Ceux d’Alost

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Ceux d’AlostPrison de Forest. Parloir. L’oncle Alain évoque la famille, les origines, tout ça : – Notre patronyme, Verhelst, vient de la région d’Alost. Il y a encore de la famille dans le coin. Mais tellement éloignée que plus personne ne se souvient de qui c’est exactement… Alost, Flandre orientale, sur la Dendre. À mi-chemin entre Gand et Bruxelles. Une collégiale dédiée à saint Martin, un critérium cycliste, un beffroi, un carnaval de trois jours avant le début du carême. Côté activités : commerce du houblon, brasserie, bistrots, et on s’étonne que tout ce beau monde finisse dans la bière. Et chez les Verhelst, la bière on connaît, hein ! – Et comment ! On se marre. L’oncle Alain continue : – Rayon politique, une majorité à droite. C’est ça aussi avoir des origines flamandes… Comme mes parents, ton grand-père paternel, Hendrik, venait d’Alost. À vingt-deux ans, il s’est fixé à Bruxelles. Il voulait être coiffeur. Sans état d’âme, il a tourné le dos à des générations entières d’ouvriers brassicoles. Il a alors entamé une lente ascension sociale, les mains dans les cheveux. Il a coiffé une bonne partie du sud de Bruxelles pendant les années 1930 et 1940, à Forest, Uccle et Saint-Gilles. Il travaillait à domicile et se déplaçait chez ses clients à vélo. Un engin noir et lourd, sans vitesses, difficile à arrêter une fois qu’il était lancé. Sur le porte-bagages, il fixait une mallette en cuir dans laquelle il rangeait ses instruments de travail, ciseaux, peignes, brosses et rasoirs, parce qu’il faisait aussi la barbe… – Comment ils se sont rencontrés encore, mes grands-parents ? – C’était à Bruxelles… Emma venait des Cantons de l’Est, de la région de Saint-Vith. Elle est née dans ce qui était alors la Prusse, un nom qui sent la bataille, le casque à pointe et la saucisse. Germanophones, les « cantons rédimés » avaient été rattachés à la Belgique comme dommage de guerre après 14-18. C’est comme ça que ta grand-mère est devenue Belge, Jean : par les aléas de l’Histoire ! Elle passait deux mois à Bruxelles, chez une cousine avec qui elle tenait une échoppe de fruits et légumes sur les marchés. La cousine en question lui avait parlé de ce type qui coiffait à domicile pour pas grand-chose. Un jour, Hendrik a débarqué chez la cousine sur son lourd vélo noir. Emma lui a donné carte blanche. Hendrik n’a presque rien changé, tellement il la trouvait parfaite. Et hop ! Dans la boîte ! Ils se sont mariés un an après. – Rapide, quoi. – Ils ont d’abord loué un appartement dans un immeuble social, à Forest. Le bâtiment était rangé au milieu d’une dizaine d’autres, tous semblables. Leur premier enfant est né quelques mois plus tard : un garçon. Le second l’année suivante : un garçon. Et l’année d’après encore : un garçon. Puis est venue la guerre, l’Occupation avec son lot de privations. Les temps étaient durs mais ils s’en sortaient malgré tout. Une fille ! Ils espéraient tellement que le quatrième enfant serait une fille ! Raté. Encore un garçon ! Ça commençait à faire une sacrée b***e. À nourrir et aussi à loger. Bientôt, la maison qu’ils louaient à Forest ne suffirait plus. Surtout qu’Emma était à nouveau enceinte. Encore raté : un garçon ! Ils désiraient toujours avoir une fille, après la guerre… Tu sais, Jean, j’imagine souvent Hendrik pédalant quelque part dans le Bruxelles libéré de 1944. – Comment ça ? – C’est une idée qui me rassure. Une image cinématographique, mouvante et statique à la fois. Le vélo semble quasiment à l’arrêt. Les roues tournent mais sans faire avancer la bicyclette. Le décor défile à l’infini, flou, indistinct, avec des maisons, des monuments et des espaces verts. Oui, c’est ça, Hendrik revenant de chez « ces dames »… – De chez qui ? – Pendant l’Occupation, ton grand-père a été le coiffeur attitré des femmes d’officiers allemands. Ça jasait dans le voisinage. Plus tard, des mauvaises langues ont dit que les origines germanophones d’Emma leur avaient permis de passer entre les gouttes et même de faire leur beurre pendant ces années difficiles. Après la guerre, Hendrik s’est mis à la recherche de clients, ceux qui ne lui en voudraient pas trop d’avoir caressé du cheveu teuton. Entre-temps, deux autres garçons étaient encore nés, dont ton père, François. Ils étaient six à présent. Et toujours pas de fille ! Hendrik et Emma en sont restés là… L’oncle Alain ferme les yeux un moment. Je le laisse rêvasser. Moi aussi je suis envahi par mes pensées. Des choses moins lointaines, mon quotidien : les Velobrux, la Volvo, Nina.
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