La semaine suivante, Bastista Corp se transforma peu à peu sous l’influence du projet de Kandice. Ce qui n’était qu’un simple "jeu" devint un prétexte pour tisser des liens entre collègues, souvent isolés dans leurs départements respectifs. Les employés se mettaient au défi de trouver les gestes les plus créatifs et les plus inattendus. Kandice, elle, continuait d’observer avec attention, notant chaque évolution dans l’ambiance générale de l’entreprise.
Mais si la majorité jouait le jeu avec enthousiasme, Léo Bastista, lui, tentait désespérément de garder ses distances. Pourtant, il sentait que son contrôle sur son environnement – et sur lui-même – commençait à lui échapper.
Le lundi matin, Kandice descendit dans l’open space, sa tablette à la main, prête à recueillir les impressions des employés. Elle adorait voir les petites attentions sur les bureaux : des mots manuscrits, des chocolats, des fleurs, et même une playlist partagée via un QR code. Elle adorait les questionner et avoir leurs retours sur des tons excités.
– Alors, Étienne, tu as aimé ton cadeau ? demanda-t-elle en passant près du bureau de l’un des jeunes comptables.
Étienne haussa les épaules avec un sourire gêné.
— C’était… inattendu, mais sympa. Je ne pensais pas que quelqu’un prendrait le temps de choisir un livre pour moi.
– Ça veut dire qu’on commence à mieux se connaître, répondit Kandice. Et c’est exactement le but.
Amélia, qui passait par là, intervint :
– Je parie que c’est toi qui as eu l’idée du tirage pour Monsieur Bastista, non ?
Kandice éclata de rire.
– Pas du tout ! C’était complètement aléatoire. Mais avoue que c’est intéressant, non ?
Amélia pencha la tête, sceptique.
– Tu crois vraiment qu’il va participer ? Sérieusement, c’est Léo Bastista.
Kandice répondit d’un air malicieux :
– On verra bien.
À vrai dire, elle n'en savait rien du tout. Avec Leo, on ne savait jamais sur quel pied danser.
Léo observait la scène à travers les parois vitrées. Il voyait Kandice passer d’un employé à l’autre, parlant avec cette énergie débordante qui semblait la définir. Elle n’avait pas seulement lancé un jeu, elle avait insufflé une nouvelle vie dans l’entreprise.
Mais pour lui, ce changement était plus perturbant qu’autre chose. Depuis des années, il s’était habitué à la rigueur et à la froideur de son environnement. Cette explosion de "chaleur humaine" le mettait mal à l’aise.
Il se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Dehors, la ville s’étendait à perte de vue, grise et froide sous le ciel d’hiver. Léo se demanda pourquoi cette initiative de Kandice le touchait autant. Était-ce parce qu’il voyait ses employés heureux, ou parce qu’elle semblait déterminée à franchir les murs qu’il avait érigés autour de lui ?
Il détourna les yeux de la vue et retourna à son fauteuil. Il n’avait pas le temps de se laisser distraire. Pourtant, son regard tomba sur la boîte vide du stylo qu’il avait offert à Kandice. Il se demanda si elle avait deviné que c’était lui.
Plus tard dans la journée, Kandice décida de monter à l’étage supérieur pour vérifier les réactions des cadres. Même si beaucoup semblaient plus réticents que les employés des autres niveaux, certains avaient tout de même participé.
Elle frappa à la porte de Léo, une tasse de café à la main.
– Entrez, lança sa voix, sèche comme à son habitude.
Kandice entra, souriante.
– Je me suis dit que vous auriez besoin d’un café.
Léo leva les yeux de son écran, surpris.
– C’est… gentil.
– Je fais partie du jeu, vous savez, répondit-elle avec un clin d’œil.
Léo prit la tasse sans un mot, mais son regard s’attarda sur Kandice un instant de trop. Elle portait une robe-pull simple mais élégante, et son sourire semblait illuminer la pièce au même titre que son regard azur, un contraste frappant avec l’austérité de son bureau.
Elle resta planté là à l'observer.
– Vous êtes venue pour autre chose que du café ? demanda-t-il enfin.
Elle roula des yeux. Il ne cachait même pas son envie de la voir repartir. Elle s'installa dans un des sièges face à lui sans même attendre sa permission.
– Oui, je voulais savoir comment vous vous sentiez à propos de l’initiative. Vous avez remarqué un changement chez vos employés ?
– Je suppose qu’ils semblent… moins tendus, admit-il à contrecœur. Mais cela ne garantit pas que la productivité augmentera sur le long terme.
– Peut-être pas, répondit Kandice, posant sa tablette sur le bureau. Mais le bien-être de vos employés compte aussi. Une équipe heureuse est une équipe qui travaille mieux, et pas seulement pour les chiffres.
Léo fronça les sourcils et parut réfléchir à ce qu'elle venait de dire.
"Bordel, qu'il est mignon", elle se surprit à penser.
Comment ne pas succomber au charme de cet homme. Il était beau, charismatique et sa froideur ne faisait qu'accroître sa virilité. Son seul défaut était qu'il avait l'argent à la place du cœur.
– Les chiffres sont la seule mesure de succès.
Kandice le regarda, un mélange de frustration et de compassion dans les yeux.
– Vous savez Monsieur Bastista, parfois, les meilleures choses dans la vie ne se mesurent pas.
Il la gratifia d'un regard étonné, comme si elle venait de dire l'absurdité du siècle.
Avant qu’il ne puisse répondre, elle ajouta avec un sourire :
– Bon, je vais vous laisser réfléchir à ça. Merci pour votre temps.
Et elle quitta le bureau, le laissant seul avec ses pensées. Elle n'avait nullement envie de s'étendre sur ce sujet car elle savait d'avance à quel point il était borné. C'était un combat qu'elle ne pouvait pas gagner... pour l'instant.
Le lendemain, Kandice arriva au travail en chantonnant gaiement et en saluant tout le monde sur son passage avec son éternel sourire contagieux.
Elle fut surprise en trouvant un bouquet de fleurs posé sur son bureau, accompagné d’un petit mot.
"Merci pour le café. Et pour l’optimisme que vous semblez avoir en réserve infinie. – Un collègue."
Elle sourit en lisant la note, mais elle savait exactement qui en était l’auteur. Il n’y avait qu’une personne dans l’entreprise qui utilisait ce style d’écriture élégant et minimaliste.
Léo Bastista.
En plus il était le seul à qui elle avait récemment offert du café.
Il n'y avait plus de doute, le stylo venait aussi de lui.
Pourtant, elle décida de ne rien dire. Si Léo voulait jouer le jeu de l’anonymat, elle le laisserait faire.
Les jours passèrent, et les gestes attentionnés devinrent de plus en plus inventifs. Certains employés préparaient des playlists personnalisées, d’autres offraient des objets faits main. Une véritable vague de bonne humeur déferlait sur Bastista Corp, et même les cadres les plus réservés commençaient à se laisser entraîner. On aurait dit une prolongation des fêtes de fin d'année pourtant passées.
Léo analysait tout cela de loin, toujours aussi sceptique. Mais une partie de lui ne pouvait s’empêcher d’être impressionnée par la manière dont Kandice avait transformé son entreprise en si peu de temps.
Un soir, alors que les bureaux se vidaient, Léo fit un détour par l’open space. Il regarda les bureaux décorés, les petites notes affichées ici et là. Il ne voulait pas l’admettre, mais quelque chose en lui commençait à changer. Quelques jours plus tôt, si on lui avait demandé s'il aimait ce changement, il aurait catégoriquement répondu "non". Mais aujourd’hui, il ne savait tout simplement pas.
Alors qu’il s’apprêtait à quitter l’étage, il tomba sur Kandice, qui rangeait ses affaires. Elle avait piqué le stylo qu'il lui avait offert dans ses cheveux comme pour maintenir son chignon brouillon dont s'échappait plusieurs mèches.
Malgré lui, il fut ébranlé par le geste.
– Vous travaillez tard, remarqua-t-il.
Au son de sa voix grave, elle leva la tête.
– Tout comme vous, répondit-elle avec un sourire.
Un silence s’installa, mais cette fois, il n’était pas tendu. Léo regarda Kandice, cherchant ses mots.
– Vous avez… un effet surprenant sur cette entreprise, finit-il par dire.
– Et sur vous ? demanda-t-elle, son sourire s’élargissant légèrement.
Pris de court, Léo haussa un sourcil, mais ne répondit pas. Il se contenta d’un léger hochement de tête avant de quitter la pièce, laissant Kandice avec un sourire triomphant. Elle le laissa fuir même si elle aurait voulu qu'il reste un peu plus afin qu'elle le cuisine d'avantage.