Léopoldville

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LéopoldvillePrison de Forest. Parloir. Depuis que je vais voir l’oncle Alain en prison, je commence à m’intéresser à l’histoire de la famille, les origines, le pays, tout ça. Ce fil courant de 694 à zéro, des Hautes Fagnes à la mer du Nord. Il m’en parle beaucoup, comme s’il faisait le bilan et qu’il tentait de m’expliquer que s’il est là, derrière les barreaux, c’est aussi parce qu’on n’échappe pas à son destin. Au fil de nos entretiens au parloir, les histoires qu’il me raconte prennent la couleur d’une confession, quasiment religieuse : – Je ne sais plus quoi penser de la situation là-bas, Jean. – Où donc ? – Au Congo. J’ai l’impression que l’éclaircie n’arrivera jamais. Quel gâchis ! Et dire que je suis né en 1950 à Léopoldville, l’actuelle Kinshasa. Avec les années, les souvenirs de ma vie en Afrique s’effacent, comme le dessin d’un enfant sur le sable qui disparait à cause du vent. – J’imagine. – Mes parents sont partis vivre dans la colonie au milieu des années 1930. Propriété personnelle du roi Léopold II depuis la fin du dix-neuvième siècle, l’État indépendant du Congo avait été cédé officiellement à la Belgique en 1908. Le pays était entré dans la danse coloniale en se plaçant aux commandes d’un territoire énorme, potentiellement le plus riche du continent africain. Au moment de l’indépendance, en 1960, on comptait environ 100 000 Belges là-bas. Il y avait en revanche 13 millions de Congolais. Les chiffres parlaient d’eux-mêmes. Le Congo n’a jamais été une colonie de peuplement, mais bien une entreprise d’exploitation, un système dans lequel le Blanc « encadrait » le Noir travaillant pour lui. Quand mes parents y ont débarqué, la population blanche avait sensiblement diminué et les places pour les nouveaux migrants étaient plus nombreuses. Pour encourager les départs, les voyages entre la métropole et Léopoldville étaient offerts par l’État. – Intéressant. – Tu sais, Jean, dans la famille, on a toujours raconté que mon père voulait à tout prix quitter Alost, où il avait grandi. Sortir de cette ville était une révolution personnelle, un défi. Tu comprends ? – Il fallait quand même avoir du cran pour tout quitter, pour partir si loin. – Ou alors être un peu lâche. – Tu y vas fort, non ? – Je sais ce que je dis, Jean. Je sais ce que je dis. Comme tous les aspirants à l’aventure coloniale, mes parents ont dû se plier à une visite médicale poussée et réaliser une série de vaccins. On craignait surtout la malaria, la dysenterie et les maladies vénériennes. Ils ont réussi leurs trois années d’essai dans la colonie… – Un essai ? – Oui, c’était le cursus obligatoire. Se confronter à la vie locale, faire ses preuves pour obtenir le droit de séjourner définitivement au Congo. Après cet apprentissage, ils ont reçu un congé en Belgique. Ils sont revenus six mois au pays, faire leurs adieux à la famille, à Alost, acheter le nécessaire. On leur a alors signifié leur engagement définitif au Congo. C’était le grand saut. Le clan des Verhelst n’était pas fait de diplômés universitaires, ni même de militaires ou d’ecclésiastiques. Mais bien d’ouvriers brassicoles spécialisés. Jusque-là, tout le monde avait travaillé dans le secteur de la brasserie, depuis des générations. Mon père s’est d’ailleurs mis au service des Brasseries de Léopoldville. Pour une fois, la bière aura abouti à un projet de vie concret… – C’est vrai que la bière peut parfois prendre en traître ! – Ma mère a trouvé un travail dans un dispensaire attaché à une mission catholique. Elle avait toujours été très pieuse, très encline à aider son prochain, toutes ces choses bien-pensantes. – À ton avis, parrain, qu’est-ce qu’ils espéraient trouver là-bas ? – Un certain bonheur… C’est ça, un certain bonheur, Jean. Pour beaucoup de Belges, le choix du Congo représentait un rêve, celui d’un mieux, d’un nouveau départ, des conditions matérielles plus favorables que ce qu’on pouvait obtenir en Belgique à niveau social égal. On vivait à Léopoldville, dans un quartier européen. Notre pavillon était confortable. Mais on a cessé de parler le flamand, celui d’Alost. J’ai été élevé en français. C’était la seule langue que mon père tolérait à la maison. Il estimait que l’ascension sociale de notre famille passait par là. Même si j’entendais parfois ma mère prier en flamand, tôt le matin, quand elle se préparait dans la salle de bain. L’oncle Alain marque une pause et se racle la gorge : – Hum, ma mère… Elle est décédée en 1956, des complications d’une violente crise de dysenterie. Je venais de fêter mes six ans. Je n’ai gardé d’elle que quelques souvenirs, fragiles, menacés de disparition, comme le sont les fragments de la tendre enfance. Cette blessure ne s’est jamais refermée… Mon avocat va sans doute mettre ça sur la table pendant le procès. – Il aurait tort de ne pas le faire. – Je ne sais pas, Jean… Je ne sais plus. Mon père était devenu chef d’une unité de production de bière. Il n’avait pas le temps de s’occuper de moi. Après le décès de ma mère, c’est une nounou congolaise qui m’a pris en charge. Mon père vivait sa vie. Tellement bien qu’il s’est remarié avec la fille d’un armateur établi à Boma. Je ne lui ai jamais pardonné cette trahison. Nos rapports se sont envenimés d’année en année. Je crois que si j’avais été adulte, je l’aurais tout simplement massacré. – Carrément ? – Oui… En 1960, au moment de l’indépendance, malgré l’insistance des autorités belges, mon père a décidé de rester au Congo. La situation politique était complexe et la sécurité très aléatoire, surtout pour les Occidentaux. C’est pour ça que j’ai été envoyé à Bruxelles, chez mon oncle et ma tante : Hendrik et Emma, tes grands-parents. J’avais dix ans. C’était mon premier voyage. J’ai fait le vol Léopoldville-Bruxelles à bord d’un de ces vieux Douglas DC-6 de la SABENA. Hendrik et Emma sont venus m’accueillir à l’aéroport… Les yeux de l’oncle Alain s’embrument. Il poursuit, la voix émue : – J’ai tout de suite eu confiance en tes grands-parents. Ils incarnaient ce que je n’avais plus : une famille. Et puis, il y avait Bruxelles. Je n’avais jamais vu de ville semblable, sauf en photos et au cinéma. Un choc et un éblouissement ! Tout semblait possible ici, Jean. Tout ! – Question de point de vue. – Quand je suis arrivé en Belgique, les enfants d’Hendrik et Emma avaient presque tous pris leur envol. Il ne restait plus que ton père, François, et son plus jeune frère, Michel. Deux ans plus tard, ton père a quitté la maison. Il n’y avait plus que Michel et moi. Il m’appelait « le Congolais » ou alors le « boy ». Moi, je l’appelais « Michel Camembert ». – Ah bon, pourquoi ? – Parce qu’il avait en permanence une espèce de pâte blanche sur les dents ! – Beurk ! – Je ne te le fais pas dire. Je n’ai jamais pu le sentir, ce Michel. Et je crois bien que c’est réciproque. – Moi non plus je n’ai pas beaucoup d’affinités avec lui. D’ailleurs, ça fait des années que je ne l’ai plus vu. – Le connaissant, ce qui m’arrive doit le faire jubiler. Mon oncle s’empare des livres que je lui ai apportés. Il les passe en revue, sans vraiment lire les titres, puis il me demande : – Au fait, Jean… – Oui ? – Comment se portent mes sansevières ? – Je ne les oublie pas. – Vraiment ?
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