La Volvo

1000 Mots
La VolvoJ’arrose les sansevières une à deux fois par semaine. J’aime bien venir le matin. Je m’installe à la grande table de la véranda. Je bois du café en regardant le jardin ; il semble de plus en plus vert, sans doute à cause de toute cette pluie qui n’arrête pas de tomber sur le pays cet été. La grande baie vitrée donnant sur le jardin a toujours été dépourvue de sansevières. C’est aussi la seule qui ne soit pas mauve, comme c’était la mode à une certaine époque. Sur la table, il y a une pile de romans, quelques livres sur l’histoire de la Belgique et des barres de chocolat Dessert 58 – l’oncle Alain n’a pas eu le temps de ranger tout ça avant d’être incarcéré à la prison de Forest. Depuis quelques semaines, le jardin est animé par la présence d’un chien. Pas un clebs errant, non. Mais bien le chien des voisins d’en face. Les jardins des deux maisons se touchent en fond de parcelle. L’oncle Alain m’a dit qu’un couple de quadras un peu ternes habite cette maison depuis quelques mois. Ils n’ont manifestement pas encore d’enfant ; peut-être n’en auront-ils jamais. Mais ils ont un chien. Un vrai molosse de près de cent kilos, né pour tuer. La haie du fond n’étant pas très haute, il passe régulièrement d’un jardin à l’autre. Il y a trois semaines, alors que je traînais dehors, le chien a bondi d’un air décidé au-dessus de la rangée de buis. Vu la taille de la bête, je suis resté pétrifié. Mais c’est à peine s’il a prêté attention à moi. J’ai rejoint la maison à reculons pour garder le clebs dans mon champ de vision, au cas où il aurait décidé de me sauter dessus. J’ai même marmonné : – Tout doux, Loulou. Tout doux, Loulou. Parce que j’ai cru comprendre que le chien s’appelle comme ça, Loulou. Ça ne colle pas du tout à son physique d’assassin. En tout cas, le couple de quadras crie toujours ça dans le jardin ou depuis la terrasse. La femme et l’homme : « Loulou ! Loulou ! » Ou alors, peut-être que je me trompe, que ça n’a rien à voir avec le clebs et qu’ils s’appellent comme ça mutuellement. Mais ce jour-là, le chien n’a pas du tout réagi. Je me suis senti très c*n de répéter ça. Avec le stress, je l’ai dit de plus en plus vite, sur le rythme d’une chanson pour enfants : – Tout doux Loulou, tout doux Loulou, tout doux Loulou… Ça ne servait à rien. À force de reculer, j’ai finalement buté sur la véranda. Les mains dans le dos, j’ai cherché la poignée de la porte. Le chien m’a finalement regardé. On est resté un moment comme ça. Il avait l’air stupide. Sans doute que moi aussi. Il a levé la patte pour pisser. Puis il s’est accroupi et s’est copieusement vidé sur la pelouse. Je le regardais toujours, fasciné. Il avait cette gueule caractéristique des chiens qui sont gênés quand on les regarde déposer leur méfait. Sans demander son reste, il a ressauté par-dessus la haie. De l’autre côté, on entendait les quadras crier : – Loulou ! Loulou ! Je me suis approché du lieu du crime et j’ai constaté qu’il y avait des merdes de chien un peu partout au fond du jardin. Des petits tas séchés dans tous les sens. Ce rituel durait certainement depuis longtemps. À l’aide d’une pelle, j’ai balancé quelques crottes – dont la plus fraîche – par-dessus la haie, en criant : – Retour à l’expéditeur ! Quelques jours après la confrontation avec le chien, je suis retourné dans le jardin, ramasser les crottes, tondre un peu la pelouse. Il y a longtemps que je n’étais plus entré dans le garage. Mais, l’oncle Alain me l’avait certifié, la voiture y dormait depuis plus de dix ans. Une vieille Volvo 242 de 1981. J’ai ouvert la porte. Elle était bien là ! Une curieuse odeur m’a alors sauté au nez et à la gorge. Une odeur d’enfance, de jeu de cache-cache, de vieux outils rouillés rangés le long des murs, de caisses en bois et en carton pleines de choses dont plus personne ne soupçonnait encore l’existence. Comme dans un mauvais polar, les clés de la Volvo étaient sur le tableau de bord. Je me suis installé derrière le volant, juste pour voir si c’était confortable. Contre toute attente, la Volvo a démarré. Pas tout de suite. Il m’a fallu plusieurs tentatives. Une petite explosion, un nuage de fumée et la voiture est finalement revenue à la vie. J’ai ouvert grand la porte du garage et j’ai laissé tourner un peu le moteur pour le mettre en confiance. Pendant ce temps, j’ai dégagé les murs de tout ce qui avait été accumulé là depuis des années. Il fallait faire de la place pour sortir la Volvo dans l’allée et l’inspecter à l’air libre. J’ai décidé de laver la voiture. L’extérieur d’abord, à grande eau savonnée. L’intérieur ensuite, à l’aspirateur. Le cuir beige des sièges était patiné juste comme il fallait, doux au toucher. Pendant que je m’activais, le chien des voisins a bondi plusieurs fois au-dessus de la haie pour venir faire ses besoins. L’affaire était entendue entre nous. Il ne m’inquiétait plus. J’étais obsédé par cette vieille Volvo et par l’idée d’arpenter la ville à son bord. Le grand nettoyage terminé, j’ai laissé toutes les portes ouvertes pour aérer l’habitacle. Une cassette dépassait de l’autoradio. Je l’ai enfoncée de l’index : Jeannette, Porque te vas, chanson à succès du milieu des années 1970, en plein milieu du morceau. La b***e a déraillé quelques secondes, donnant à Jeannette une voix plus grave et à la musique un rythme plus lent. J’ai gagné la pompe à essence la plus proche pour faire le plein et gonfler les pneus. La Volvo tirait comme une jeune fille. J’avais envie d’en découdre salement avec elle, de lui faire voir ce dont moi aussi j’étais capable. Je n’ai jamais été très voiture. J’ai toujours considéré qu’il ne s’agissait que d’un moyen de transport, rien de plus. L’esthétique m’importe peu. Je peux éventuellement trouver un certain charme à de vieux modèles de Mini, de DS ou de 2CV, voire même de Trabant. Mais une Volvo ? Jamais je n’aurais imaginé de telles sensations. Elle est carrée, anguleuse. Si on demandait à un enfant de dessiner une voiture, elle ressemblerait certainement à cette Volvo 242, schématisée à l’extrême : un long capot devant, un long coffre derrière et un habitacle rectangulaire au milieu. J’ai fait mes premiers kilomètres dans le bas de Forest. Tandis que je m’habituais à manier la voiture, Jeannette, prisonnière de l’autoradio, fredonnait en toute insouciance, Porque te vas.
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