Le jeu commence

1224 Mots
La tension siégant dans les locaux de Bastista Corp était presque palpable le lendemain matin. L’annonce officielle de "l’Expérience Saint-Valentin" avait été envoyée par Kandice à toute l’entreprise par e-mail, avec des instructions claires. Chaque employé allait recevoir, de manière aléatoire, le nom d’un collègue à qui il devrait offrir un geste attentionné. Ce jeu, bien que simple, avait déclenché des discussions animées autour des machines à café et des bureaux. – Tu as vu l’e-mail ? demanda Amélia à son voisin de bureau, Étienne. – Oui, et franchement, ça va être amusant, répondit Étienne avec un sourire qui fit rougir Amelia. Mais tous ne partageaient pas cet enthousiasme. À l’étage supérieur, dans le bureau du grand patron, celui observait l’agitation d’un œil critique. – Quel désordre, il marmonna avec aigreur. Léo avait lu l’e-mail envoyé par Kandice avec un mélange d’irritation et de curiosité. Il n’aimait pas qu’on prenne des décisions sans son approbation, encore moins quand il s’agissait de ce qu’il considérait comme une distraction inutile. Pourtant, il avait choisi de rester silencieux. De son bureau, il entendait les éclats de rire et les chuchotements enthousiastes de ses employés, ce qui l’exaspérait encore plus. D’habitude, ses journées étaient rythmées par le calme rigoureux de collaborateurs concentrés, et non par des discussions sur des idées de cadeaux ou des compliments à offrir. Si jamais les chiffres d'affaires de la société baissaient à cause de cette histoire, Kandice allait entendre parler de lui. Celle-ci, de son côté, était ravie. Son projet semblait déjà porter ses fruits. Les échanges entre collègues étaient plus détendus, et certains employés, qui habituellement travaillaient en vase clos, se parlaient pour la première fois. Elle ne s'était pas attendu à une réceptivité si rapide mais elle n'en fut que plus heureuse. Elle s’efforçait de rester discrète, bien consciente que Léo l’observait probablement, mais elle ne pouvait s’empêcher de sourire en voyant les premiers effets positifs de son initiative. Encore un exploit à ajouter à son cV déjà bien garni de triomphes. À midi, Kandice fit livrer des enveloppes personnalisées à chaque employé contenant le nom de la personne à qui ils devaient offrir leur geste attentionné. Les réactions furent variées : certains éclatèrent de rire en découvrant leur destinataire, tandis que d’autres semblaient perplexes. Dans le bureau de Léo, son assistante personnelle, Clara, entra timidement avec une enveloppe à la main. – Excusez-moi, Monsieur Bastista, dit-elle. Je sais que vous avez dit que vous ne vouliez pas participer, mais… – Alors pourquoi êtes-vous ici avec cette enveloppe ? coupa Léo d’un ton sec. Clara se racla la gorge, mal à l’aise. – C’est Kandice. Elle a insisté pour que tout le monde, y compris vous, reçoive un nom. Je peux la rapporter si vous voulez. Léo la fixa un instant, puis tendit la main. – Donnez-moi ça. Clara obéit, puis quitta rapidement la pièce. Léo regarda l’enveloppe un instant, comme si elle contenait un poison mortel. Puis, avec un soupir résigné, il l’ouvrit. Son regard se durcit en lisant le nom inscrit sur le petit bout de papier. Kandice Delaunay. Il referma l’enveloppe d’un geste brusque. Cette mascarade prenait une tournure dangereuse. Kandice, ignorant qu’elle avait été désignée comme la "cible" de Léo, continuait de superviser le déroulement de son projet. Elle s'assura que tout le monde avait bien compris les règles et distribua quelques idées pour ceux qui avaient du mal à trouver une inspiration. Léo, de son côté, essayait d’ignorer le bout de papier posé sur son bureau. Il n’avait pas l’intention de participer à ce jeu absurde, mais maintenant qu’il savait qu’il devait offrir quelque chose à Kandice, il était curieusement troublé. "Je ne vais pas jouer à son petit jeu," murmura-t-il pour lui-même. Pourtant, une partie de lui savait qu’il ne pourrait pas simplement ignorer l’initiative sans passer pour un tyran insensible et un trouble-fête. Après tout, il avait une réputation à préserver, même s’il se fichait de ce que Kandice pouvait penser de lui. Les premiers gestes attentionnés commencèrent à apparaître dans les bureaux. Amélia trouva un café chaud et un mot gentil sur son bureau. Étienne reçut un stylo élégant avec un message humoristique. Les rires et les sourires se multipliaient, et l’atmosphère de travail était nettement plus détendue. Kandice observait tout cela avec une satisfaction visible. Elle savait que ce n’était qu’un début, mais c’était exactement ce qu’elle avait espéré : briser la monotonie et créer un sentiment d’appartenance. Mais alors qu’elle terminait un appel téléphonique, elle trouva un petit paquet posé sur son bureau. Intriguée, elle l’ouvrit et découvrit une boîte en cuir contenant un stylo-plume d’une élégance rare. À l’intérieur, une note écrite à la main disait simplement : "Pour vous remercier de votre enthousiasme contagieux. – Un admirateur anonyme." Kandice fronça les sourcils, essayant de deviner qui avait pu lui offrir un cadeau aussi sophistiqué. Elle n’avait pas encore deviné que ce geste venait de Léo lui-même, après une longue hésitation et un détour dans une boutique de luxe à la pause déjeuner. – Bon sang, qu'est-ce-qui m'a pris ?! jura Léo en se traitant de tout les noms et en tournant comme un lion en cage. Cependant l'acte avait déjà été posé et aucun retour en arrière n'était possible. Voilà ce qui arrivait lorsqu'il se laissait aller. Il se sentait étrangement nerveux. Il n’avait pas l’habitude de se mêler aux affaires personnelles de ses employés, encore moins d’offrir des cadeaux. Pourtant, il n’avait pas pu s’empêcher de choisir quelque chose qui, selon lui, correspondait à la personnalité de Kandice : professionnel mais chaleureux, élégant mais accessible. Il se surprit à se demander si elle avait apprécié son geste. Avait-elle eu le sourire aux lèvres ? "Ridicule," murmura-t-il, secouant la tête pour chasser ces pensées. Pourtant, quand il entendit Kandice rire avec Amélia dans le couloir, il ressentit une étrange chaleur dans la poitrine, un sentiment qu’il n’avait pas éprouvé depuis des années. Elle avait un rire à la fois agaçant et mélodieux. Il se demanda une fois de plus si son cadeau était à l'origine de la bonne humeur de la DRH. En fin de journée, Kandice prit la parole lors d’une petite réunion improvisée dans l’open space pour remercier tout le monde de leur participation. – Je voulais vous dire à quel point je suis fière de ce que nous avons accompli aujourd’hui, dit-elle avec un sourire rayonnant. Ce n’est qu’un début, mais je pense que nous avons prouvé que même un petit geste peut avoir un grand impact. Les applaudissements fusèrent, et Kandice sentit son cœur se gonfler de fierté. Mais ce qu’elle ne remarqua pas, c’était Léo, qui l’observait discrètement depuis l’ombre d’un couloir. Appuyé contre un mûr non loin de là, il n'observait qu'elle. Il ne put s'empêcher de la trouver rayonnante. Il ne pouvait nier qu'elle était comme un rayon de soleil dans ce cadre froid et strict. Il essayait de la comprendre. Comment pouvait-on être aussi joviale ? Pour la première fois, il se demanda si Kandice Delaunay n’était pas plus qu’une simple idéaliste. Peut-être, juste peut-être, avait-elle raison. Mais peut-être était-ce aussi parce qu'elle n'avait jamais connu de vrais traumatismes de sa vie. Elle semblait être du genre à voir la vie en rose contrairement à lui. Quoi qu'il en soit, le jeu de la Saint-Valentin marquait son début à Bastista Corp.
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