Chapitre 11 : Sang-Froid

1545 Mots
(Point de Vue : Liam / Enquête) Poste de quartier 20, Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM). 20 Mai 2023. 09h00. L'inspecteur Patrick Gagnon détestait le café du distributeur. Il avait le goût de l'eau de vaisselle brûlée et du désespoir administratif. Pourtant, c'était son quatrième gobelet ce matin. Il était assis à son bureau, fixant le rapport préliminaire du laboratoire de biologie judiciaire que le coursier venait de déposer. Autour de lui, le commissariat bourdonnait. L'affaire "Maïra Leduc" était devenue la priorité numéro un. Une jolie fille blanche, issue d'une famille riche de Westmount, disparue en laissant une scène de crime digne d'un film d'horreur ? Les médias étaient en boucle. Le maire avait appelé deux fois. Gagnon relut la conclusion du rapport. Il fronça les sourcils, ses rides profondes se creusant davantage. — Putain... souffla-t-il. Son adjoint, le jeune sergent Tremblay, leva la tête de son écran. — Quoi, patron ? C'est le sang de la petite ? On a confirmation du décès ? Gagnon jeta le dossier sur la table. — Non. C'est ça le problème. Ce n'est pas son sang. L'ADN ne correspond pas à celui prélevé sur sa brosse à cheveux. Tremblay écarquilla les yeux. — C'est le sang du ravisseur ? Il s'est blessé en écrivant ? Inspecteur Gagnon : Mieux que ça. Le sang appartient à un certain Lucas Moretti. Un étudiant en droit de 22 ans. Tremblay tapa frénétiquement sur son clavier. — Moretti... Moretti... J'ai une fiche. Disparition signalée par ses parents hier matin. Il ne s'est pas présenté à un examen. Sa voiture a été retrouvée sur le parking de sa résidence, mais pas lui. Gagnon se leva, une énergie nouvelle le parcourant. — Donc, on a un type, Lucas, qui disparaît. Deux jours plus tard, son sang sert à peindre les murs de la chambre d'une fille, Maïra, qui disparaît à son tour. Il commença à faire les cent pas. — Hypothèse 1 : Lucas est le ravisseur. Il s'est introduit chez elle, il s'est blessé, il l'a enlevée. — Mais pourquoi écrire "MIENNE" avec son propre sang ? objecta Tremblay. Ça fait psychopathe, pas blessé accidentel. Inspecteur Gagnon : Hypothèse 2 : Lucas est une victime. Le ravisseur a tué Lucas avant, ou il l'a amené chez Maïra pour le tuer devant elle. Gagnon s'arrêta devant le tableau blanc où la photo de Maïra souriante était épinglée au centre. — Si c'est l'hypothèse 2, on a affaire à un prédateur qui chasse en série. Il a éliminé la concurrence. Il se tourna vers Tremblay. — Trouve le lien entre Lucas et Maïra. Tout de suite. Relevés téléphoniques, réseaux sociaux. S'ils se connaissaient, même de loin, on tient notre piste. Et convoque l'entourage proche. Je veux parler à tout le monde. 11h30. Salle d'interrogatoire 2. Liam St-James ajusta sa cravate en soie pour la troisième fois. Il détestait ces pièces. Les murs gris, le miroir sans tain, l'odeur de renfermé et de peur. Il était un homme d'affaires respecté. Un PDG. Il avait l'habitude des salles de réunion, pas des salles d'interrogatoire. Mais aujourd'hui, il ne se sentait pas comme un PDG. Il se sentait comme le complice d'un criminel. La porte s'ouvrit. L'inspecteur Gagnon entra, un dossier sous le bras. Il ne sourit pas. — Monsieur St-James. Merci d'être venu si vite. — Je veux aider, Inspecteur. Je connais un peu la famille Leduc. C'est une tragédie. Gagnon s'assit en face de lui, prenant son temps. Il étala quelques photos sur la table. — Vous connaissez Maïra Leduc ? — De vue. Nos entreprises ont parfois des liens avec celle de son père. Je l'ai croisée à un ou deux galas. Inspecteur Gagnon : Et Lucas Moretti ? Liam sentit une goutte de sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale. Lucas. Le nom du garçon dont Kaiden avait parlé. Celui qui avait eu l'audace de demander son numéro. — Non. Ce nom ne me dit rien. Gagnon le fixa. Le regard du policier était lourd, inquisiteur. — Monsieur St-James, nous vérifions les déplacements de tous les proches et connaissances. Où étiez-vous la nuit du 19 mai ? — Chez moi. Seul. Je travaillais sur un dossier de fusion-acquisition. Inspecteur Gagnon : Et votre frère ? Kaiden St-James ? Le cœur de Liam rata un battement. — Kaiden ? Pourquoi me parlez-vous de lui ? — Il travaille pour vous, n'est-ce pas ? Chef de la sécurité informatique ? — Consultant, corrigea Liam. Il est indépendant. Inspecteur Gagnon : Nous avons essayé de le joindre pour une vérification de routine. Son téléphone est coupé. Il n'est pas à son appartement. Savez-vous où il est ? Liam prit une profonde inspiration. C'était le moment. Le mensonge qui allait sceller son destin. — Kaiden est... particulier. Il a besoin de s'isoler parfois. Il est parti faire une retraite en nature. Pas de téléphone, pas d'internet. Il fait ça deux ou trois fois par an pour décompresser. Inspecteur Gagnon : Une retraite ? Où ça ? — Je ne sais pas exactement. Il part souvent dans le Nord, ou vers la Gaspésie. Il roule jusqu'à ce qu'il trouve un coin tranquille et il campe. Il est imprévisible. Gagnon plissa les yeux. Il tapota son stylo sur le dossier. — C'est pratique. Une retraite sans téléphone le jour où une jeune fille disparaît. — Kaiden ne connaît pas Maïra, mentit Liam avec un aplomb qui le surprit lui-même. Il ne fréquente pas les galas. Il vit dans ses ordinateurs. Gagnon se pencha en avant. — Monsieur St-James, on a retrouvé du sang sur le mur. Beaucoup de sang. On cherche un monstre, pas un campeur. Si votre frère a la moindre connexion avec cette fille, dites-le maintenant. Parce que si on découvre plus tard que vous saviez quelque chose... vous tomberez avec lui. Liam soutint le regard. Il pensa à Kaiden. À leur enfance. À la promesse faite à leur mère. Mais il pensa aussi à cette pauvre fille, terrifiée quelque part. Pourtant, les mots qui sortirent de sa bouche furent ceux de la loyauté tribale. — Mon frère n'a rien à voir avec ça, Inspecteur. C'est un solitaire, pas un criminel. Gagnon le fixa encore une longue minute, cherchant la faille. Puis, il se recula. — Vous pouvez disposer. Mais ne quittez pas la ville. Et si Kaiden vous appelle... vous nous appelez. 12h15. Parking du commissariat. Liam s'effondra sur le siège conducteur de sa Porsche. Il tremblait. Ses mains n'arrivaient pas à insérer la clé dans le contact. Il sortit son téléphone. Il composa le numéro de Kaiden. « Le numéro que vous avez demandé n'est pas attribué où est hors zone de couverture... » — p****n, Kaiden ! hurla-t-il en frappant le volant. Qu'est-ce que tu as fait ?! Il savait. L'histoire de Lucas Moretti confirmait tout. Kaiden avait tué ce garçon. Il avait utilisé son sang. C'était de la folie pure. Liam démarra le moteur. Il ne pouvait pas rester là à attendre que la police fasse le lien. Kaiden était intelligent, mais il était arrogant. Il laisserait une trace. Et ce chalet... Le chalet familial, perdu dans les Laurentides. Liam avait menti à la police en disant qu'il ne savait pas où était son frère. Mais il savait. Si la police trouvait le chalet, ils trouveraient Maïra (vivante ou morte) et Kaiden finirait sur la chaise électrique — ou l'équivalent moderne. Liam devait y aller. Il devait raisonner Kaiden. Lui faire comprendre que c'était fini. Qu'il fallait la relâcher, trouver un alibi, nettoyer le sang... Ou peut-être que c'était déjà trop tard pour la raison. Il enclencha la marche arrière. Il allait monter là-bas ce week-end. Il prétexterait une urgence au travail. Il allait confronter le monstre qu'il avait protégé toute sa vie. Retour au bureau de Gagnon. Tremblay entra en courant, une feuille à la main. — Patron ! On a le relevé téléphonique de Lucas Moretti. — Et ? — Il a échangé des SMS avec Maïra Leduc le jour de sa disparition. Mais ce n'est pas tout. Tremblay posa la feuille sur le bureau. — On a triangulé le téléphone de Lucas le soir de sa disparition. Il a borné près de la résidence universitaire... puis le signal s'est déplacé rapidement vers l'Est de la ville, dans une zone industrielle, avant de s'éteindre définitivement. — Une zone industrielle ? — Ouais. Et devinez quoi ? Une camionnette noire a été flashée par une caméra de circulation sur ce trajet à la même heure. La plaque est floue, mais on a le modèle. Gagnon sourit. Un sourire de prédateur. — On avance. Trouve-moi cette camionnette. Et creuse sur ce Kaiden St-James. Le frère était trop nerveux. Il transpirait comme un porc dans une boucherie. — Kaiden St-James ? Le génie de l'informatique ? — Génie ou pas, si sa camionnette était dans la zone industrielle, je vais aller le chercher moi-même dans sa "retraite spirituelle". L'étau se resserrait. Mais Gagnon ignorait qu'à cent kilomètres de là, dans une forêt enneigée, un autre drame était sur le point de se jouer. Une chasse bien plus primitive.
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