« Saint-Mathieu,
le 10 avril 1806.Mètre après mètre, le cheval fourbu tirait péniblement la lourde charrette débordant de goémon sur le sentier défoncé constellé de flaques sombres.
Le danger était omniprésent.
Chacune d’elles pouvait masquer la traîtrise d’une excavation plus profonde qu’une autre, un piège assassin dans lequel l’animal harassé risquait à tout moment de trébucher et de se rompre une jambe, signant alors son arrêt de mort.
L’homme qui tenait fermement le mors courbait l’échine sous l’agression des rafales glacées. Dans son autre main se balançait une lanterne à la flamme vacillante l’aidant à guider l’attelage du mieux possible de sa lueur dérisoire, afin d’éviter l’accident qui sonnerait le glas de la précieuse cargaison. Il ne pouvait pas se permettre de perdre son vieux compagnon, son outil de travail.
La nuit étalait hâtivement son suaire noirâtre, hostile, oppressant, rendant les alentours de plus en plus sinistres. La pluie tantôt mêlée de flocons de neige, tantôt de grêle, fouettait avec violence le convoi solitaire, le harcelait des bourrasques cinglantes d’un mauvais vent de noroît qui glaçait jusqu’à la moelle des os. Ce temps n’arrangeait pas ses affaires. L’hiver avait été rude, un des plus sévères depuis des lustres. Il étendait des jours mauvais dont les coups de griffes sibériens empiétaient sur les premiers jours d’un printemps craintif, comme s’il s’obstinait à ne pas vouloir mourir.
Ce fut encore pire lorsqu’ils émergèrent du couvert des hauts talus pour poursuivre leur pénible progression dans la lande longeant la falaise. Le terrain découvert favorisait l’assaut de rafales plus puissantes qui arrachaient des plaintes grésillantes aux ajoncs et autres maigres bouquets de genêt disséminés au milieu de la rase végétation littorale. Les talus bas, noyés dans la pénombre envahissante, se révélaient insuffisants à protéger l’étrange équipage isolé dans cet environnement inhospitalier. Le grondement des lames s’écrasant au pied de la falaise parvenait plus nettement à l’homme, malmené à l’instar de son cheval.
L’océan déchaîné s’acharnait contre cette extrémité du monde que constituent la pointe Saint-Mathieu, la presqu’île de Kermorvan et son prolongement de l’Îlette, ultime lambeau de terre aux avant-postes de la colère atlantique. Des vagues monstrueuses avaient engagé un énième combat contre le monde des terriens, avec une sauvagerie indescriptible.
Des images pathétiques naquirent dans l’esprit du goémonier. Celles de corps de naufragés roulés par d’implacables déferlantes, de pauvres victimes arrachées au pont de leur navire, emportées comme fétus de paille par la fureur impitoyable, ensanglantées, démembrées, puis vomies sur les plages défigurées ou empalées sur les crocs acérés de la côte.
Il frémit d’horreur à ces pensées, se mit à chanter des oraisons à voix basse, récita des prières pour qu’aucun marin ne se trouvât piégé en mer en ces moments d’apocalypse. Sur la terre ferme, personne à part lui n’était assez fou pour oser se risquer hors de sa chaumière par de telles intempéries, si terribles qu’il lui semblait que le diable lui-même menait avec rage le front tragique de cette bataille contre le monde des vivants. Jamais, il ne s’était senti aussi seul, égaré au beau milieu d’un univers d’une hostilité effrayante. Seul… Du moins le croyait-il, loin de se douter que quelque chose l’épiait, d’encore plus effroyable que la tempête.
Il pensa aussi à ceux des îles, barricadés dans leurs pauvres masures, sans espoir d’échappatoire, cernés par la mer en furie, frêles créatures prisonnières de leurs sentinelles de terre, une poignée de sujets de Dieu abandonnés aux éléments destructeurs. Ceux de Molène étaient-ils mieux lotis ? Seuls, les Ouessantins, malmenés sans nul doute mais plus chanceux, lui semblaient en sécurité à l’abri de leur forteresse ceinturée de hautes falaises, inaltérables remparts naturels.
Il revint à la réalité. Sa réalité. Fiévreusement, il prit conscience qu’en cas d’imprévu, il ne pourrait compter que sur lui-même. Ne surtout pas céder à la panique. En bon chrétien fréquentant la chapelle Saint-Christophe du Conquet chaque dimanche mais aussi l’église de Lochrist, sans jamais déroger, il se persuada que Dieu veillait sur son destin, lui apportait bénédiction et protection divine en ces terribles instants. Oui. Le Seigneur était à ses côtés, veillait sur son âme. Il ne pouvait pas lui arriver malheur : c’eût été trop injuste. Non, au grand jamais, il ne méritait un quelconque châtiment du maître des cieux et de l’univers.
Revigoré par ces pensées pieuses, il s’arma de courage. Il leur restait un peu moins de deux lieues à peiner avant d’atteindre sa masure, aux portes du Conquet, où un bon feu le ragaillardirait après qu’il eût consciencieusement pris soin de s’occuper de son valeureux compagnon d’infortune éreinté par tant d’efforts, en lui fournissant un large boisseau du fourrage bien mérité. Il devina plus qu’il ne distingua les contours du calvaire de “Kroaz ar Mallozh”, dont le seul nom, la “Croix de la Malédiction”, faisait frémir. Beaucoup préféraient passer au large par superstition. D’étranges récits attribuaient au monument de sombres pouvoirs auxquels lui ne croyait guère. La croix de micaschiste plantée sur son socle à trois niveaux s’élevait sur un promontoire cerné de massifs de ronces duquel, de jour, le panorama sur la mer et les ruines de l’abbaye de Saint-Mathieu, flanquée du sémaphore, seul repère des marins, était imprenable. Le sentier serpentait jusqu’au pied du monument maléfique, érigé en des temps antédiluviens. Il était depuis longtemps colonisé par des mousses verdâtres. Le socle lui-même cédait à l’envahissement des lichens fixés par le sel des embruns colportés par les vents.
C’était la dernière épreuve, l’ultime pente escarpée à gravir avant de continuer vers un territoire plus hospitalier. Mais son vieux cheval soufflait plus que de coutume et il s’en inquiétait. En outre, il montrait des signes de nervosité inhabituels. Il lui flatta l’encolure pour tenter de l’apaiser. En vain. Il décida d’observer une courte halte au pied de Kroaz ar Mallozh, afin de vérifier si l’attelage ne montrait pas un signe de faiblesse ou un problème d’harnachement susceptible de blesser l’animal. La lanterne levée, il inspecta minutieusement le convoi, en fit deux fois le tour pour plus de sécurité, mais ne releva rien qui eût pu justifier ses craintes.
Il s’apprêtait à saisir le mors, signifiant l’ordre du départ lorsque son geste se figea. Un long hurlement démoniaque, suivi d’un rire machiavélique, inhumain, retentit de derrière les taillis malmenés par le vent, à une vingtaine de pas. Il en resta pétrifié. Affolé, le cheval se cabra, ébranlant la charrette instable sur la pente inégale. Deux éclairs consécutifs, fulgurants, déchirèrent le noir d’encre du ciel, l’illuminèrent furtivement, presque aussitôt accompagnés d’un terrible craquement qui fit trembler la lande. Machinalement, l’homme se signa plusieurs fois de suite, en appela à la miséricorde du Tout-Puissant après avoir eu le temps d’entrevoir, révélée par le bref mais stupéfiant débordement d’énergie issu des forges de Satan, la sinistre silhouette redoutée de tous les vivants de Bretagne. La stature maigre et élancée de la mort personnifiée lui était apparue clairement, enveloppée dans sa cape noire dont les pans amples volaient au vent, brandissant dans sa main droite une faux au long manche dont le croissant d’acier avait capté le terrifiant flash craché par les nues.
La foudre n’avait pas dû frapper loin, pas plus d’une centaine de mètres.
C’en fût trop pour le vieux cheval. Pris d’une panique inextinguible, il se cabra davantage, lâcha un hennissement effrayant, rua de toute sa chair, déstabilisant de manière irréversible son lourd attelage. La charrette partit de guingois sur le terrain abrupt et boueux, se disloqua sous le poids de son chargement dans des craquements sinistres, avant de verser. Entraîné dans le mouvement l’animal impuissant chut lourdement sur le flanc. Son cœur ne résista pas : il rendit l’âme dans un râle affreux, agité des ultimes spasmes de l’agonie.
L’homme tomba à genoux, désespéré, ruisselant de la pluie incessante. De nouveau, il joignit ses mains à la prière, implora tout haut le Seigneur de lui venir en aide, les yeux vissés sur l’endroit de l’infernale apparition. Pour toute réponse, un nouvel éclair arracha les ténèbres. La créature du diable s’était évaporée. L’Ankou avait disparu. Il ne pouvait s’agir d’autre chose ! Ainsi, les autres paroissiens avaient raison ! Kroaz ar Mallozh n’usurpait pas son nom, et lui, qui n’avait accordé aucun crédit ni à leurs dires ni à leurs craintes, subissait désormais la punition d’avoir bravé la légende et payait lourdement d’avoir fait fi des interdits ! Seul, le rire satanique de l’épouvantable créature dans le lointain lui parvint, porté par le vent, un rire long et puissant, chargé de menace, qui se perdit enfin, couvert par les bruissements de la lande malmenée par la tempête et le fracas des lames gigantesques brisant encore et toujours contres les roches.
Annihilé mentalement et physiquement, il mit du temps à se relever pour aller à tâtons s’asseoir sur le premier des trois niveaux du socle de Kroaz ar Mallozh. Comme inspiré par un appel spirituel, il trouva le courage de lever la tête. Une lueur blafarde semblait vouloir percer au-delà des nuages. Une déchirure inespérée les écartelait, elle laissa bientôt apparaître un croissant de lune, une lueur glaciale mais soudain amie, bienvenue, même si elle s’annonçait éphémère. Diffuse, pointée droit vers l’astre des nuits, Kroaz ar Mallozh semblait tendre vers lui sa verge minérale.
Que lui arrivait-il ? Pourquoi ? Oui, pourquoi Dieu lui-même l’avait-il abandonné ? Qu’avait-il donc bien pu faire pour mériter une telle déréliction infligée par le Très Haut qui gouvernait sa vie et qu’il priait avec la plus grande ferveur ? Sa mansuétude eût été bien méritée ! Il ne comprenait rien, il devenait fou.
Et il était dit que son martyre ne s’arrêterait pas là. Désemparé, poignardé au plus profond de son âme par tant d’injustice, il parvint à grand-peine à se remettre debout. Ses jambes flageolantes peinaient à soutenir son corps brisé. Des larmes acides se mêlaient à la pluie, ravinant son visage. Il fit un pas en avant, comme pour se prouver que la vie l’habitait encore. L’obscurité glauque avait de nouveau conquis la maîtrise du ciel et englouti le faible croissant impuissant à lutter pour offrir sa clarté cireuse à l’homme éperdu, traumatisé par ces tragiques péripéties. Son pied rencontra quelque chose de mou, ce qui ajouta encore à son angoisse. S’agissait-il là d’un animal victime d’un prédateur ? Un lièvre peut-être. Ceux-ci pullulaient dans la lande. Un renard ? Vacillant, il parvint à récupérer, intacte par miracle, sa lanterne tombée au creux d’un taillis de ronces. La flamme minuscule avait survécu lorsqu’il avait lâché l’objet précieux sans s’en rendre compte. Comme si elle se refusait elle aussi à mourir, la larme de feu reprit de la vigueur, telle un guide providentiel s’interdisant d’abandonner son propriétaire en détresse, proie fragile entre les griffes des ténèbres abyssales. Il se traîna vers le calvaire, leva la lanterne au-dessus de son pauvre cheval inerte pour l’éternité, il fut alors incapable de réfréner son incoercible chagrin. Il fondit en sanglots. La catastrophe qu’il redoutait tant était consommée. Il aurait vendu la moitié de son âme pour que ce malheur ne fût qu’un cauchemar sordide.
Il ne s’entendit pas hurler lorsque la flamme courageuse dévoila ce que sa botte avait rencontré plus tôt. Un corps humain gisait là, celui d’une jeune femme. L’horreur atteignit son paroxysme quand, promenant la lueur d’une main tétanisée, il découvrit la tête ensanglantée de la malheureuse, ouverte en deux en une cicatrice innommable, monstrueuse. Une épouvantable rivière de sang sombre ruisselait de l’immonde blessure et serpentait dans la boue, diluée par la pluie battante. Il détourna la frêle lumière et son regard de la scène ignoble. Sa peur panique, son sentiment d’être devenu fou lui donnèrent des ailes. Son cerveau ne lui commanda plus qu’un ordre : s’éloigner au plus vite de cet endroit maudit, tout entier imprégné d’ondes maléfiques. Il courut de toutes ses pauvres forces restantes, tomba à plusieurs reprises, s’égratigna mains et jambes aux ronces et aux épines sans ressentir la moindre douleur.
Sa masure, enfin… Il laissa choir sa lanterne. Cette fois, la flamme n’y résista pas.
Les entrailles nouées par l’épouvante, il s’engouffra dans son antre et s’y barricada plus hermétiquement que dans un caveau… »
« 9 juillet 1806
Carnets secrets d’Ambroise Kerdenniec
Curé en la paroisse de Lochrist
Rapport de la confession du nommé
Bevan Tangui
à la veille de son rappel par le Tout-Puissant
Paix à son âme
Que Dieu le bénisse
et lui fasse grâce de sa miséricorde. »