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* 3 * Wolf arrivait chez lui. Il gara son véhicule entre deux voitures de sport allemandes, sans plaques d’immatriculation. Devant la tour dix-neuf, il trouva un groupe de quatre adolescents, assis – plutôt avachis – sur les escaliers, devant la porte d’entrée. Ils semblaient jouer les cerbères, dans une attitude oscillant entre nonchalance et mépris. Deux grandes enceintes haute-fidélité leur hurlaient du rap dans les oreilles. Il s’approcha d’eux, sans condamner sa voiture. Dans ce quartier sensible, c’était inutile. Ce qui excitait la convoitise était volé, quels que soient les moyens de protection. Il ne fallait donc pas susciter l’envie, tout simplement. Et sa P4 ne figurait pas dans les rêves des délinquants… Wolf releva le bord de son feutre, dégageant son regard vairon, plutôt calme. L’un des jeunes pointa vers lui un index tendu, comme une parodie de canon. — Yop, les gars ! Voilà Dirty Harry ! Alors, vous avez dessoudé beaucoup de méchants aujourd’hui, m’sieur le commissaire ? — Aucun ! Pas d’arme, comme d’habitude ! Vous savez bien, c’est extrêmement dangereux ces engins-là, y compris pour ceux qui les tiennent… Ils s’éclaffèrent. Deux des jeunes avaient un pistolet coincé à la diable dans leur ceinturon. Deux armes non factices, et probablement chargées. — Waouh ! Trop fort, le type ! Et comment vous faites alors pour les arrêter sans gun ? — Je leur montre ma plaque de shérif, et je leur demande de se rendre… Rigolard, un rouquin aux oreilles décollées prit la parole. — Et s’y refusent ? Et qu’y défouraillent ? — Alors là, mon petit Joël, c’est dommage… pour eux ! Boum boum boum ! ! ! Les calibres douze de mes collègues en éparpillent les morceaux jusqu’à l’autre bout de la ville ! Et… fin du spectacle ! Wolf entra dans la tour au milieu de fou rires. Il aimait bien ces jeunes de cités. Turbulents, désorientés, mais souvent pleins de bons sentiments. Il avait instauré des relations de sympathie avec certains de ces gosses laissés en friche. Ils n’étaient pas très différents de ceux qu’il avait croisés dans les villes en guerre… Son métier de policier ne leur posait pas de problèmes. Dans ce no man land, sa présence n’était pas plus incongrue que celle de ses voisins, une collection assez invraisemblable de cas sociaux. L’équilibre résidait peut-être dans la modestie. Wolf avait une qualité rare. Il n’avait pas la prétention d’être mieux que son prochain… Il ignora l’ascenseur. La pancarte « Hors service » n’était plus là, mais cela ne signifiait pas qu’il était réparé. Le panneau avait simplement été enlevé, c’est tout… Il entreprit la montée des quatre étages par l’escalier, s’aidant de la rampe. Sur le palier, des bruits de disputes sourdaient d’une porte voisine. Les Bukowski étaient encore en train de se chamailler. Le quotidien. Devant chez lui, il hésita à sonner. Il ignorait si Camilla avait ramené son fils. Il se décida à introduire la clé dans la serrure. L’appartement était plongé dans le noir. Il était seul. La porte refermée, ses épaules se voûtèrent, il pouvait enfin se laisser aller… Il accrocha feutre et veste sur une patère, à côté du portrait d’une femme, une jolie Eurasienne. Fleur de Lotus avait quitté le domicile conjugal depuis bien longtemps, sans donner signe de vie, mais il ne pouvait se résoudre à ôter ses traces. Elle était toujours la mère de Léo… Il ferma les yeux, inspirant lentement. Des effluves de chocolat subsistaient dans l’appartement, le parfum préféré de Léo. Camilla avait certainement cédé, et elle lui avait sans doute cuisiné un gâteau. Wolf s’avança dans le couloir, et ouvrit une porte décorée d’un poster de Superman. La chambre était bien rangée. Un lit avec une couette à l’effigie de Batman. Des figurines de superhéros sur les étagères. Des engins de Star War sur son armoire. L’ordinateur était resté allumé, et l’économiseur d’écran parsemait l’écran de myriades d’étoiles. La chambre ordinaire d’un enfant de douze ans… Il ôta le paquet cadeau de son sachet, et le posa sur le bureau. Sourire amer. Encore un rendez-vous manqué… Sur le bord de la table, il remarqua une assiette, avec un reste de gâteau. Wolf ramena les reliefs de repas à la cuisine. Enfin, il gagna le salon. Une feuille était placée bien en évidence sur la table basse. Il la déplia. Une écriture très appliquée, avec des jambages bien dodus, et des ronds sur les « i ». C’était la nourrice. Pour le début des vacances scolaires, Camilla avait prévu un week-end avec ses neveux, à la montagne. Wolf étant très occupé, elle proposait d’emmener Léo avec eux. Ils seraient de retour mardi, vers midi. Elle avait essayé de le joindre, en vain. Elle l’emmenait quand même, espérant bien faire. Suivait un numéro de téléphone… Le policier prit son portable, l’indicateur de messages clignotait. Elle avait dû appeler pendant qu’il était à l’hôpital. Vraiment une perle, cette Camilla ! Que ferait-il sans elle, lui qui ignorait que son fils était en vacances scolaires ! Il lui envoya un message de confirmation. « MERCI POUR TOUT. À MARDI… W » Le fauteuil en osier gémit sous son poids. Il desserra sa cravate d’une main, ôta ses chaussures de l’autre. Puis il se pencha pour saisir la télécommande de la télévision. Il choisit la première chaîne. Des publicités. Il ignorait ce qui était au programme, mais il s’en moquait. Il ne serait pas long à trouver le sommeil. En attendant, il avait du mal à rester attentif. Le guéridon placé à la droite de l’écran l’attirait. La lumière mouvante des images dansait sur le verre d’une bouteille de Vodka. Un trait horizontal avait été tiré au feutre sur l’étiquette, il barrait le nom en lettres gothiques. Il suivait exactement le niveau du contenu, à la moitié de la bouteille, comme une ultime limite à ne pas dépasser. Juste à côté, un verre était retourné sur un cube noir d’une trentaine de centimètres. Le coffre qui enfermait son arme de service. La main droite dans sa poche de pantalon, il sentit la clé du coffre-fort. Dureté et chaleur. Terrible attirance. Il retira sa main, vide, comme à regret. Puis il se croisa les doigts sur le ventre, laissant choir son menton contre sa poitrine. Il était prêt pour le sommeil, mais il craignait ses cauchemars. * 4 * Le téléphone le réveilla en sursaut. Il ouvrit les yeux, désorienté. Il était toujours dans son fauteuil, et le soleil avait déjà envahi la pièce. Il saisit le portable en grognant. C’était Mortis, le médecin légiste ! Il décrocha en marmonnant un vague salut. Coup d’œil à sa montre. Sept heures ! Il avait dormi plus de quinze heures, un record ! Une voix rocailleuse roula dans le combiné… — Bonjour Wolf ! J’ai du nouveau pour le type trouvé dans son bureau. Quelque chose de plutôt inhabituel. Tu peux passer ? Je t’ai réveillé, ou bien ? Mortis était originaire du pays de Montbéliard, en bordure de la Suisse. Cette extraction transparaissait souvent dans ses propos. Il resta silencieux. — Mouais, je vois… Bon, j’te suggère d’arrêter de te gratter le pubis… Wolf sourit. Il avait effectivement posé une main sur son entrejambe. À croire qu’une caméra de surveillance l’espionnait ! — Taratata ! Pas difficile à deviner ! Chez les hommes, c’est un mécanisme programmé dans les gènes. Le réveil est suivi d’un grattage en règle ! Mais assez plaisanté. On se secoue ! Une bonne douche, et tu m’rejoins à la morgue. D’accord ? Je sais qu’il est tôt, en ce dimanche matin, mais s’il te plaît, réponds-moi par autre chose qu’un grognement d’ours des cavernes… Ah, j’oubliais ! Ce serait bien si tu pouvais amener de quoi l’identifier de façon plus formelle, une photo, ou mieux quelqu’un. Dans son portefeuille, il n’y avait aucune photo ! L’esprit encore embrumé, Wolf tentait de regrouper les éléments. Il avait une idée. Il s’éclaircit la voix, avant de répondre. — D’accord Doc ! J’essaie de te trouver ça… Prépare le café, j’arrive dans une heure. Sitôt l’appel terminé, il chercha dans sa veste le sachet plastique contenant la carte de visite d’Aphrodite Pandora. Prévoyant qu’elle allait en profiter pour prendre des nouvelles des Mansouri, il appela d’abord la centrale de la BAC. Le planton de l’accueil l’informa que la patrouille avait quitté son poste de surveillance à six heures, comme convenu. Aucun incident n’avait été noté. Satisfait, il composa alors le numéro du téléphone portable de la psychologue, craignant de se heurter à une boîte vocale. L’appel accrocha. Une sonnerie, puis deux, et la ligne grésilla avant la fin de la troisième. La jeune femme lança un « allo » énergique. Coup de chance, il ne semblait pas l’avoir réveillée. — Commissaire Wolf à l’appareil ! Bonjour madame. Désolé de vous importuner en ce jour, et à cette heure… Je tenais à vous informer qu’il n’y a rien eu à signaler chez les Mansouri. Vous pouvez donc être rassurée… En revanche, de notre côté, nous avons besoin de procéder à une identification de Stein, et c’est urgent. Avez-vous retrouvé un dossier à son nom ? Silence de quelques secondes. Un éclat de voix étouffé, comme si une main masquait le micro. — Samuel ! Laisse ta sœur tranquille ! Et toi Eva, redonne lui son nounours, sinon… La menace n’était pas audible. Le policier sourit. La psychologue se débattait au beau milieu d’une petite scène familiale. Sa fonction hospitalière ne l’immunisait pas contre ce genre de situation. Soudain des cris, suivis d’un beau duo de pleurs d’enfants. Et… pas sûr que son métier l’aidait à gérer ses conflits mieux que les autres parents. Elle revint. — Bonjour commissaire. Désolée, c’est un peu Beyrouth chez moi ce matin ! À cause du départ en vacances des enfants. Bref… Merci pour les Mansouri. Je suis rassurée… autant qu’on peut l’être, bien sûr, c’est-à-dire avec vos informations, et la prise en charge hier après-midi du dossier par mes collègues travailleurs sociaux... On ne peut guère faire plus, n’est-ce pas ? Et pour Stein, bonne nouvelle ! Nous avons mis la main sur son dossier. Et je me suis rafraîchi la mémoire en voyant la photo. Quand j’ai relu le dossier, je me suis même demandé pourquoi je ne m’en étais pas rappelé plus tôt. Un cas plutôt saillant, difficile, pris en consultation il y a deux ans. Ceci expliquant peut-être cela ! Je comptais vous en parler lundi matin... Paul ! Termine de préparer les enfants, s’il te plaît. On va encore être en retard ! Cette fois, elle n’avait pas masqué le combiné. Wolf tenta sa chance, de façon détournée. — En fait, nous aurions voulu avoir la confirmation de l’identification par quelqu’un qui l’aurait rencontré. La famille n’étant pas joignable aujourd’hui, vous êtes une bonne candidate, mais je vois que vous êtes très occupée. Dommage. Mais je ne veux pas vous obliger. Ça ne va sans doute pas être possible de me rejoindre ce matin à la morgue. N’est-ce pas ? — Vous avez étudié chez Jouve les techniques de soumission librement consentie, commissaire. Comme psychologue social, vous seriez redoutable ! En fait, je n’ai pas d’obligations particulières ce matin. Mon mari emmène les enfants en vacances, et je m’apprêtais à consacrer ma matinée au ménage, et au repassage. Rien de bien folichon. Disons donc que je suis d’accord pour échanger mes obligations ménagères, contre un apport majeur à la « manifestation de la vérité », comme vous dites chez vous… Je vous rejoins à la morgue, d’ici une heure, avec le dossier. Je sais où aller… * 5 * Lorsque Wolf entra sur le parking, Aphrodite Pandora verrouillait la porte de son coupé anglais. Un carrosse de p*****e, pensa-t-il. Ceci étant, elle était aussi ponctuelle que lui. Donc, un bon point ! Elle l’attendit, le temps qu’il gare sa P4 à côté du bijou de luxe. Il n’avait pas le choix, c’était l’une des rares places disponibles. Contraste extrême entre deux mondes. Les marchepieds de la P4 étaient presque à hauteur des clenches du coupé. Il descendit avec précaution, évitant tous chocs avec sa voisine. La jeune femme ne semblait guère intéressée par la délicatesse de sa manœuvre. Elle feuilletait le contenu d’une pochette cartonnée, sans doute le dossier Stein. En cet instant, c’était sa seule préoccupation, comme une révision avant un examen. Elle éluda les salutations formelles, et proposa de lui expliquer le cas Stein, sur le chemin de la morgue. Wolf fut un peu surpris de cet abord abrupt, mais il opina, sans un mot. Ils cheminèrent côte à côte, n’échangeant que de brefs regards. La voix douce s’exprimait avec lenteur, comme pour requérir une certaine indulgence. Stein s’était présenté à son cabinet trois ans plus tôt, sur injonction thérapeutique. Il avait été condamné avec sursis, dans une affaire de violences sur sa femme et sa fille de seize ans, mais Wolf pourrait contrôler tout ça… L’implication du condamné était la condition sine qua non de son sursis. Un faux pas dans le processus de prise en charge, et il terminait sa peine en prison… Il s’était montré très motivé, ne ratant aucun rendez-vous, répondant aux demandes avec courtoisie. Il affichait le comportement du bon élève qui cherche à s’amender. La psychologue n’était pas dupe. Elle dirigea les entretiens en conséquence. Lors des premiers entretiens, il avait révélé une personnalité conforme à ses actes délictueux. Il avait un passé lourd. Lui-même victime de violences parentales dans son enfance, il reproduisait ce schéma dans sa vie d’adulte. Cette trajectoire était très banale. Ils étaient bien rares ceux qui sortaient indemnes de ces traumatismes, ou brisés et inoffensifs. Injustice des circonstances ! La plupart régurgitaient l’agressivité accumulée dans leur jeune âge. Quand leur corps et leur statut d’adulte leur permettaient techniquement de le faire, ils le faisaient, à des degrés divers. Stein était l’un d’eux. Il était entré dans le stade de la violence physique, celle qui se voit, que l’on peut condamner en se basant sur des faits. Il n’existait pas de solutions miracles, hormis un éloignement des proches. La protection primait toujours ! Parfois des rapprochements étaient orchestrés par les acteurs sociaux, malgré une issue sujette à caution, à plus ou moins long terme. Stein visait cette solution. Il collaborait, mais quelque chose clochait.
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