Je suis Wallace Abuna et ceci est mon journal. J'ai décidé d'utiliser ce carnet et d'y inscrire tout ce qui concerne ma vie. Je vis à Yaoundé au Cameroun mais pour le moment, je n'ai toujours connu que cette ville. Je suis trisomique et donc, différent. À cause de cela, jamais on ne se souviendra de moi. J'ai lu un jour dans un livre que l'homme ne meurt jamais mais que son âme traverse le temps et l'espace au travers de ses œuvres grâce à quoi les autres se souviennent de lui. C'est très beau de voir les choses de cette manière mais cela n'est malheureusement que le cas d'une minorité. J'aurais aimé qu'on ne m'oublie pas après ma mort, un peu comme Michael Jackson mais je suis très différent de ce qu'il a été car contrairement à lui, je n'existe pas. Après tout, qui aimerait garder en souvenir la photographie d'un homme très petit de taille et physiquement anormal, Personne je pense. Je n'arrive toujours pas à croire que je suis penché sur ce carnet pour y reporter tout ce qui me concerne. C'est fou dit ainsi mais c'est ma manière à moi de laisser une marque indélébile de mon existence sur terre car on dit aussi: " les paroles s'envolent mais les écrits restent". J'aimerais laisser ceci comme marque de mon existence à la personne qui le trouvera, peu importe qui elle sera. Ma décision a bien-sûr été mûrement réfléchie mais l'idée en elle même émanait d'une nouvelle tragique que j'ai reçu. Il m'a été diagnostiqué il y a quelques jours une leucémie myéloïde aiguë. C'était un vrai coup dur mais bon, je n'ai jamais été à l'abri de toutes ces choses et je savais bien qu'un jour, ça finirait pas arriver. Je n'ai jamais souhaité être atteint d'une telle pathologie mais hélas, je ne peux qu'accepter et me résigner. Je me souviens de la tête que faisait le medecin quand il m'annonça cette nouvelle. J'avais eu l'impression qu'il lui était difficile de me parler de mon état de santé. J'avais donc été obligé de jouer la carte de la sincérité avec lui afin qu'il puisse à son tour être clair et sincère avec moi. Je lui ai clairement dit que j'étais prêt à entendre n'importe quoi et qu'il n'avait pas besoin de se montrer aussi compatissant. Je n'avais jamais aimé avoir l'impression que les gens me prenaient de pitié à cause de ma condition. Le médecin ne tarda donc pas à me dire que les maux de tête, vomissements, éruptions cutanées et l'état d'essoufflement que je ressentais depuis quelques temps étaient les oeuvres d'un cancer. J'étais atteint d'une leucémie myéloïde aiguë. À mes yeux cela n'était pas bien grave car je savais très bien que ma vie n'aurait jamais été aussi longue que je l'aurais souhaité. Plus jeune, il m'arrivait de me demander pourquoi est ce que ma vie était telle qu'elle est. Je ne comprenais pas pourquoi j'étais incapable d'être comme tous les autres mais j'ai fini par accepter avec le temps et à me faire une raison. Apprendre que j'étais cancéreux ne fut pas une surprise pour moi car je savais bien que je n'étais pas à l'abri de ce genre de pathologie. Cette nouvelle aurait été tragique pour n'importe qui mais pour moi, c'était une sorte de révélation. J'ai trouvé en cela une occasion de vivre une vie insousciente et de réaliser mes rêves les plus fous. J'ai trouvé en ma maladie l'occasion de ne plus être Wallace le trisomique pendant quelques mois, voir des années, jusqu'à ce que la mort s'empare de mon âme et laisse mon petit corps sans vie. J'ai par la suite rédigé une liste des choses à faire avant de mourir. La toute première était d'écrite l'histoire de ma vie dans ce carnet. Cela part bien-sûr d'une accumulation de frustrations de ma part. J'avais envie de laisser une trace de mon existence sur terre et J'espère que la personne qui bénéficiera de ce carnet témoignera de mon existence. Pour ce qui est de l'amour, je n'ai jamais été en couple mais j'en ai toujours rêvé. Hélas, je n'ai jamais eu le courage de m'y aventurer car je n'ai jamais cru qu'une femme aimerait être en couple avec quelqu'un comme moi. Mon papi avait l'habitude de me répéter que j'étais une personne exceptionnelle mais je savais bien qu'il le disait juste pour me réconforter ou pour me redonner de la confiance en moi. Il était bien la seule personne qui me considérait comme un être humain normal. Je suis conscient du fait qu'il aurait été dévasté d'apprendre que j'avais une leucémie. Ça lui aurait fait très mal de savoir que je mourai certainement vidé de mon sang ou interné dans un centre médical sophistiqué. Sa disparition était sans doute le coup le plus dur de ma vie mais aujourd'hui, je me dis que c'était la meilleure chose qui aurait pu nous arriver à tous les deux. Il n'aurait jamais supporté de me savoir cancéreux et moi, je n'aurais pas pu accepter d'être une source de tristesse pour lui. Mon papi avait eu un décès aussi doux que sa personnalité. Je n'oublierai jamais son dernier jour de vie. Ce jour là, nous ne nous étions pas quittés d'une semelle. Toute la journée, nous avions joué à des jeux de société et parlé de tout et de rien. J'avais même dormi avec lui dans son lit ce soir là et pourtant, je n'en avais pas l'habitude. Je ne sais toujours pas ce qui m'avait pris mais, j'avais juste envie de rester près de lui. Mais hélas, à mon réveil le lendemain matin, mon papi n'était plus. Je ne sus pas qu'il était déjà mort à mon réveil et même, j'aurais pu tout imaginer mais pas que papi ne soit plus. J'étais devenu la personne que je suis grâce à sa présence dans ma vie. Il avait toujours tenu à ce que j'intègre les meilleurs écoles pour personnes comme moi et il m'encourageait toujours à repousser mes limites. Après son décès, je me suis senti plus seul que jamais. C'était comme si je perdais ma raison de vivre, une partie de moi. La douleur sillonnait mon corps tout entier centimètre par centimètre et mon cerveau refusait d'accepter la vérité. Après cela, je fus interné pendant des semaines dans un centre spécialisé, celui qui s'occupait de moi depuis que Papi m'avait retrouvé. J'avais perdu la tête. Mais je me remis de cette étape bien que lentement.
C'est étrange mais à ce stade de ma vie, pas très loin de la mort, je me sens serein et près à être l'homme que papi aurait voulu que je sois. Papi trouvait que je n'étais pas différent de lui ou des autres, et il me disait toujours que j'étais exceptionnel et que le monde devait voir ce qu'il voyait quand il me regardait. Il me peine aujourd'hui de dire que papi m'avait plutôt surestimé. Jamais le monde ne verra le Wallace qu'il voyait car je n'ai plus longtemps à vivre et c'est ma décision. Le monde ne me verra peut-être pas comme Papi me voyait mais moi je le ferai. Le médecin m'a expliqué que j'avais la possibilité de faire une chimiothérapie afin d'éliminer toutes les cellules cancéreuses de mon sang mais j'ai refusé. Mon refus n'avait qu'une seule raison et c'était bien que je suis l'unique responsable de ma vie. Je préfère mourir en écoutant de la musique couché dans mon lit que de mourir seul dans un lit d'hôpital avec plein de machines tout autour. Je sais que ça paraît étrange voir même bizarre mais c'est ma volonté donc je décide de la manière dont je mourai. Il est 2 heures et poussières du matin et je suis courbé sur ce carnet à raconter ma vie et à écrire le fond de mes pensées mais, ces larmes qui ruissellent mon visage sont bien la preuve de la peine que je ressens. Je me sens seul depuis le décès de Papi. J'ai des amis ou devrais je plutôt les appeler des connaissances car j'ai souvent l'impression qu'ils sont amis avec moi juste par compassion. On discute beaucoup et même que des fois nous nous amusons mais cela n'exclut pas le fait que mes sentiments divergent et que mon cœur ne croit pas en cette sympathie. Je n'ai aucun ami trisomique, juste des camarades ou connaissances trisomiques. Nous nous entendons évidemment bien mais je n'aimerais pas être un aveugle qui marche en comagnie d'autres aveugles.
La nuit a l'air plus sombre mais le silence la rend encore plus belle. Je me sens fatigué et je sens déjà mes paupières lourdes car le sommeil m'appelle.