ZaventemPlus de nouvelles de Nina depuis notre escapade à travers la Belgique, quand on a traversé le pays de tout en haut jusque tout en bas. J’espère avoir marqué des points. Le coup de la Volvo, elle a trouvé ça classe, j’en suis convaincu. Nina n’est pourtant pas du genre à flasher sur un type avec bagnole. Malgré ses rouspétances, je sens que ça lui a plu ce road trip belgo-belge du signal de Botrange jusqu’à Ostende. Mais je n’ai pas aimé qu’elle me dise que j’ai pris du poids, même si c’est une évidence. Il faut que je me prenne en main. Peut-être freiner sur la bière après le boulot, quand je rejoins Fredo dans son bar. Si jamais l’envie revient à Nina de passer sa main sur mes hanches, je ne veux plus qu’elle me charrie comme la dernière fois, au sommet de la butte Baltia. Faire du vélo ? J’en faisais pas mal plus jeune. Aujourd’hui, les Velobrux ne m’inspirent pas du tout. Ils sont moches, surtout avec cette espèce de grand garde-boue en forme de coquille jaune qui couvre la moitié de la roue arrière. Jean Crabb m’a donné une carte qui me permet de circuler en Velobrux gratuitement, partout dans Bruxelles, quand je veux. Mais je me vois mal enfourcher un de ces vélos, même si ce ne serait que justice qu’ils baladent un peu celui qui les porte chaque nuit.
Nina vit dans un minuscule appartement donnant sur la place Saint-Josse. Elle ne m’a pas encore invité chez elle ; il lui faudra sans doute encore du temps. La nuit, je passe quelquefois devant son immeuble. Il y a une station de Velobrux juste en face. Quand je viens y mettre des vélos, je m’arrange pour faire plus de bruit que d’habitude. Je laisse tourner le moteur du camion. Parfois, je monte le volume de la radio. J’espère voir Nina à la fenêtre – ce n’est encore jamais arrivé. Je remarque parfois de la lumière chez elle. Je me demande ce qu’elle fait à cette heure tardive. J’imagine alors le pire : un autre type que moi dans sa vie, dans son lit, entre ses jambes. J’attends que la lumière s’éteigne. Puis je reprends la route à bord de mon petit camion.
Tout ça me trotte pas mal dans la tête. Comme j’ai du temps à tuer avant de prendre mon service chez Velobrux, je téléphone à Nina pour lui proposer une petite virée en Volvo :
– Encore une balade en voiture ?
– Oui, mais pas aussi longue que l’autre fois. On sort juste un peu de Bruxelles, pour respirer.
– Ça marche !
Je passe chercher Nina avec la Volvo en fin d’après-midi. Puis on va jusqu’à Zaventem. Au bord de la route, là où on peut voir les avions décoller de l’aéroport international de Bruxelles. C’est un peu beauf comme occupation. Avec les potes, Fredo et d’autres, on faisait souvent ça quand on était plus jeunes : aller voir les avions ! On rêvait de destinations lointaines, de pays exotiques et de villes mythiques. On imaginait les gens alignés dans les carlingues, inquiets quand les roues quittaient le sol… Plus je l’utilise, plus je me rends compte que la Volvo est une sorte de machine à remonter le temps. Je n’arrive pas à me défaire de cette manie d’aller revoir tous ces endroits où j’ai vécu avant, ces lieux où je suis passé, aux quatre coins de ce petit pays.
On a pris quelques bières avec nous. On ne dit pas grand-chose. On laisse le vrombissement des avions meubler cette soirée lourde d’été. Nina brise le silence :
– Où il est le jeune homme sensible qui écoutait des musiques de film ?
– Qui ça ?
– Mais toi, espèce de nigaud ! Toi, Jean, il n’y a pas si longtemps…
– Je suis là, non ?
– Tu vois très bien ce que je veux dire.
– Pas vraiment.
– T’es devenu dur et cynique. Surtout avec toi-même.
Un gros Boeing me sauve la mise. J’aimerais qu’il reste pour toujours au-dessus de nous, pour ne jamais devoir répondre à ça.
– Tu m’entends, Jean ?
L’avion s’éloigne. Peut-être que les choses seraient plus simples si j’étais à bord, en partance pour nulle part.
– C’est ça, fais le sourd !
– Tu veux une bière ?
Appuyés contre le capot de la voiture, on sirote nos chopes en regardant les avions. Nina et moi, on n’est pas près de recommencer quoi que ce soit ensemble. On se contente de vivre le moment présent en évitant de se référer à notre passé. Je baisse les vitres de la Volvo et je mets de la musique. Encore la vieille cassette de Jeannette. Depuis que j’emprunte la voiture, j’ai tout essayé, mais je n’arrive pas à la retirer de l’autoradio. Je vois bien que ça commence à énerver Nina qu’on écoute toujours ça en boucle, cette rengaine espagnole, Porque te vas. Mais aujourd’hui, c’est ça ou se contenter du bruit des avions.