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2049 Mots
L’affaire Stein lui était tombée dessus un peu plus tard. Il s’apprêtait à quitter le bureau, lorsque Pirella, son homologue de la BAC, passa le voir. En coup de vent, dit-il, mais cette bourrasque apportait son lot de désagréments. Apparemment Stein s’était donné la mort au bureau de son agence immobilière. Il avait attendu que les lieux soient déserts. La femme de ménage avait donné l’alerte le lendemain. Un suicide sur un lieu de travail, donc une affaire plutôt simple. Le médecin légiste avait envoyé son stagiaire pour procéder à la levée du corps, mais l’autopsie serait faite plus tard. En attendant, l’homicide n’était pas écarté. La Brigade Criminelle devait s’y coller. Il n’y couperait pas, car c’était dans son secteur. Le transfert de dossier serait validé par le procureur dès lundi matin. On ne savait pas encore s’il avait de la famille, mais ça pouvait aussi attendre lundi. Par contre, s’il voulait s’avancer d’ici là… Pirella était venu avec les premières constatations, et la fameuse carte de visite de la psychologue. Il ajouta que le passage par l’hôpital ne lui ferait pas un grand détour pour rentrer chez lui. Ça lui rendrait service, et à charge de revanche, bien sûr ! Ben voyons… Sur le parking, il remplit son engagement à l’égard de la psychologue. En attendant la mise au réseau de son portable, il repensait à cette jeunette. Peut-être la trentaine, à peine. Le personnage lui avait fait une impression plutôt neutre. A priori, il lui collerait l’étiquette « idéaliste et inutile ». Inutile, sûrement ! Comment peut-on être utile avec des parlottes ! Pfff… Un truc de politicards, pseudo-intellectuels et autres brasseurs d’air, tout ça… Mais elle était trop jeune pour le comprendre, certainement. Quand elle en prendrait conscience, elle ferait comme les autres. Elle basculerait d’un côté de la balance. Soit elle se rendrait utile dans des actions concrètes, sans blablas. Soit elle exploiterait franchement les gens avec du coaching… Pour l’instant, les pronostics de Wolf étaient incertains. L’homme avait les idées bien arrêtées sur ce métier, comme sur bien d’autres choses. Soudain, les barrettes du réseau s’affichèrent. Il expédia la surveillance des Mansouri en appelant Pirella. Le renvoi d’ascenseur ne fut pas long… Puis il se hâta vers sa vieille P4, un véhicule militaire tout terrain. Il l’avait achetée au domaine public, suite à une cession de matériels réformés. Il la devait au hasard des circonstances – une annonce dans le service — pas à un goût pour l’armée. Beaucoup pensaient, au contraire, qu’elle complétait parfaitement la panoplie du facho basique. Ils ignoraient qu’il aurait roulé dans une fourgonnette postale avec le même désintérêt. Mais quelle importance ! Il n’était pas populaire, et il s’en moquait… Sur le chemin du retour, il se décida à acheter un cadeau à Léo. Il s’attendait à beaucoup de désappointement chez son fils. Le week-end de l’enfant était bien écorné, malgré ses promesses. Tourments de trahison... Pour un adulte, c’était une petite trahison, une trahison… domestique. Pour un enfant de douze ans, c’était autre chose. Liés à cette indélicatesse, tous les adjectifs qualificatifs se fondaient en un seul : intolérable ! L’idée de cadeau lui était venue spontanément, sans réelle arrière-pensée. Il réalisa que ce geste serait pourtant interprété : le rachat d’une faute, voire l’achat d’un amour filial. À y réfléchir, l’idée n’était peut-être pas si pertinente. Offrir un objet associé à des circonstances peu glorieuses. Bien sûr, il mettrait l’accent sur l’amour paternel, mais serait-il convaincant ? L’expression des sentiments n’avait jamais été son domaine d’expertise… Il faillit appeler Camilla pour lui demander conseil. Sur la route, un panneau de signalisation l’en dissuada. Il venait d’atteindre la zone commerciale, et il devait se décider maintenant. Il suivit son premier mouvement, et obliqua vers la sortie. Il repéra l’enseigne d’une grande surface dédiée aux jouets. Un nounours géant invitait les clients à entrer. Il y trouverait certainement son bonheur… Les difficultés commencèrent très rapidement. Quand il se trouva au milieu des rayons, il se sentit perdu ! Les étagères étaient rangées par âge, mais le choix était si pléthorique ! Il interpella une vendeuse, pour un conseil. La jeune femme fut surprise. La présence de cet homme balafré au milieu des ours en peluche détonnait singulièrement. Elle lui demanda ce que l’enfant aimait faire de ses loisirs. Silence gênant. En fait, il n’en savait pas grand-chose. Il répondit un peu abruptement, citant en vrac, les jeux d’ordinateur, les soldats articulés, un peu tout ce qu’il avait eu l’occasion d’apercevoir dans sa chambre… Sans la certitude que ces objets étaient encore utilisés ! La vendeuse comprit son embarras, elle n’insista pas dans ce sens. Elle proposa quelques jeux à la mode. Des personnages de b****s dessinées, peut-être ? Wolf refusa prudemment. Il connaissait mal la troupe siégeant dans la chambre de son fils, et il ne voulait pas risquer un achat en doublons. Des jeux vidéo ? Mêmes arguments… Sur un coin d’étagère, il vit des répliques de véhicules militaires. Il prit la boîte d’un char allemand de la Seconde Guerre mondiale, un königstiger. Sous le boîtier transparent, les détails étaient très réalistes. Sourire satisfait. Il était certain de ne pas se tromper sur ce choix. Son « petit soldat » apprécierait l’objet ! Il remercia, et demanda un emballage cadeau. De nombreuses vignettes étaient disponibles avec le ruban. S’agissait-il d’un anniversaire ? Juste un plaisir d’offrir ? Une autre occasion ? Wolf maudit intérieurement cette société de consommation et ses choix infinis… Rapide coup d’œil sur le panel. Il désigna une étiquette sans inscription, juste un dessin. La vendeuse apprécia ce choix, expliquant que les images parlaient aux enfants bien mieux que les mots. Le policier resta silencieux. L’emballage fini, il regarda le paquet. La vignette fluorescente brillait sur le ruban. La vendeuse avait peut-être raison. Ce dessin valait tous les discours. Un cœur stylisé. * 2 * Sofiane Mansouri était en colère. Une colère froide. Il ruminait sa rancœur en sortant de l’hôpital. Pour qui elle se prenait cette pimbêche de psy ? Un moulin à questions à la con ? Des points d’interrogation, il n’avait pas besoin qu’elle en rajoute dans la musette. Ah, ça non ! Il en avait assez… Les réponses, par contre, et des légales, si possible… Voilà ce qu’il était venu chercher ! Et là, la poulette ne s’était pas franchement distinguée ! Ah, c’est sûr qu’elle avait une belle gueule et un beau cul, mais pour le côté efficacité, il fallait repasser ! Il lui avait soufflé une sortie, presque fait une partie de son boulot, en réclamant un traitement pour Ingrid. C’était mieux que rien ! En tous cas, mieux que ses parlottes de bourgeoises intellos ! Pfff… Cette conne n’avait visiblement pas apprécié… Il approcha de sa voiture de sport, déclenchant l’ouverture à distance. Une main sur le bord du toit, une autre sur le haut de la portière, il grimaça, s’introduisant avec peine dans l’habitacle. Ce n’était pas conçu pour un colosse, de surcroît en surcharge pondérale ! Il s’en moquait… Passés ces moments difficiles, il jouissait de posséder ce bijou à quatre roues. Avec ça, il en jetait ! Il démarra en trombe. Les pneus patinèrent, le faisant louvoyer sur la chaussée. Il avait prévu de rentrer directement chez lui. Il n’avait pas menti. Il brûlait vraiment d’entamer une conversation avec Ingrid. À sa façon… Il ricana, revoyant la lueur de panique dans les beaux yeux de la clinicienne. Elle s’était sûrement imaginé qu’il allait tabasser sa femme à mort. Pfff… Bonjour la psychologie ! Bon, il devait bien admettre que cette idée lui avait traversé l’esprit, l’espace d’un instant. Sofiane Mansouri était adepte des solutions radicales. C’était une force dans son métier, et dans sa vie en général. Sans cette faculté, il n’aurait jamais hissé son entreprise de plomberie au niveau qu’elle avait atteint ! D’ailleurs, Ingrid avait été séduite par cette facette du personnage. Paradoxe. Sans elle, peut-être ne se seraient-ils jamais unis ! Mais aller jusqu’au meurtre ? Ah, ça non ! Il ne finirait pas sa vie en taule. Pas pour une gonzesse. D’ailleurs, il devait en convaincre la psy. Ce genre de bestiau n’était jamais très loin des flics, et comme elle avait des idées de meurtre dans la tête… Il n’avait pas le choix, il ne couperait pas à un autre rendez-vous… En attendant, il ne voyait pas encore comment régler le problème de sa femme. Il devait encore réfléchir, mais il voulait quelque chose de subtil… Quand il entra dans sa rue, il n’avait pas encore trouvé. Coup d’œil en passant devant le café du commerce. Certains de ses amis étaient accoudés au zinc. Coup d’œil à son immeuble, dernier étage. Pas de lumière. Ingrid n’était pas encore rentrée. Il se décida. Il allait un peu se changer les idées… Brusque coup de volant pour se garer, entre une voiture et un scooter. Dans la manœuvre, il accrocha le scooter. La béquille se rabattit, et le deux-roues chuta lourdement. Mansouri pesta. Il espérait que son pare-choc n’avait rien. Quel abruti de motard ! Il ne pouvait pas garer sa brêle ailleurs ? Il s’extirpa péniblement de l’habitacle. Autre moment difficile dans son rêve de superbe… Vérification attentive. Ouf ! Sa carrosserie était intacte. Il se dirigea vers le café, sans un regard sur le véhicule à terre. Il ne manquait plus que ça. Il n’allait pas ruiner son costume à essayer de relever ce tas de boue ! Et ça apprendra à ce blaireau à choisir une meilleure place pour se garer… Son entrée provoqua une ovation. Des clients se rapprochèrent de lui, pour le saluer, lui taper amicalement sur l’épaule. Mansouri jubilait. Sa face lunaire distribuait des clins d’œil, des sourires. Cela pouvait passer pour des marques d’amitié. D’un air conquérant, il commanda une tournée générale. Seconde ovation. De nouvelles personnes se rapprochèrent de son cercle. De nouveaux amis. Les conversations étaient peu relevées. Comme d’habitude, les résultats du dernier match de foot le disputaient aux commentaires politiques. Les locuteurs ne variaient guère, maniant les mêmes sujets, charriant les mêmes idées, avec des phrases qui se délitaient, en fonction du taux d’alcoolémie. Ils étaient des laboureurs soucieux de tracer les mêmes sillons, avec une bonne rasade en guise de salaire. L’entrepreneur de plomberie participait peu. Il songeait à Ingrid, à une solution… Sofiane Mansouri nourrissait une certitude. Sa femme restait avec lui par commodité. Les petites dérouillées n’étaient rien à côté des avantages matériels qu’elle en tirait. Trois mille euros d’argent de poche par mois, tout de même ! Mais il n’était pas dupe. Le mot « divorce » n’avait pas encore été prononcé, mais il était déjà dans le regard, dans les attitudes de sa femme. Elle hésitait, car il ne le supporterait pas. La violence exploserait, détruisant tout, y compris leur vie. Il redoutait cette issue. Ce serait la fin de son monde. Elle signifierait un partage des biens, sans doute le dépôt de bilan pour son entreprise. Par-dessus tout, ce serait un échec, la preuve de son incapacité à garder son épouse à ses côtés. Que diraient les autres ? Sa famille, ses amis, ses voisins ? Une hospitalisation se révélerait moins stigmatisante, mais il fallait oublier, pour l’instant… Alors il eut une autre idée. La veille, il avait conclu la location d’une garçonnière. Pour pouvoir s’amuser à l’occasion avec des copines. Eh bien, maintenant il avait mieux ! Il allait garder l’appartement conjugal pour lui seul, et il allait tout simplement installer Ingrid dans sa garçonnière. Il n’était pas très loin, pour pouvoir la surveiller… La location était bon marché, et il la déduirait de toute façon de son argent de poche. Une punition, doublée d’un moyen de contrôle. En somme, une sorte de collier étrangleur pour clébards... Après quelque temps, elle saurait voir où était son intérêt, et elle filerait doux. Elle redeviendrait comme avant, pour sûr… En attendant, il ne relâcherait pas la pression, avec une petite dérouillée quand elle déconnerait. Normal ! Histoire de rappeler qui était le patron. Voilà ce qu’il allait lui dire… Satisfait de ses cogitations, Mansouri but cul-sec son bourbon. Il cogna le verre vide sur le zinc, et sortit brusquement, agitant la main dans un vague salut. Un livreur termina son café, et se leva, lui emboîtant le pas, un colis sous le bras. Ingrid n’était toujours pas rentrée. Encore avec ses pétasses de copines ! À peine eut-il jeté sa veste sur le divan, la sonnette de la porte d’entrée retentit. C’était un livreur. Un colis pour lui… Perplexe, Sofiane Mansouri lui ouvrit. Un jeune homme lui sourit, lui tendant un paquet de la taille d’une boîte à chaussure. C’était un cadeau, sans engagement, présent ou futur. Le résultat d’un tirage au sort dans l’annuaire des artisans. Un téléphone portable personnalisé. Méfiant, l’entrepreneur s’apprêtait à le congédier. Il ne voulait pas d’un soi-disant cadeau qui allait l’engager sur un forfait exotique, ou d’autres choses. Tout miel, le livreur lui promit que c’était véritablement un cadeau, définitif, et désintéressé. D’ailleurs, il n’avait rien à signer. N’était-ce pas une preuve ? Il ouvrit le couvercle, exhibant un téléphone décoré, au recto et au verso, de belles lettres formant le nom de son heureux propriétaire. La gravure laser était indélébile. Il montra une cellule photoélectrique, en haut de l’appareil. Il était protégé par le contrôle d’une empreinte palmaire unique, réputée inviolable. Il était difficile de faire plus personnalisé ! Le livreur se proposa de le paramétrer avec lui. Il n’y en avait que pour deux minutes… Après il se sauverait, et il n’entendrait plus parler de lui, ou de ce concours. La méfiance de Mansouri s’estompa. Après tout, il n’y avait guère de risque. Et il devait bien en convenir, ce petit bijou en jetait vraiment !
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