morgue des débutants, et l’assurance des jeunes chefs. Bref, un con… Il réclamait, pour lundi matin, la totalité des dossiers en cours… à jour, cela va sans dire ! À cette heure tardive, Wolf était l’unique policier présent au bureau. Il se dévoua. Il appela la nourrice. Camilla accepta de garder Léo plus longtemps.