Chapitre IV

1226 Mots
IVUne nuit glauque, encrassée d’un crachin poisseux conférait à l’atmosphère un aspect cotonneux, presque palpable. Les deux adolescents s’en réjouissaient. En fait, cela était inespéré et favorisait la mission qui leur avait été confiée contre une confortable rémunération dont un acompte leur avait déjà été versé. Il leur fallait donc aller jusqu’au bout. À quinze et seize ans, la promesse d’un pécule de cent cinquante euros à se partager n’est pas chose négligeable, au regard du “travail” à effectuer. Ils étaient presque fiers d’avoir été choisis, en considération de précédents larcins pour lesquels les soupçons s’étaient à juste titre portés sur eux. Cependant, faute de preuves irréfutables, ils n’avaient pas été plus que ça inquiétés par les gendarmes du Conquet, bien que ceux-ci ne fussent pas dupes. Un fric-frac de plus, bien rémunéré, leur donnait du courage. Julien consulta sa montre et poussa son jeune complice du coude. Embusqués derrière une haie, mouillés mais invisibles, ils s’y sentaient en totale sécurité. Florian, surnommé “Krampouezh” par ses copains, un sobriquet en rapport avec sa prédisposition à avaler des crêpes en abondance à n’importe quel moment de la journée – et de la nuit, prétendaient certains – lui rendit le même geste en signe d’accord. Il était près de minuit et la lumière, dans la maison, cible de leur convoitise, s’était éteinte depuis une bonne demi-heure. La “vieille” devait s’être endormie. Le temps d’agir était venu. — T’as juste qu’à me suivre, rappela Julien, d’un an son aîné, dans un chuchotement. Je la connais, cette baraque. T’auras juste qu’à faire le guet et contrôler si la vieille roupille bien. Sinon, tu connais le signal convenu… — T’inquiète… confirma Krampouezh. Y’a pas d’lézard. Julien maugréa : — T’inquiète ! Tu parles ! Sur le dernier coup, la cabane de jardin à Ploumoguer, t’as fait une connerie… T’as failli tout faire capoter, oui ! Fais pas semblant d’avoir oublié ! Alors maintenant, je me méfie. Déconne pas… On avait les keufs au cul ! T’as la mémoire courte ! Heureusement, je connaissais tous les ribines du bled… Florian se défendit : — C’était pas moi ! C’est ce foutu clebs qui a semé le boxon ! On saura jamais d’où il sortait ! Alors arrête de me saouler avec ça : c’est de l’histoire ancienne ! p****n, fais confiance un peu ! Un grognement de Julien fit écho à l’excuse, avant qu’il ne décide, tous les sens en alerte : — Je suis prudent. On attend encore dix minutes. — OK, Chef ! grinça Florian d’un ton moqueur. Mais je commence à me peler, avec cette humidité de merde. — Plains-toi ! Il nous aide, ce temps dégueulasse. T’es aussi bouché que ce climat, toi ! Essaie de faire un peu travailler le pâté qui te sert de cervelle ! Réfléchis, mec. Il n’y a pas un rat dehors avec cette mélasse. Moi je trouve que ça nous arrange. Ce que tu peux être grave, des fois ! Bon. Pensons plutôt à ce que nous avons à faire. Faut pas nous laisser distraire par les erreurs du passé. Surtout que cette fois, il y a des thunes à prendre… Krampouezh grogna à son tour. Sans blague ! Il détestait que son honneur soit bafoué. Cependant, il n’en voulait pas à Julien. Après tout, c’était son meilleur pote et ils s’entendaient comme deux larrons en foire malgré leurs petites disputes toujours bien vite oubliées. Les deux gamins rivalisaient d’imagination, toujours en quête d’un coup tordu. Le dangereux engrenage de la délinquance, en partie dû au laxisme de l’autorité parentale. À ce point de vue, ils pouvaient se targuer d’être sur un pied d’égalité… Krampouezh insista : — T’es vraiment sûr qu’elle a pas de chien, la vioque ? — Ouais… Certain ! Elle n’en a plus. Il a été botté en touche par une bagnole, il y a à peu près deux mois. Raide mort sur le coup le bestiau, se marra-t-il rétrospectivement. En plus, je déboulais derrière au même moment, avec mon scoot ! T’aurais vu la charpie ! Presque coupé en deux ! Boyaux à l’air et tout ! Dégueu ! Son compère grimaça un rictus de dégoût : — Épargne un peu, tu vas me faire gerber. Évite les détails, merde ! Sans déc, on dirait que ce spectacle t’a réjoui. T’es infâme… — Mais non, chochotte ! Je suis indifférent, c’est tout. À huit ans, j’ai été croqué par un berger allemand, tu le sais ! Douze points de suture sur l’avant-bras. T’as vu la cicatrice, non ? Alors excuse, mais un clebs dépecé par une bagnole, ça me fait ni chaud ni froid ! Tu captes ? — Ouais mais quand même, comment tu racontes ça. C’est gore ! Agacé, Julien coupa court : — Bon, on y va. — Attends une seconde, j’ai envie de pisser ! — Non mais c’est pas vrai ! J’y crois pas ! T’as quand même pas la prostate qui merdouille à quinze ans ? T’as toujours la braguette ouverte ! Allez, magne-toi. On n’a pas que ça à foutre… Et ne la paume pas dans le noir ! ricana-t-il. Tu ne la retrouverais pas dans cette purée. Faut pas laisser traîner de pièces à conviction ! Occupé à soulager sa vessie, Florian répliqua, dépité : — Pauvre naze ! C’est malin, ta blague. Je suis mort de rire ! — Hé ! Combien de l****s tu contiens ? — C’est la bière de tout à l’heure, chez Momo… Julien soupira. Trois minutes plus tard, les deux gamins se faufilaient avec prudence vers la maison, sous le couvert des arbres au feuillage fantomatique de la petite propriété des hauteurs du Conquet. Ils entreprirent aussitôt d’en faire le tour, en rasant les murs. Leur commanditaire leur avait assuré que la porte de derrière, ouvrant sur un escalier qui permettait l’accès au sous-sol, ne serait pas verrouillée, ce qui s’avéra être exact. Julien extirpa une torche électrique de son blouson. Le pâle faisceau produit par des piles volontairement défaillantes afin d’éviter une trop forte intensité lumineuse, éclaira faiblement l’entrée du sous-sol qu’ils atteignirent après avoir descendu les huit marches cimentées. Au fond, un second escalier permettait l’accès au rez-de-chaussée proprement dit d’où il était convenu que Julien gagnerait l’étage et la pièce où la vieille dame entassait un monticule de livres anciens, pendant que Krampouezh ferait le guet, à l’affût du moindre signe de réveil de la propriétaire des lieux. Le plus difficile serait de retrouver le manuscrit qui les intéressait. Néanmoins, celui-ci serait facilement identifiable car très ancien et bien décrit dans son aspect. Après quelques secondes de pause pendant lesquelles il tendit l’oreille afin d’épier le moindre bruit dans la maison, Julien jura entre ses dents. À l’évidence trop usagées, les piles de sa lampe-torche rendirent l’âme sans préavis, plongeant les deux ados dans le noir le plus total au beau milieu de l’escalier. Il eut beau tapoter l’objet contre son genou puis dans le creux de sa main libre, ses efforts pour ranimer ne serait-ce qu’un pâle faisceau restèrent vains. — Bordel ! grinça-t-il encore d’une voix étranglée en prenant soudain conscience que son compère, derrière lui, n’avait pas pipé mot sur l’incident, fait qu’il considéra tout à fait anormal. — Flo ? interrogea-t-il à mi-voix. — Hé, Flo ? réitéra-t-il avec plus d’insistance devant le silence de Krampouezh qui aurait logiquement dû lui emboîter le pas au plus serré. Le silence persista. Une sourde angoisse l’envahit subitement. — Bon Dieu, qu’est-ce que tu fous ? T’es où ? fulmina-t-il, plongé dans un noir total tel une gangue oppressante. — Arrête tes conneries, c’est pas drôle ! insista-til, excédé, en se retournant, tous les sens en alerte. Les secondes suivantes achevèrent de le convaincre alors que ses pupilles commençaient à s’habituer à l’obscurité, lui laissant distinguer quelques détails fugaces comme des formes d’objets sombres immobiles parsemant le sous-sol : Florian n’était plus derrière lui, ce qui était insolite. Malgré lui, il sentit monter la panique. Il allait faire machine arrière lorsque l’éclair fulgurant issu d’une torche lui déchira les yeux sans prévenir, à moins d’un mètre de son visage. Il laissa échapper sa propre lampe par réflexe, masqua de ses deux mains ses cristallins torturés par l’intensité du flash. Cinq secondes s’écoulèrent, au terme desquelles le faisceau agressif se retourna sur le faciès du responsable de cet acte inattendu. Il n’eut même pas le loisir de hurler en retrouvant péniblement sa faculté de voir, cloué par l’épouvante. La lumière crue inondait à présent une face innommable, un visage effrayant bien loin des traits juvéniles de Florian. Une douleur abominable lui déchira la cuisse. Il s’écroula et perdit connaissance…
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