Derrière la façade

1567 Mots
En peu de temps, l'idée de Kandice avait changé l’atmosphère de l’entreprise. Les employés travaillaient avec plus d’enthousiasme, les échanges étaient plus fluides, et même les conflits mineurs semblaient s’être dissipés. Pourtant, malgré ces progrès, le patron des lieux continuait à se tenir en retrait tel un spectateur méfiant. Ce matin-là comme à l'accoutumé, Kandice descendit dans l’open space avec son carnet à la main. Elle avait décidé de faire le tour des départements pour recueillir des témoignages des employés sur leur expérience du jeu et s'assurer que tout continuait de bien se dérouler. Elle trouva Étienne et Amélia entrain de remplir des paperasses ensemble. – Bonjour. – Oh Kandice, tu as passé un bon week-end ? – Je l'ai passé chez moi. Je déteste le froid. J'ai hâte que l'été revienne. – Enfin un truc que tu détestes, rit Étienne. Tu nous a tellement habitué à ton côté positif que je suis étonné de t'entendre te plaindre du froid. – Que veux-tu, je suis humaine moi aussi après tout. Alors, comment ça se passe pour toi la suite de l'expérience ? – Franchement, c’est… surprenant, répondit-il avec un sourire. J’ai découvert que Paul, du service marketing, est un passionné de photographie comme moi. On ne s’était jamais vraiment parlé avant. – Mais c'est génial ! Et toi, Amélia ? Kandice se tourna vers elle. Amélia haussa les épaules avec un sourire amusé. — C’est agréable. C’est la première fois depuis que je travaille ici que je me sens vraiment connectée aux autres. Cette sorte d'expérience sociale, je m'attendais à ce qu'elle soit uniquement amoureuse mais elle est aussi amicale. Kandice nota leurs réponses dans son carnet, satisfaite. Ces petits changements étaient exactement ce qu’elle espérait. – Oh crois-moi, elle pourrait très bien virer vers le sentimental. Ça dépend de qui est connecté à qui. Une petite attention peut toujours éveiller des sentiments amoureux. Elle ne sut pas pourquoi l'image de Léo lui vint en tête à ce moment précis. – Bon, je vous laisse. Elle décida de fuir avant que ses deux collègues ne remarquent à quel point elle était soudainement devenue écarlate. Plus tard dans la journée, Kandice monta à l’étage supérieur pour vérifier les retours des cadres. À sa surprise, elle trouva Léo en pleine discussion avec deux membres de la direction. Son ton était, comme toujours, professionnel et ferme, mais Kandice remarqua un détail inhabituel : il semblait plus détendu, presque accessible. Quand leurs regards se croisèrent, Léo interrompit brièvement sa discussion pour lui adresser un hochement de tête. Kandice en fut presque déconcertée. Une fois les cadres partis, elle frappa doucement à la porte de son bureau. – Vous avez un moment ? demanda-t-elle. – Entrez, répondit-il. Kandice s’avança, tenant toujours son carnet. – Je voulais vous donner un aperçu des retours que j’ai collectés sur l’initiative. Léo l’observa avec attention, croisant les bras. – Vous ne faites que ça de vos journées on dirait. Elle lui lança un regard blasé qui signifiait "ne recommencez pas Bastista". – Et qu’est-ce que ça donne ? demanda-t-il finalement. — Eh bien, commença-t-elle à nouveau surexcitée, les employés se sentent plus connectés, plus motivés. Certains disent même que ça a renforcé leur collaboration sur des projets. Léo resta silencieux un moment. Puis, il demanda : – Et les résultats financiers ? Ils suivent ? Kandice fronça légèrement les sourcils. C'est qu'il avait le don d'être négatif celui là. – Vous savez, tout ne peut pas être mesuré en chiffres. Léo haussa un sourcil, comme pour la défier. – Dans une entreprise, tout peut être mesuré. – Peut-être, répliqua Kandice, son regard direct. Mais parfois, il faut aussi investir dans l’intangible. Créer une culture où les gens se sentent valorisés, écoutés… cela prend du temps, mais les bénéfices sont bien réels. Léo resta silencieux, son regard sombre fixant Kandice. Elle ne recula pas. –Vous êtes vraiment déterminée, n’est-ce pas ? dit-il finalement, un soupçon d’amusement dans la voix. – Absolument, répondit-elle, un sourire en coin. Ce soir-là, alors que Kandice quittait le bureau tardivement, elle trouva Léo dans le hall, tenant un dossier sous le bras. – Monsieur Bastista, quel plaisir de vous recroiser... Il haussa un sourcil face à son ton ironique. De façon contradictoire, son visage aux traits fins reflétait du sérieux. –Vous travaillez tard, vous aussi, remarqua-t-elle. – Les affaires ne dorment jamais, répondit-il d’un ton neutre. – Attention, vous risquez de vite avoir des cheveux blancs. – Ce ne sont pas vos affaires Delaunay. Il l'entendit glousser, un son bien adorable. Ils se dirigèrent vers l’ascenseur en silence. Quand les portes s’ouvrirent, Léo prit la parole : – Avez-vous déjà mangé au restaurant qui se trouve au coin de la rue ? Ils ont ouvert récemment et leur cuisine est correcte. Kandice le regarda, surprise par ses propos. – Pas encore, non. – Vous devriez essayer... un de ces quatre, ajouta-t-il avant de monter dans l’ascenseur. Elle se précipita pour le suivre avant que les portes ne se referment. Elle hésita un instant, puis lui dit : – Je vais suivre votre conseil et essayer alors. Vous me tiendrez compagnie ? – ... Peut-être un de ces quatre. – Pourquoi pas maintenant ? demanda-t-elle comme pour lui tendre la perche. Léo la fixa, visiblement pris de court. Il ouvrit la bouche pour refuser, mais finalement, il hocha la tête. Après tout, ce n'était pas un crime de dîner avec une employée. – Très bien. Elle le gratifia d'un sourire éclatant qui lui rechauffa étrangement le cœur et l'âme. Le restaurant était charmant, intime, avec une lumière tamisée et une ambiance calme. L'endroit n'était pas bondé et ils n'eurent pas de mal à trouver une table libre. Une fois installés, un serveur vint aussitôt prendre leurs commandes. Gourmande, Kandice prit une entrée, un plat de résistance et un dessert. C'était le richissime magna qui payait donc autant en profiter. Quant-à Léo, il se contenta d'un filet mignon en croûte. – Vous voulez qu'on vous apporte du vin ? Moi je n'en prendrai pas vu que je dois conduire. – Non merci, moi aussi je préfère être entièrement sobre en semaine. Léo congédia alors poliment le serveur. – Alors, dites-moi, commença-t-elle avec un ton curieux qui ne présageait rien de bon selon Léo. Pourquoi détestez-vous autant la Saint-Valentin ? Léo s’appuya contre le dossier de sa chaise, jouant distraitement avec son verre d’eau. – Je ne la déteste pas. Je la trouve inutile. Le brun plongea son regard mordoré droit sur elle comme pour la déstabiliser mais ce fut sans succès. – Pourquoi ? insista Kandice. Il soupira. Comment le lui expliquer. Quoi qu'il dise, cela n'allait très certainement pas empêcher la jeune femme de voir des cœurs partout. Elle allait prendre ses dires pour de l'aigreur alors qu'il était tout simplement réaliste. – C’est une fête commerciale, créée pour vendre des fleurs et du chocolat. L’amour, s’il existe, ne devrait pas se résumer à un jour sur le calendrier. – Vous êtes vraiment cynique, vous savez ? dit-elle avec un sourire. – Réaliste, corrigea-t-il. Et vous ? Pourquoi y tenez-vous autant ? Kandice haussa les épaules. – Parce que je crois que l’amour et les relations humaines sont ce qui donne un sens à la vie. L'amour c'est très important. Même dans un environnement professionnel, on a besoin de se sentir connecté aux autres. C'est justement pour cette raison que j'ai choisi ce métier. Léo la fixa, intrigué. – C’est une vision… idéaliste. – Et vous pourriez peut-être en bénéficier un peu, répondit-elle avec regard défiant. Léo esquissa un sourire imperceptible. Si seulement vous vous laissiez faire. – Vous êtes pleine de surprises, Kandice. Mais ne jouez pas à ça avec moi. Rêvait-elle ou il était vraiment entrain de flirter subtilement avec elle ? Elle n'eut pas le temps de lui poser la questions. Leurs plats arrivèrent et la faim eu raison d'elle. Elle attaqua avec appétit son entrée qui était une salade césar. Elle devora le reste des plats avec appétit avec une avidité amusante aux yeux de Léo qui quant-à lui prenait son temps. Elle était si rafraîchissante... malheureusement, pensa-t-il. Pourquoi est-ce que cette femme ne lui donnait aucune raison de la détester ? Il avait pourtant essayé d'y parvenir. Cependant il se devait d'être lucide. Il était clair qu'ils vivaient dans deux mondes différents. Elle autre croyait aux bisounours tandis que lui, il avait les pieds sur terre. – Merci pour ce dîner imprévu, fit-elle en terminant son dessert à la coco. Elle se retint de roter. Autant éviter de s'humilier devant lui, elle en avait assez fait en dévorant tout telle une sauvageonne affamée. – Mais de rien mademoiselle Delaunay, répondit Léo avec une douceur presque théâtrale en rangeant sa carte de crédit dans son portefeuille puis dans sa veste. Léo se surprit à apprécier la compagnie de Kandice, à la trouver rafraîchissante dans sa manière d’aborder la vie. De son côté, Kandice réalisa que derrière la froideur de Léo se cachait une complexité qui l’intriguait de plus en plus. Quand ils quittèrent le restaurant, Léo la raccompagna jusqu’à sa voiture. – Merci encore pour ce dîner, dit-elle en souriant. – Merci à vous d'avoir partagé ce moment avec moi Kandice, répondit-il simplement. Alors qu’elle montait dans sa voiture, Kandice ne put s’empêcher de sourire. Peut-être, juste peut-être, qu’elle avait réussi à fissurer l’armure de Léo Bastista.
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