IIIOlivier Savignac était arrivé à Brest depuis trois jours, entamant ainsi sa mission de remplacement au pied levé du commissaire Simonet pour une durée indéterminée. Il lui avait rendu visite à l’hôpital avant toute chose. L’intervention chirurgicale s’était bien passée, mais il lui faudrait plusieurs semaines de convalescence pour se remettre des alertes cardiaques qui avaient bien failli l’emporter. Le repos le plus total s’imposait. « Merci, Olivier, je n’en attendais pas moins de vous », avait-il déclaré, affaibli, encore sous le choc d’une lourde opération et des effets de l’anesthésie. Savignac lui avait souhaité un prompt rétablissement, l’avait assuré de son intérim aussi longtemps que cela s’avérerait nécessaire.
Un jeudi à l’atmosphère plombée de grisaille s’achevait en ce début de printemps qui aurait flanqué le bourdon au plus nanti des gagnants du loto. D’un autre côté, hormis quelques interventions sporadiques de la BAC, routine exaspérante de petits délits récurrents, lots de toutes les villes de l’Hexagone, Brest Métropole Océane vivait dans le calme, bercée par les eaux paisibles de sa rade aussi monochromes que ce ciel.
Il s’était employé à éplucher les divers dossiers des affaires en cours laissés en souffrance par Marc Simonet, nullement dépaysé par les locaux de Colbert qui, nota-t-il cependant, avaient bien besoin d’une modernisation, ni par la manière de fonctionner du commissariat central de la ville du Ponant pour l’avoir largement fréquenté lors de ses deux précédentes enquêtes. Les hommes non plus ne lui étaient pas inconnus. C’est d’ailleurs avec un plaisir non dissimulé qu’il avait retrouvé son ami Francis Le Gall, ainsi que les officiers Paul Guével, Patrick Massart et Germain Noblet ; Massart, victime d’une tentative de meurtre au début de l’affaire de Saint-Pabu, avait entièrement récupéré, à la grande satisfaction de ses collègues. Le Gall, un verre à la main, s’approcha de son ami fraîchement promu. Bien que l’état de santé du commissaire Simonet le contrariât, à l’instar du collectif de Colbert, il ne masquait pas sa satisfaction de voir Savignac temporairement affecté à la tête de l’antenne principale brestoise. En toute simplicité, le staff s’était réuni autour d’un pot de l’amitié en l’honneur de la prise de fonctions du nouvel arrivant.
Il plaisanta, caustique :
— Commissaire ! Boudiou de boudiou ! Ma doué, tu prends du galon, p’tit gars ! Je dois te vouvoyer maintenant, alors ? Ou on continue comme avant ?
Guével et Massart s’esclaffèrent.
— J’aurais été étonné que tu ne balances pas une connerie dans les cinq minutes, Francis, ricana Savignac. En tout cas, mon pote, je te conseille vivement de te tenir à carreau. Pour le moment et jusqu’à preuve du contraire, le boss ici, c’est moi. Alors mef ! Au premier pet de travers, je te saque. Direction la circulation à République, à Paris !
— Hé les mecs, z’avez entendu ça ? Il prend la grosse tête d’entrée de jeu, le jeune comm’ ! Holà ! T’es en Bretagne ici, mon gars ! Pas entre les pattes rouillées de la tour Eiffel ! Alors mollo ! Non mais !
Le Gall ne ratait jamais une occasion de titiller son ami. Celui-ci le lui rendait bien. Devant son flegme, il poursuivit :
— Sans déconner, Monsieur le jeune commissaire présomptueux, je suis vachement content. Pour une fois, tu ne viens pas chez nous pour élucider une histoire de merde qui te prend tout ton temps ! C’est plutôt calme en ce moment. On va pouvoir aller en mer de temps en temps !
— Ah, parce que ton rafiot déglingué n’est toujours pas au fond de l’eau pour servir de terrain de jeu aux crabes ? J’étais persuadé que la poiscaille s’amusait à faire du slalom entre ses membrures étouffées par les algues !
Le Gall haussa ses épaules et souffla de dépit :
— Navigue très bien, mon bateau, malotru ! C’est pas le Clem ! Il est encore en période de rodage ! Un authentique puceau de la mer !
— Bon, on ira, alors. Mais avant, laisse-moi le temps de souscrire une assurance-vie en béton. Principe de précaution indispensable…
Massart se moqua :
— Plutôt que de t’enraciner dans tes quolibets, regarde ton verre, Francis. Il est à marée basse !
— Merde ! Je comprends pourquoi j’ai le gosier en état de sécheresse alarmante ! Vite, faut refaire la nappe phréatique ! Vache, ça s’évapore vite, la sangria ! Faudrait un couvercle ! Vais breveter ça !
Ceci dit, il s’éloigna vers un groupe de policiers en tenue, en conversation autour du récipient contenant le breuvage. Là encore, il ne résista pas au désir d’haranguer ses collègues :
— Chaud les gars ! Laissez-en une gorgée pour tonton Francis, qui a le privilège de l’âge ! Précision utile et inquiétante pour vous : contrôle biniou à la sortie des agapes ! Vous voilà avertis ! Soyez sympas : ne prenez pas le risque d’encombrer les juges de la Correctionnelle avec des dossiers pour conduite sous l’empire d’un état alcoolique. Z’ont assez de taf comme ça !
Puis, apposant sa main contre sa joue comme s’il voulait confier un secret, il lança un regard en coin vers Savignac et murmura :
— Surtout que le nouveau patron, bien que provisoire, est une vraie peau de vache ! Un éternuement, et vous êtes bons pour la retraite anticipée !
Les rires fusèrent. L’éternel boute-en-train y allait de sa verve intarissable. Plus sérieux, les échanges entre Guével, Massart et Savignac tournaient autour des soucis de santé de Marc Simonet.
— C’était limite, souligna Guével. Son premier malaise, au matin, ne l’a pas alerté. Il n’en a même pas parlé. Et la veille déjà, il mettait sa fatigue sur le compte d’une bronchite persistante. Le second, plus alarmant, ne laissait planer aucun doute… Il était temps…
Savignac esquissa une moue.
— Maladie du siècle…
— Ouais. Avec la vie qu’on mène, ça nous pend au nez à tous, renchérit Patrick Massart. Je pense qu’il est sorti de la zone rouge. C’est Morat qui l’a opéré. Le prof qui m’a sorti d’affaire…
Savignac ricana en portant son verre à ses lèvres :
— Toi, justement, ne nous refais plus un truc comme ça !
— Pas l’intention, Olivier. Mais bon. Notre boulot…
Un clin d’œil amical du nouveau commissaire vint accompagner cette dernière réflexion. Tout autre commentaire eût été superfétatoire.
Au terme de cette simple réunion de bon aloi – Savignac détestait trop les chichis, et tous le savaient – les trois hommes décidèrent de rester ensemble, autour d’un couscous de la mer dans un restaurant de la zone portuaire.