Chapitre 2-1

2002 Mots
Chapitre 2 Trois hommes sortirent du lourd véhicule. – Cher ami, ne me dites pas que nous sommes en retard ! L’aiguille du compteur n’est pas descendue en dessous de cent cinquante ! Robert Santano s’avançait la main tendue vers les deux hommes. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, massif, arborant comme un trophée une panse généreuse et une barbe frisée de dieu grec. On s’attendait à entendre une voix de stentor sortir de ce corps de géant. Il n’en était rien, le timbre de l’armateur était aigu et désagréablement nasillard. Dans son dos, les employés de l’armement le surnommaient « l’éléphant de mer ». Quand dans son travail tout n’allait pas à sa guise, il piquait de terribles colères, sa voix atteignait alors des paroxysmes dans l’aigu, et ce presque ultrason usait plus les nerfs de ses victimes par son intensité que par les reproches qu’il véhiculait. – Du diable, mon cher Président, je me demande comment nous sommes encore vivants ! Robert pesait de tout son poids sur l’accélérateur, et, croyez-moi, quand il pèse de tout son poids, c’est quelque chose ! A la Chambre nous sommes payés pour le savoir ! C’était Marc Bollène qui parlait. Il ne s’agissait pas de la chambre des députés, mais de chambre de commerce dont il était Président où, et Robert Santano, c’était bien connu, faisait régner sa loi. Petit, chauve et rondouillard, Marc Bollène avait quarante-huit ans. Son teint fleuri et ses joues pleines annonçaient le bon vivant. Il se murmurait dans son entourage, qu’il devait son élection au fait qu’il « savait déjeuner », ce qui est, paraît-il, une qualité essentielle pour un homme d’affaires. Derrière les deux hommes se tenait un troisième qu’ils dissimulaient presque complètement. Bollène fit mine de bousculer le géant et dit d’un ton plaisant : – Mais écartez-vous donc, Santano, vous ne voyez donc pas que vous privez ce pauvre Arenberg d’air et de lumière ? – Ça me fait très plaisir de vous voir ici, docteur, dit Henri Louis. Sous la banalité de la phrase perçait la sincérité. Henri Louis Delval était fier de montrer sa belle propriété à ces gens de qualité. Le docteur Arenberg, chirurgien renommé, était mince et de taille moyenne. Il pratiquait assidûment le tennis et passait pour une bonne raquette. De plus, son métier le tenait à l’écart des excès de table et pour ces deux raisons conjuguées, bien qu’il fût de la même génération que ses compagnons, il paraissait dix ans de moins qu’eux. Ses yeux sombres, brillants d’intelligence, étaient protégés par de fines lunettes à monture d’or et ses cheveux châtains soigneusement partagés par une raie, lui donnaient un air d’étudiant sage, ce qu’il avait probablement été. – Tout le plaisir est pour moi, mon cher Président ! Quelle somptueuse propriété ! Si je m’attendais à ça, mais c’est Versailles ! Henri Louis buvait du petit lait. – N’exagérons rien mon cher docteur, ce n’est rien qu’un petit truc à la campagne ! En retrait, Louis Boulois observait la scène en faisant intérieurement ses commentaires : – Et allez donc, passe-moi la pommade, je te filerai la brosse à reluire ! Riton, le petit Riton qui se fait appeler Président ! Le ridicule ne tue plus, c’est à mourir de rire ! Dommage que les autres ne voient pas ça ! J’en connais un qui doit se retourner dans sa tombe ma parole ! Et l’autre imbécile qui en rajoute : « c’est Versailles ! » Avec tout ça, plus personne ne pense que nous sommes censés être ici pour chasser ! Il en manque encore une fournée. Henri Louis s’en inquiétait aussi : – Mais il manque Julien et Bertrand ! – Ils ne devraient plus tarder, dit l’armateur. Bertrand devait passer prendre Julien. Il aura eu quelques difficultés à le réveiller car hier soir il en tenait une, je ne vous dis que ça ! Vous êtes parti trop tôt mon cher Delval, vous auriez vu ce final ! – Julien a même dû laisser sa voiture, dit Bollène. Il n’était vraiment pas en état de conduire. – Il n’était même pas en état de marcher, ajouta Santano de sa voix de fausset, avant d’éclater de rire. Le vieux n’avait encore pas dit un mot. Et vous croyez, pensa-t-il, qu’ils vont être en état de chasser ? Dire que je suis condamné à suivre cette b***e de guignols ! L’année dernière à cette heure-ci, nous étions dans le grand chaume du bois Ménard, Rodrigue en arrêt ferme, Ferdi le chien de Fernand patronant sur une compagnie de perdreaux. Douze gris, je m'en souviens bien. J’avais fait un doublé et Fernand en avait tué un. Sacré Fernand, il ne se souvenait jamais qu’il avait un fusil à deux coups ! Un rugissement de moteur montant crescendo interrompit ses agréables réminiscences. Des pneus crièrent sur le bitume de la petite départementale et, dans un nuage de poussière, une voiture basse déboula sur le chemin de terre. – Ça c’est Bertrand, dit Bollène, il n’y a que lui pour conduire de la sorte ! Et Arenberg ajouta : – Ma parole, il est encore plus fou que vous mon cher Santano ; que je sois pendu s’il ne fait pas au moins du cent vingt. Il se croit au Dakar, l’animal ! La petite voiture de sport, balayant le gravier dans un virage savamment contrôlé, vint s’immobiliser près de la Mercedes et le chauffeur en jaillit. – Coucou, c’est nous, fit-il d’un ton enjoué. On dirait que vous nous attendiez ! Il se pencha à l’intérieur de la voiture : – Julien, tu sors ? On est arrivé ! Il se releva et s’adressant au groupe : – Ma parole, il s’est endormi ! Dieu sait pourtant si je l’ai secoué ! Croyez-moi, je n’ai pas chômé ! Je me suis même payé une escadrille de poules qui se promenait sur la route. J’espère que je n’ai pas cassé un phare ! Il fit le tour de la voiture, se pencha, et se releva triomphalement, tenant à la main une boule de plumes d’où perlaient des gouttes de sang. – Eh ! Les gars, c’est trop drôle ! J’ai fait l’ouverture avant vous ! Une sacrée poule qui est restée dans mon spoiler. Au moins, je suis sûr de n’être pas bredouille ! Il s’esclaffa bruyamment, imité par ses amis. Boulois, lui, restait de marbre. Ce n’est pas possible, pensait-il, celui-ci est encore pire que les autres ! Quel petit con ! Parce que ça a du fric, ça se croit tout permis ! Il a dû massacrer les poules de la vieille Louise. Sauvage va ! Il s’étonnerait probablement si je lui disais qu’il n’a rien d’un civilisé ! Ça commence bien, qu’ils continuent donc à se comporter comme ça, et nous allons être bien vus par le voisinage. L’intermède causé par la poule s’apaisa. Il avait été convenu, comble de drôlerie, qu’elle figurerait dans le lot qui, ce soir, serait attribué à Bertrand Lostelier. – Je ne voudrais pas avoir l’air de vous bousculer, dit Henri Louis, mais si nous voulons abattre quelques pièces avant midi, il serait grand temps de s’y mettre. Ah ! Permettez-moi de vous présenter Louis Boulois. L’aréopage s’inclina comme un seul homme. Julien Poingt avait fini par sortir de la voiture basse, arborant une mine de papier mâché, qu’une barbe de la veille accentuait encore. Il avait à peine passé le cap de la quarantaine, mais on sentait à son corps lourd de graisse malsaine, à ses yeux striés de veinules rouges et aux poches flasques qui pendaient sous ses yeux, que c’était l’homme de tous les abus. Trop d’alcool, trop de bouffe, trop de tabac, pas assez d’exercice, pas assez de sommeil… Boulois avait instantanément fait son diagnostic. C’était, comme disent les Anglais, un oiseau pour le chat. Il posait sur l’assistance des yeux glauques et ahuris, semblait ne reconnaître personne et se demander ce qu’il faisait là. Tout autre que lui, au sortir d’une soirée où l’on avait trop bu, trop mangé, trop fumé, se serait empli avec délectation les poumons de cet air pur de campagne parfumé de ravenelles et de senteurs d’étable. Poingt, lui, allumait fébrilement une cigarette de ses doigts tremblants et en aspirait goulûment la fumée, comme si sa vie en dépendait. – Louis Boulois, poursuivait Henri Louis, était le plus fidèle ami de mon père. Un grand chasseur, un grand fusil, et il a un chien, je ne vous dis que ça ! Il chasse ici depuis… – Cinquante ans, laissa tomber le vieux que ces compliments excessifs mettaient mal à l’aise. – Cinquante ans, reprit en écho Henri Louis. Je n’étais pas né qu’il chassait déjà ici. Vous vous rendez compte ? On hocha du chef pour montrer qu’on se rendait compte. Henri Louis pénétra alors dans la salle de chasse avec sa suite sur les talons. – Phénoménale la cheminée, s’exclama Santano de sa voix de châtré. Phénoménale elle l’était, en effet, cette colossale cheminée dont le linteau de granit d’une seule pièce dépassait les cinq mètres de long. Elle occupait tout le fond de la pièce et reposait sur les murs latéraux. Sur la hotte de moellons jointoyés étaient accrochés des trophées de cerfs, de sangliers, de biches et de chevreuils achetés par Louis Delval au hasard des ventes aux enchères dans les châteaux des environs. Car, si le domaine de la Neuve Maison avait de tout temps été un excellent territoire pour le petit gibier, de mémoire d’homme on n’y avait jamais connu de grands animaux. Cependant, ce mur de trophées faisait sur les visiteurs une grosse impression. De chaque côté de l’âtre, dans la cheminée même, on trouvait les bancs de pierre où s’asseyaient autrefois les ancêtres qui demeuraient là immobiles, perdus dans d’interminables rêveries, fixant les flammes de leurs yeux morts ou contant aux petits enfants de terrifiantes histoires pleines d’ankou, de revenants et d’esprits maléfiques. A gauche de la cheminée, on avait aménagé des rateliers à fusils dont le chêne ciré luisait doucement aux flammes de l’âtre. A droite, des portemanteaux et un long banc coffre rustique sur lequel on s’asseyait pour enfiler les bottes. Henri Louis posa son Verney Caron au ratelier et conseilla à ses amis d’en faire autant. – Une bonne habitude à prendre, dit-il. Cet après-midi il y aura ici des femmes et peut-être des enfants… Il ne faudrait pas que les armes traînent à portée de leurs mains. Lostelier ricana de façon désagréable : – Surtout pas d’armes entre les mains des femmes ! Sait-on ce qu’elles en feraient ? Pour ma part, j’ai toujours refusé d’apprendre à chasser à ma femme. Et pourtant, elle me l’a demandé ! A nouveau on rit trop fort de la plaisanterie et Henri Louis, qui se préoccupait toujours des fusils et de leur rangement, fit remarquer qu’il y avait, perfectionnement suprême, un ratelier pour les superposés et un autre pour les juxtaposés. Les trous dans la planchette supérieure n’étaient pas, dans les deux cas, disposés de la même façon. – Et les automatiques ? demanda Poingt. – Les automatiques, mon cher Julien, dit Henri Louis, n’ont qu’un seul canon et vont donc indifféremment dans l’un ou dans l’autre. – Tiens donc, dit l’armateur, notre ami Poingt s’est payé un automatique ! – Un cinq coups, fit Poingt. – Je crains que ça ne soit pas autorisé, dit Henri Louis. Votre armurier aurait dû vous le réduire à trois coups. – C’est ce qu’il m’a dit, fit Poingt désinvolte, mais j’ai refusé cette modification. Avec cinq coups j’ai plus de chances qu’avec trois. – S’il vous fournit également les cartouches, je comprends qu’il n’en ait rien fait, s’esclaffa de nouveau l’armateur. Boulois avait compris qu’il ne servait à rien de s’impatienter. Il déposa donc son arme au ratelier. En se retournant, il se heurta au dernier arrivé, Bertrand Lostelier qui s’excusa. – Permettez, cher Monsieur, je crois que nous allons avoir ce ratelier pour nous tout seuls, car moi aussi j’ai un juxtaposé. Boulois examina l’arme qui reposait près de la sienne : une crosse très sombre, presque noire, de longs canons parfaitement bronzés, huilés comme il convenait, une culasse blanche, brillante et ciselée. – Un Darne, dit-il simplement. – En effet, dit Lostelier, un Darne. Je le tiens de mon beau-père. Il me l’a offert pour mon premier permis et je ne m’en suis jamais séparé. – C’est une bonne arme, fit Boulois laconique. – J’en ai toujours été très satisfait. – Elle présente cependant un inconvénient à mes yeux, dit le vieux. – La culasse mobile, dit Lostelier, je sais. Il est arrivé qu’on m’en fasse reproche en Sologne. Le fusil ne cassant pas, vos voisins ne savent jamais s’il est armé ou pas. Cependant, par sa conception même et sa robustesse, cette arme est la plus sûre du monde. Après quelques battues, mes compagnons se sont rendu compte que je n’étais pas un fou dangereux et que je respectais les consignes de sécurité plutôt deux fois qu’une. – Je vois que vous n’êtes pas un bleu, dit Boulois. J’en suis ravi. J’avais craint de n’avoir à faire qu’à des débutants. – De mon côté vous n’avez rien à redouter, dit Lostelier en riant. J’en suis à ma vingtième ouverture. Mais je n’ai jamais beaucoup chassé ici. Mon beau-père avait des actions en Sologne et nous y allions presque tous les dimanches. Il fallait voir les tableaux que nous y faisions ! Deux cents faisans, trois cents canards, des perdrix, du chevreuil, du cochon quelquefois… Je ne vous parle pas des lapins ! Mais, peut-être que nous pourrons arriver à en faire autant ici, maintenant que Henri Louis a pris les choses en main.
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