Chapitre 1-2

1900 Mots
Vu son âge, il eût été grand temps qu’il donnât un jeune compagnon à Rodrigue. Il avait toujours procédé ainsi, le vieux chien dressant le jeune, la passation des pouvoirs se faisait automatiquement. Mais, sans se l’avouer vraiment, et la tournure que prenait la chasse à la Neuve Maison le confortait dans cette conviction, Rodrigue serait son dernier chien. Après lui, c’en serait fini. Il mettrait au clou son fusil démodé - crosse anglaise et canons juxtaposés, modèle Robust de la Manufacture d’Armes et de Cycles de Saint-Etienne - aux tubes débronzés, aux bois griffés par les ronces, pâlis par les rosées de l’aube et les bruines du crépuscule et il ne serait plus qu’un vieil homme, ressassant dans sa tête chenue, le souvenir des bonheurs morts. Etait-il si vieux ? Non point. L’œil était bon, le jarret solide et tout à l’heure, sur les canards haut dans le ciel, sur les faisans traversards lancés comme des boulets, sur les lapins, touffes de poil fauve au cul blanc un instant entrevus entre deux landes, Boulois montrerait à ces jeunots arrogants qu’ils avaient encore - en matière de chasse du moins - un bout de chemin à faire pour lui arriver à la cheville. Un crissement de porte attira son attention. On se réveillait à l’ancienne remise. De loin, il vit Henri Louis debout sur le seuil, humant la brise. Il avait dormi là avec femme et enfants, et maintenant, les mains dans les poches de sa culotte de cheval, il suivait du regard la longue allée pierreuse qui, au-delà de l’étang, débouchait après le virage sur la route départementale, par laquelle allaient arriver les actionnaires de la chasse. Tout était calme. De la ferme voisine, une fumée bleue montait droit dans l’air paisible du matin. A la lisière du petit bois, un coq faisan arpentait le chemin, grave et digne, en hochant la tête, tout imbu de son importance dans sa somptueuse livrée d’or et de feu. Henri Louis Delval sourit, satisfait, et se frotta les mains. La chasse serait belle et cette brume ténue, qui voilait la cime des grands peupliers là-bas, au-delà du tennis, annonçait une superbe journée d’automne. Il rentra dans la grande salle au-dessus de laquelle, dans les chambres mansardées, sa femme et ses enfants dormaient encore. Une ère nouvelle commençait à la chasse de la Neuve Maison. On allait voir ce qu’on allait voir ! Bientôt on dirait dans toute la région, que la chasse Delval n’avait rien à envier aux meilleurs territoires solognots. Au loin la cloche du village tinta, grêle, comme timide, appelant les fidèles à la messe. Un moteur ronfla, des portières claquèrent. Henri Louis se précipita croyant que les chasseurs arrivaient ; ce n’étaient que les fermiers voisins qui se rendaient, au village, à l’office. Henri Louis sourit. Il souriait volontiers quand une pensée qu’il jugeait satisfaisante lui venait. Or, il venait de songer à la messe du samedi soir. Quelle trouvaille ! Le dimanche matin, on y gagnait une heure au lit sans risquer son paradis. Dès son lever, on pouvait endosser son habit de chasse. Vive le concile ! En ce jour sacré d’ouverture, il inaugurait sa nouvelle tenue, celle que lui avait offerte sa femme lors de leur dernier voyage à Paris : la culotte de cheval, les bottes doublées de peau, la veste de tweed feuille morte, renforcée aux coudes de pièces de cuir, et la casquette assortie. Il se regarda complaisamment dans la glace de la vieille armoire achetée chez un antiquaire, dont l’humidité avait piqueté le tain de myriades de taches opaques. Un vrai gentleman farmer ! – Ça a tout de même plus d’allure que mon ancienne tenue, dit-il tout haut. Il prit son fusil, tout neuf lui aussi, un Verney Caron, une arme de luxe à la bascule finement ciselée de scènes de chasse, dont la crosse lisse et mate, l’armurier le lui avait assuré, était en « fleur de noyer » poncée à l’huile. Il savait y faire, cet armurier. Il prononçait « Verney Caron » avec une onction de prélat en manipulant l’arme comme une relique sacrée ; Marie Luce Delval n’avait pas su résister à ce nom magique qui sonnait à ses oreilles comme le plus haut symbole du luxe et de la classe. Un nom qui, elle le trouvait, seyait bien à son « standing ». Dans le même ordre d’idée, elle avait insisté pour qu’il s’équipât dans un magasin chic du faubourg Saint-Honoré. – Je veux bien, avait-elle dit, vous accompagner à la Neuve Maison pour la saison de chasse, mais faites-moi la grâce, Henri Louis, d’y inviter nos amis. Je ne tiens pas à passer mes dimanches en compagnie des ploucs qu’on y trouve d’habitude. Il avait fallu que Fernand Delval meure pour que ses amis, « les ploucs », fussent relégués hors de ce territoire qu’à la longue ils avaient fini par considérer comme leur, et pour qu’une nouvelle génération d’actionnaires, brillant plus par leur vie mondaine et leur fortune que par leur amour de la chasse, prît leur place. Henri Louis n’avait été intraitable que sur un point : tant qu’il le désirerait, Louis Boulois serait membre de la nouvelle société de chasse. Il n’y avait pas à revenir là-dessus. Ceci en dépit des véhémentes objurgations de Marie Luce qui reprochait pêle-mêle au père Boulois d’être vulgaire (en dépit des recommandations qui lui avaient été faites, ne continuait-il pas d’appeler Henri Louis « Riton », surnom qu’il portait depuis sa petite enfance), inélégant (elle disait sale), et surtout, mais cela elle ne le disait pas, d’avoir connu la famille Delval quand Fernand n’était encore qu’un petit charcutier de village que la guerre allait prodigieusement enrichir. Marie Luce, en haussant les épaules, s’était pliée à ce qu’elle appela une « lubie » de Henri Louis, mais une ride de dépit avait barré son joli front, ses joues de porcelaine s’étaient empourprées et ses lèvres pincées jusqu’à ne plus former qu’un trait livide, signes, pour qui la connaissait, de forte contrariété. Assurément, d’une manière ou d’une autre, Henri Louis lui payerait cet affront. Car, sans ce Boulois, madame Delval jeune aurait pu se prévaloir d’être la présidente d’une chasse véritablement présidentielle. A la longue table de chêne massif où Paulette, la femme du garde, disposerait le couvert tout à l’heure, il y aurait Robert Santano, P.D.G. de l’armement Santano (grande pêche, cabotage, vedettes de tourisme), Jean Arenberg, le chirurgien, Président du Rotary Club, Marc Bollène, import-export, Président de la Chambre de Commerce, Julien Poingt, P.D.G. des Etablissements Poingt et Cie, mécanique de précision, machines pour la conserve et l’industrie (huit cent cinquante ouvriers dans trois usines), Bertrand Lostelier, P.D.G. des transports frigorifiques par la route (TFPR) et des travaux publics Picaud. Plus leurs femmes bien sûr, et naturellement Henri Louis Delval, doublement Président, d’abord des conserves et salaisons Delval, et aussi de la chasse de la Neuve Maison. Bien malin qui eût pu dire à quelle présidence il tenait le plus. • Henri Louis consulta sa montre : huit heures trente, personne n’était encore arrivé. Jamais on ne serait prêt à débuter à neuf heures ! Ce retard l’agaçait. Dans le lointain, il entendait déjà des coups de feu. Les autres années, tout le monde était à poste bien avant l’heure officielle de l’ouverture de la chasse. Depuis plus de six mois qu’on attendait cette date, il ne convenait pas d’en perdre une seule minute. Il avait souhaité donner rendez-vous une heure plus tôt, mais les nouveaux actionnaires s’étaient récriés : « Bien assez de se presser toute la semaine, pas le dimanche, de grâce ! ». Chaque samedi soir avaient lieu chez les uns et chez les autres des réceptions bien arrosées d’où il n’était pas rare que l’on rentrât à l’aube. Avant son mariage, Henri Louis n’aurait jamais accepté une invitation la veille de l’ouverture. Marie Luce, qui se souciait des traditions familiales des Delval comme un poisson d’une pomme, avait changé tout ça. La veille au soir, le raout avait eu lieu chez un promoteur immobilier qui arrosait son quarantième anniversaire. Henri Louis avait pu, prétextant une migraine, se dégager suffisamment tôt, laissant sa femme poursuivre la fête sans lui. Il ne l’avait pas entendue rentrer car il était dans son premier sommeil, et quand il s’était levé, elle dormait encore comme une souche. A nouveau il ouvrit la porte et sortit dans la cour ; des coups de fusils claquaient dans les lointains et, du côté des bois du calvaire, on entendait la superbe musique d’une meute de chiens courants lancés sur la piste d’un lièvre. – Ce sont les chiens du notaire. Louis Boulois, silencieux, apparut aux côtés de Henri Louis. Celui-ci tourna la tête et tendit la main au vieil homme. – Salut Louis. Il y a longtemps que tu es là ? Boulois consulta sa montre : – Une bonne heure. – Tu aurais dû rentrer boire un coup ! – Je ne voulais pas réveiller ta femme, et puis, je n’ai pas soif. Les deux hommes demeurèrent silencieux, l’oreille attentive. – Ils sont sur un lièvre, dit enfin le vieux qui, pour interpréter la voix des chiens, avait une oreille incomparable. Le père Antoine, de la ferme du manoir d’en bas, m’a dit qu’il voyait souvent un gros capucin à toucher la maison. – Et le notaire l’aura su, dit Henri Louis. Il sait toujours tout celui-là ! Au loin la menée se poursuivait, furieuse, comme si les chiens entendaient se venger sur la bête de chasse d’avoir été confinés au chenil pendant de si longs mois. Leur musique parvenait aux deux hommes avec plus ou moins de force, atténuée quand leur quête les menait dans un vallon, plus perceptible lorsque le capucin suivait une ligne de crête. – On dirait qu’il a une bonne meute, le notaire, cette année, dit Henri Louis ; ils ne lâchent pas la voie un seul instant, il n’y a pas une hésitation là-dedans ! – C’est vrai, dit Boulois, il a six fauves de Bretagne, deux vieux de six ans qu’il avait déjà l’an passé, et quatre jeunes de deux ans qui vont déjà comme des anciens. Il va se régaler, il y a du lapin cette année. Deux détonations retentirent, plus proches, et la voix des chiens mourut. – En voilà déjà un dans la musette, dit Louis Boulois. Pour moi, ils sont dans l’ancienne carrière, le notaire a réussi à la louer cette année. – C’est un bon coin, dit Henri Louis laconique. – Tu parles, fit le vieux avec conviction, pour le lapin, c’est le meilleur ! Il ajouta après un silence : – C’est nous qui aurions dû l’avoir ! Henri Louis haussa les épaules. Louer la carrière ? Pour quoi faire ? Il n’y avait plus de chiens courants, puisque Jérôme Amiel n’était plus là, il n’y avait plus de furet, puisque François Meunier n’était plus là non plus… – Cette année, dit Henri Louis d’une voix légèrement embarrassée, on va faire de la plume. Tu vas voir Louis, ça va rigoler ! Le vieux plissa son front et fit une moue sceptique. On verrait bien, de toutes façons, il n’y avait pas le choix. Il y eut un temps de silence. Le vieux consulta sa montre et dit : – Tu es sûr qu’ils vont venir aujourd’hui tes gugusses ? On aurait dû commencer depuis une heure déjà ! Agacé par le reproche sous-jacent, Henri Louis consulta sa montre à son tour : – Neuf heures, merde, qu’est-ce qu’ils foutent ? – Qu’est-ce que tu as prévu ce matin ? demanda le vieux. – Nous irons d’abord à l’étang… – Tu parles, grommela Boulois, les canards sauvages, s’il y en avait, se sont fait la malle depuis belle lurette ! – Pas sûr, dit Henri Louis avec une moue, les joncs sont hauts, ils ont de la défense et n’ont pas encore été chassés. Avec les chiens on devrait faire voler. – Peut-être, mais le plus gros sera parti, insista le vieux. – Ah, je le sais bien, dit Henri Louis, je le sais bien, mais que veux-tu que j’y fasse ? Il y aura toujours les canards de tir. – Alors, dit le vieux, s’il y a les canards de tir, nous voilà sauvés ! Du gibier de basse-cour ! Ça n’a pas d’aile, pas de méfiance ! Ah ! Les autres années on démarrait à huit heures précises, pas question de perdre une minute un jour d’ouverture ! – Tiens, voilà une voiture, dit Henri Louis pas fâché de changer de sujet. Une grosse Mercedes gris métallisé, aux vitres fumées, fit crisser le sable de la cour. – C’est Santano, dit Henri Louis, viens que je te présente.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER