Kandice Delaunay était habituée à ce genre de réaction. Tout au long de sa carrière, elle avait souvent croisé des patrons rigides, sceptiques face à ses méthodes. Mais ce qu'elle avait appris, c'était que derrière chaque façade froide et professionnelle se cachait un humain, souvent vulnérable, parfois même blessé. Et Kandice avait un don particulier : trouver cette faille et l’utiliser pour construire des ponts.
Elle avait le don de transformer les loups les plus sanguinaires en agneaux doux. Alors, en sortant de la réunion où Léo Bastista avait clairement signifié son opposition à son projet de Saint-Valentin, elle sourit. Pas un sourire narquois, mais un sourire de défi. Elle aimait les obstacles.
Dans son bureau, installé quelques étages en dessous de celui de Léo, Kandice posa son carnet de notes sur la table immaculée. Elle observa un instant les plantes qu’elle avait déjà apportées pour décorer l’espace. Contrairement à l’austérité ambiante, son bureau débordait de vie : des plantes vertes, des bougies parfumées, et même une petite guirlande lumineuse qu’elle avait suspendue au-dessus de son écran.
"Il va finir par comprendre," murmura-t-elle en ouvrant son ordinateur pour préparer les prochains détails du projet.
Oui, il allait comprendre de gré ou de force. S'il pensait l'intimider avec ses airs de dictateur, il rêvait éperdument. Elle allait atteindre son but pour le bien de cette société et ce, que le patron des lieux le veuille ou non.
Pendant ce temps, Léo qui ne chérissait que son empire de chiffres avait repris sa place dans son sanctuaire de verre. Son bureau offrait une vue imprenable sur la ville, mais à cet instant, il se sentait assiégé dans sa propre forteresse. Il repensa à Kandice, à son sourire confiant et à sa façon d’insister sur ce projet. Cette femme était une menace pour le calme et le sérieux régnant au sein de cette société, elle était une bombe à retardement qu'il devait désamorcer au plus vite. Il n'était pas assez con pour la sous-estimer et il savait que ça n'allait pas être évident du tout.
Pourquoi le conseil d’administration avait-il jugé nécessaire d’embaucher quelqu’un comme elle déjà ?
Un responsable des ressources humaines est chargé de diriger la stratégie de gestion du personnel et du développement des effectifs au sein d'une entreprise. Mais voilà que celle-ci voulait encourager les employés à batifoler entre eux sous prétexte d'améliorer l'ambiance au sein de la société. Lui, cette atmosphère aussi froide soit-elle lui convenait parfaitement. Alors de quel droit venait-elle tout chambouler ?
Il se leva et marcha vers la fenêtre, laissant son regard vagabonder sur les gratte-ciel environnants. Léo avait bâti cet empire à la sueur de son front. À ses débuts, il travaillait seize heures par jour, sacrifiant ses week-ends et ses relations personnelles pour faire décoller son entreprise. Il était aujourd’hui à la tête de Bastista Corp, un géant reconnu pour ses innovations et son efficacité à travers le monde entier.
Il retourna à son bureau et ouvrit un dossier contenant le profil de Kandice Delaunay. Diplômée avec mention d'une grande école de commerce, elle avait travaillé dans plusieurs multinationales où elle avait laissé une empreinte indélébile. Son parcours était impressionnant, mais ce qui retenait son attention, c'était une note laissée par l’un de ses anciens employeurs :
"Kandice possède une énergie inépuisable et un talent naturel pour connecter les gens. Elle transforme n’importe quel groupe en une équipe soudée, parfois au détriment de certaines conventions."
"Au détriment de certaines conventions…" murmura-t-il en refermant le dossier. Voilà qui expliquait beaucoup de choses.
Le lendemain matin, Kandice se présenta dans le bureau de Léo sans invitation, une pile de documents sous le bras.
– Bonjour Monsieur Bastista, dit-elle avec un sourire éclatant en entrant.
Léo, surpris par cette intrusion, leva les yeux de son ordinateur.
— Comment allez-vous ? elle ajouta.
– Vous n’avez pas frappé.
Pourquoi diable son assistante l'avait laissé passer sans l'en informer d'abord ?
– Je voulais m’assurer que vous étiez là avant de déranger, répondit-elle, imperturbable. Je voulais vous parler du projet de Saint-Valentin.
Léo soupira, se reculant légèrement dans son fauteuil. La Saint Valentin, la Saint Valentin, et encore la Saint Valentin. Elle n'avait donc que le nom de cette maudite fête à la bouche.
– Je pensais avoir été clair, Mademoiselle Delaunay. Je ne suis pas intéressé par ce genre d'initiative.
– Je comprends, dit-elle en posant les documents sur son bureau. Mais je voulais vous montrer les retours que j’ai déjà reçus de la part des employés. Ils sont très enthousiastes contrairement à vous. Et regardez ça.
Elle pointa un graphique parmi les feuilles.
— Les entreprises qui mettent en place des activités favorisant la cohésion d'équipe voient une augmentation de vingt pour cent de la productivité en moyenne. Ce n’est pas juste un jeu, c’est un investissement.
Léo jeta un coup d'œil rapide au graphique, puis releva les yeux vers elle.
– Et je suppose que vous pensez pouvoir appliquer ces statistiques ici, dans "mon" entreprise ?
– Absolument, répondit-elle avec assurance.
Un silence s’installa entre eux, chargé de tension. Kandice n’était clairement pas le genre de femme à reculer face à l’adversité, et cela agaçait autant qu’intriguait Léo.
– Vous êtes déterminée, je vous l'accorde, finit-il par dire. Mais ne vous attendez pas à ce que je change d’avis.
– Nous verrons, répondit-elle avec un clin d'œil avant de quitter la pièce en le laissant abasourdi.
Avait-elle vraiment eu le culot de lui faire un clin d'œil ?
Alors que Léo retournait à ses chiffres, Kandice descendit rejoindre les employés. Elle savait qu’elle devait gagner leur soutien pour que son projet fonctionne, et elle n’était pas déçue par leur réaction.
Dans l’open space, elle s’arrêta au bureau d’une jeune assistante, Amélia, qui semblait ravie par l’idée du jeu. C'était une mignonne jeune femme rondelette. La rouquine acceuullit chaleureusement Kandice lorsque cette dernière frappa doucement à sa porte et l'entrouvrit. Elle l'invita à s'asseoir. Kandice ne perdit pas de temps et et passa à l'attaque en lui demandant ce qu'elle pensait du projet.
– Je trouve ça génial, dit Amélia en souriant. C’est vrai qu’on ne se parle pas beaucoup entre employés, et ce serait une bonne occasion de mieux se connaître.
– Exactement, répondit Kandice. L’objectif, c’est de créer des liens et de montrer qu’on peut travailler ensemble, même en dehors des tâches habituelles.
Amélia hocha la tête, visiblement convaincue.
–Je peux vous aider à organiser, si vous voulez.
– Ce serait avec plaisir, dit Kandice.
En quelques heures, Kandice avait réussi à rallier plusieurs employés à sa cause. Certains étaient enthousiastes à l'idée de participer, tandis que d'autres se contentaient de l’observer avec curiosité. Elle n'en voulait pas à ces derniers d'être un peu retissants. Ils avaient peur du big boss grincheux et c'était normal. Mais elle comptait bien les décoincer tous.
Ce que Kandice ne savait pas encore, c’est que Léo l’observait de loin. Depuis la grande baie vitrée de son bureau, il voyait Kandice discuter avec les employés, rire et sourire comme si elle connaissait chacun d’eux depuis des années.
– C’est ça, votre stratégie, Kandice ? murmura-t-il.
Mais malgré lui, il se surprit à admirer son énergie. Il était rare de voir quelqu’un capable de rallier autant de personnes aussi rapidement.
Lorsqu’il la vit jeter un coup d'œil vers son bureau, il s’écarta de la vitre, comme s’il avait peur qu’elle le surprenne.
Plus tard dans la journée, Kandice fit une pause dans la cafétéria, un café à la main. Elle s’installa à une table près de la fenêtre, réfléchissant à la manière de faire évoluer le projet.
C’est alors qu’Amélia, accompagnée de quelques collègues, s’assit à côté d’elle.
– Alors Kandice, dit Amélia, vous pensez vraiment qu’on peut faire changer d’avis Monsieur Bastista ?
Kandice sourit.
– Je crois que tout le monde a un point faible. Il suffit de le trouver.
Les autres rirent, mais Amélia baissa la voix.
– Vous savez, il n’a pas toujours été comme ça.
Kandice leva un sourcil.
– Comment ça ?
– Eh bien… J’ai entendu dire qu’il y a longtemps, il était un peu plus ouvert. Mais quelque chose s’est passé, et depuis, il est comme… enfermé dans sa bulle.
Kandice hocha la tête, intriguée. Elle n’était pas du genre à fouiller dans le passé des gens, mais il était évident que Léo Bastista cachait quelque chose.
– Peut-être que c’est pour ça qu’il est si opposé à mon projet, murmura-t-elle.
Une femme a-t-elle brisé le cœur de ce cher Bastista par le passé ? C'était certes cliché mais tout à fait possible.
De retour dans son espace de travail après une pause déjeuner dans un restaurant avec quelques associés, Léo se sentait étrangement distrait. Les mots de Kandice tournaient dans sa tête. Pourquoi était-elle si déterminée ? Pourquoi se donnait-elle autant de mal pour une fête qu’il jugeait insignifiante ?
Son regard se posa sur une vieille photo posée dans un tiroir qu’il n’ouvrait presque jamais. Il s’agissait d’une photo de lui, quelques années auparavant, aux côtés d’une femme souriante.
Il referma le tiroir avec un claquement, comme pour repousser un souvenir qu’il n’était pas prêt à affronter.