Le murmure des cœurs

1729 Mots
Le jour suivant, Kandice arriva au travail avec une énergie inhabituelle. Elle ne pouvait s’empêcher de penser au dîner de la veille. Pour la première fois depuis qu’elle travaillait avec Léo Bastista, elle avait vu une facette différente de lui, plus humaine, presque accessible. Mais elle savait que ce moment d’ouverture risquait de n’être qu’une parenthèse. Il n'allait pas tarder à reprendre son masque de froideur. Elle descendit directement dans l’open space –son endroit préféré– pour continuer son suivi du projet, mais elle sentit des regards se tourner vers elle, accompagnés de chuchotements. – Il y a un problème ? demanda-t-elle à Amélia en passant près de son bureau. Amélia lui fit un sourire amusé. – Rien de grave. C’est juste que quelqu’un a vu le patron et toi quitter le bureau ensemble hier soir… et maintenant, ça jase. Écarlate, Kandice leva tout de même les yeux au ciel. – Sérieusement ? Les gens ont vraiment trop d’imagination. Mais au fond d’elle, l’idée que ses collègues puissent spéculer sur elle et Léo la troubla plus qu’elle ne voulait l’admettre. – Alors ?... – Quoi ? — Tu ne vas rien me dire ? insista la rousse. – Que veux-tu que je dise ? Il n'y a rien à dire, soupira Kandice. — Tu as dîner avec le boss, c'est pas rien ! — Pour moi si. Et c'était amicale alors inutile de t'emballer. Amélie sembla déçue, sa mine le montrait clairement. Elle avait dîner avec Léo. Et alors ? Il n'y avait pas de quoi en faire un cinéma. Cependant, si ça arrivait aux oreilles du principal concerné, comment le prendrait-il ? Mal au point de se renfermer tel une huître sans doute. En fin de matinée, Kandice monta à l’étage des cadres pour un rendez-vous avec Léo. Comme à l'accoutumé, elle frappa doucement à sa porte et entra quand il l’invita. – Bonjour, Monsieur Bastista. Vous avez un moment pour discuter des résultats intermédiaires de l’expérience ? Léo, concentré sur son écran, leva à peine les yeux. Était-elle obligée de lui faire des comptes rendus tout le temps à propos de ça ? – Allez-y, il l'autorisa de façon terne. Kandice sortit son carnet et commença à énumérer les points positifs qu’elle avait observés. Mais elle remarqua rapidement que Léo semblait distrait. – Vous m’écoutez ? demanda-t-elle finalement agacée. – Oui bien sûr, répondit-il en reposant sèchement son stylo. Mais je me demande si tout cela est vraiment utile. Cette initiative semble plus distraire mes employés qu’autre chose. Kandice fronça les sourcils. – Ce n’est pas ce que montrent les retours. Vos employés sont plus motivés, plus collaboratifs. Même vous, vous avez remarqué une amélioration. Léo croisa les bras, la regardant intensément. – Et que disent-ils à propos de nous ? Les rumeurs, je veux dire. Kandice rougit légèrement. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il aborde le sujet si directement. – Rien de sérieux, tâtonna-t-elle, essayant de rester calme. Ce sont juste des murmures. Ça passera. Des "murmures qui passeront" ? faillit pester Léo. Il avait passé la matinée à sentir des regards lourds sur lui et à surprendre des messes basses qui s'arrêtaient étrangement dès qu'il se montrait dans une pièce. Il n'avait jamais fait face à ce genre d'attitude venant de son équipe et il ne savait ni comment prendre cela, ni comment réagir face à ça. Mais s'il était certain d'une chose c'est que la principale responsable de ce désordre était sa DRH. Et à son plus grand désarroi, Kandice semblait prendre la chose à la légère. Il resta silencieux un moment pour se calmer, puis il ajouta : – Ces murmures pourraient nuire à votre crédibilité. Et à la mienne. Kandice sentit une pointe de frustration monter en elle. C'était donc ça qui l'inquiétait ? "Son image" ? – Si cela vous dérange à ce point, je peux clarifier les choses. Mais je pense que vos employés sont assez intelligents pour ne pas laisser des rumeurs affecter leur travail. Jusqu'à preuve du contraire, nous sommes tous des adultes responsables ici. Ça aurait pu être une sorte de dîner professionnel. Nous n'avons rien fait de mal à ce que je sache. Léo sembla hésiter, comme s’il pesait ses mots. Finalement, il hocha la tête. – Vous avez raison. Continuons à nous concentrer sur l’essentiel. – Bien. Je vous laisse. Passez une bonne journée Monsieur. – Vous aussi. Elle claqua la porte assez brusquement et Léo devina à quel point il l'avait irrité. Il se sentit soudainement coupable. Avait-il exagéré en accordant de l'importance au "qu'en dire-t-on" ? En fin de journée, Kandice rentra d'un rendez-vous professionnel en dehors des locaux et trouva une enveloppe sur son bureau. À l’intérieur, un mot manuscrit : "Ignorez les murmures. Ce qui compte, c’est ce que nous savons, pas ce que les autres pensent. – L.B." Elle sourit en lisant le message. Léo n’était peut-être pas aussi distant qu’il voulait le faire croire. Mais il devait arrêter de souffler le chaud et le froid avec elle. Au fil des jours, les employés continuaient à s’investir dans le jeu. Kandice remarqua que certaines tensions, auparavant palpables dans certains départements, avaient complètement disparu. Les employés semblaient plus à l’aise les uns avec les autres, et même les échanges professionnels avaient gagné en fluidité. Les hauts placés se mêlait au groupe des stagiaires de façon naturel. Même les concierges n'étaient pas mis à l'écart. Elle prit l’initiative d’organiser une petite réunion pour recueillir des retours plus officiels. Une vingtaine d’employés se rassemblèrent dans une salle de conférence, curieux de partager leurs expériences. – Alors, qu’avez-vous pensé du projet jusqu’à présent ? demanda Kandice, son carnet fétiche à la main. – Je dois avouer que j’étais sceptique au début, avoua un des employés. Mais ça a vraiment changé la dynamique ici. Je me sens plus à l’aise de demander de l’aide ou de collaborer avec d’autres départements. –Moi, j’adore ça, ajouta une autre. Ça rend le travail plus agréable. Et ça nous rappelle qu’on est plus que des robots derrière nos écrans. Kandice nota leurs réponses avec satisfaction. Elle savait que ces témoignages seraient précieux pour convaincre Léo de la valeur de son initiative. Après une longue journée de travail, la DRH rentra chez elle en traînant des pieds. Elle fut heureuse de retrouver son appartement coloré après avoir côtoyé les murs froids de Bastista Corp. Ce lieu de travail était décidément digne d'une prison. Et dire qu'avant sa venue c'était beaucoup plus pire. Avant qu'elle ne debarque, comment les employés faisaient-ils pour ne pas devenir fous ? Après une douche revigorante, elle mangea un sandwich au fromage fondu fait à la va-vite. Puis elle se posa pour travailler. Mais alors que Kandice préparait ses notes pour son prochain rendez-vous avec Léo, elle reçut un appel inattendu. – Allô, Kandice à l'appareil, répondit-elle en décrochant distraitement sans prêter attention au numéro qui s'affichait. – Bonsoir, c’est Léo. Sa voix grave la surprit. Il n’appelait jamais en dehors des heures de travail. – Monsieur Bastista. – Je vous dérange ? – Pas du tout. Y a-t-il un problème ? – Non, aucun problème, répondit-il après un silence. Je voulais simplement… savoir comment vous alliez. Avec tout ce qu’il se passe, je me suis dit que ce n’était peut-être pas évident pour vous. Kandice resta sans voix pendant un instant. Ce Léo-là, soucieux et attentif, était presque méconnaissable. Elle avait presque failli lui demander s'il allait bien. Était-il ivre ? Peut-être faisait-il une fièvre. – Je vais bien, merci, dit-elle finalement. Et vous ? Vous ne m’appelez pas souvent pour ce genre de chose. – Non, en effet, admit-il. Mais ces derniers jours m’ont fait réfléchir. Votre projet a un effet… inattendu. – Dans quel sens ? demanda-t-elle, curieuse en jouant avec le stylo qu'il lui avait offert. Elle adorait le voir se confier. – Il me pousse à voir les choses différemment. À voir les gens différemment. Kandice sentit son cœur s’emballer légèrement. Elle savait que Léo n’était pas du genre à s’ouvrir facilement. La jeune femme admira fortement son honnêteté aussi provisoire soit-elle. – C’est une bonne chose. N'est-ce-pas ? elle s'enquit doucement. – Peut-être, répondit-il avant de changer brusquement de sujet. Bref, bonne soirée, Kandice. –Bonne soirée, Monsieur Bastista. Quand elle raccrocha, elle resta un moment immobile, le téléphone à la main. Une chose était claire : Léo Bastista était en train de changer. Fière du progrès, Kandice se retint de danser la macarena dans son salon. Toute guillerette, elle referma son carnet et alla se coucher. Elle dormit si bien qu'elle eut du mal à se réveille le lendemain. – Oh bordel, jura-t-elle en voyant l'heure. Elle était en retard, chose qui ne lui arrivait presque jamais. Elle prit une douche express et s'habilla avec le premier vêtement qui lui tomba sous la main. Sans prendre de petit-déjeuner, elle attrapa ses clés et s'élança vers la sortie tout en enroulant une écharpe rose fuchsia autour de son cou. Heureusement il n'y avait pas eu d'embouteillage alors elle arriva avec quinze minutes de retard seulement. Ce n'était pas bien grave... Quoi que ce cher Bastista n'aurait pas été du même avis. D'ailleurs la première chose qu'elle fit après avoir déposé ses affaires fut de monter directement au bureau de Léo pour lui présenter ses nouvelles idées. Elle savait que son projet avait déjà eu un impact significatif, mais elle voulait aller encore plus loin. – Encore des plans ambitieux ? demanda-t-il en voyant le dossier qu’elle tenait. – Vous commencez à me connaître monsieur Bastista, répondit-elle avec un large sourire. – Je crois qu'il est grand temps pour vous de m'appeler Léo. – Euh... d'accord... Léo. – Bien, je vous écoute à présent. Alors qu’elle lui expliquait ses nouvelles propositions, elle remarqua qu’il l’écoutait avec une attention inhabituelle. Il posa même quelques questions, montrant un intérêt sincère pour ses idées. Quand elle termina, il hocha la tête. – Très bien. Allez-y. Kandice eut du mal à cacher sa surprise. – Vous êtes sûr ? Pas de contre-argument, pas de critique ? Léo esquissa un léger sourire. – Vous faites vos preuves, Kandice. Je serais idiot de ne pas vous laisser continuer. Ces mots, simples mais puissants, confirmèrent ce qu’elle avait commencé à suspecter : Léo Bastista était en train d’évoluer, et elle y était pour quelque chose.
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