AUTEUR : ANTHONY BOULANGER-1

3202 Mots
ANTHONY BOULANGER Anthony Boulanger vit à Paris, en compagnie de sa muse et de leurs jeunes fils. On ne présente plus l’auteur d’Ecosystématique de Fin de Monde chez Voy’El, qui écrit et touche à tout dans tous les genres et tous les formats, et ce depuis des années. Parmi ses sujets favoris, on trouve les oiseaux, les relations père-fils et sa nouvelle marotte, les golems. Son premier roman, Zugzwang, vient de paraître aux Éditions Elenya. Assise sur la banquette de velours rouge, Mademoiselle de Beaumont laissait vagabonder ses pensées et contemplait la campagne francilienne défiler à toute allure. C’était là une succession de collines et de villages par de nombreux côtés semblables à ce qu’avait offert à ses yeux la Russie qu’elle avait quittée la nuit précédente. À l’occasion, une usine tranchait le paysage de ses tours noires de suie et de ses panaches blancs de vapeur. C’était là la principale différence entre le royaume de Louis XV et l’empire de la tsarine Elisabeth. Chez cette dernière, les industries étaient enterrées pour conserver la chaleur dont était si friand l’hiver rigoureux de l’est. Évoquer le souvenir de la tsarine serra le cœur de Mademoiselle de Beaumont un court instant. Cette femme avait su se montrer si prévenante envers l’envoyée royale, lui donnant accès à sa cour, à son cercle privé et de fil en aiguille, à ses appartements… Quand la grande dame avait découvert les qualités cachées de la Française, quelles nuits délicieuses avaient-elles pu partager sous les lourdes couvertures de fourrures... Rompant la monotonie de la vue, deux traits d’acier filèrent bientôt à côté du transsibérien et ceux-ci s’engouffrèrent en même temps que le train dans un tunnel. Dans la vitre, surgit soudain le reflet de la jeune femme et celle-ci soutint son propre regard. Mademoiselle de Beaumont affichait un visage frais et androgyne. Les cheveux qu’elle avait laissé pousser pendant son séjour chez la tsarine encadraient de leurs mèches bleu nuit des traits fins. Les pommettes étaient poudrées de blanc, rehaussant ainsi une légère coloration rouge qui ponctuait la pointe osseuse, ainsi qu’une mouche placée près de la commissure des lèvres. Ses yeux bleus scintillaient légèrement chez son reflet, à la faveur des lampes à huile disséminées dans le wagon. Satisfaite de son examen, Mademoiselle de Beaumont contempla sa tenue. Ses vêtements et cuirs de voyage seraient des plus inappropriés pour Versailles. Se levant, la jeune femme attrapa une de ses grandes malles sans effort apparent et, repoussant les fourrures offertes par la tsarine, en sortit quelques effets plus au goût de la cour de Louis XV. Le voyage dura encore suffisamment longtemps pour que la voyageuse puisse lire quelques poèmes recueillis en Russie et, dédaignant d’un regard Paris et sa crasse, ne releva la tête de son ouvrage qu’en arrivant à Versailles, capitale du Royaume et du pouvoir, terminus de la locomotive géante. Pour arrêter le mastodonte que des mètres cubes de vapeur dilapidés chaque minute propulsaient, le freinage avait commencé à l’extérieur de la ville et avait empli le train de ses crissements. Mais c’était là de ridicules désagréments face à tout ce que cette nouvelle technologie offrait. Et toutes les richesses qu’elle rapportait à ceux qui en comprenaient les tenants et les aboutissants. Ainsi, le Royaume de France avait-il avantageusement négocié l’exploitation de ses possessions et de son savoir-faire minier avec les autres nations européennes, jusqu’à devenir le phare technologique et financier qu’elle était à présent. Le charbon et la vapeur avaient totalement redessiné la géopolitique mondiale et, des puissances médiévales d’autrefois, ne restaient en lice que celles possédant les gisements les plus importants, ou celles ayant su les conquérir. En Europe, l’Angleterre, la Russie et la France portaient-elles ainsi leur hégémonie au-dessus des autres royaumes et empires, et se dotant de moyens militaires conséquents, avaient porté leurs guerres dans le Nouveau-Monde. Tous ces engrenages intellectuels tournaient dans la tête de Mademoiselle de Beaumont lorsqu’elle poussa la porte de son wagon. Elle savait être en possession de nouvelles cartes et hésitait sur la marche à poursuivre et les conseils à prodiguer à son Roi. C’était un éventail titanesque de possibilités qui s’offrait à la France et à ses intérêts personnels. Descendant du train, elle émergea d’un nuage blanc qui fit comme un écrin de vapeur à la robe à paniers bleue ornée de lys argenté pour laquelle elle avait finalement opté. Si cette tenue n’était pas celle dans laquelle elle se sentait le plus à l’aise, elle procurait l’avantage psychologique de plaire aux hommes de la cour et celui matériel de pouvoir dissimuler épée et dague sous le tissu. La gare de Versailles était un chantier permanent. Point névralgique du Royaume, bien que Paris draguait chaque année de plus en plus de marchandises, une nouvelle ligne de chemin de fer était toujours en construction ou en rénovation. Aujourd’hui, un titan d’acier et de bronze était éventré à quelques pas du quai, chaudières, tuyères et pistons exposés aux yeux de tous. Des vaporistes s’activaient sur la machine moribonde, injectant de la vapeur à la recherche de fuite, vérifiant les engrenages, les soupapes et les systèmes critiques de la motrice. « Chevalier de Beaumont ! » entendit-elle soudain à quelques pas d’elle. Se retournant, elle découvrit un jouvenceau en habit de taffetas jaune, portant redingote à deux collets et souliers noirs. Tricorne assorti sous le bras et perruque à bourses sur le crâne, celui-ci lui fit immédiatement une mauvaise impression. « Nous connaissons-nous ? — Je n’ai jamais eu le plaisir d’être présenté à vos yeux, répondit le jeune homme, mais je suis envoyé par Monseigneur le Prince de Conti. — Ah, ce cher Louis-François… Cela fait longtemps que je ne l’ai vu et je saurais le remercier de m’envoyer si charmante compagnie, lança de Beaumont, accompagné d’un battement de cils qu’elle savait ravageur. » Le courtisan se redressa et bomba le torse. « Mademoiselle, apprenez que je suis plus qu’une compagnie pour votre Grâce. J’appartiens tout comme vous au Secret du Roi. » À ces mots, le regard de la jeune femme se glaça, se fit dur et pénétrant. « Cela est bon, petit homme imbu, dit-elle d’une voix menaçante et grave. Cela est bon, criez-le sur les toits, que la gare de Versailles et toutes les oreilles que vous voudrez bien abreuver de votre vanité les entendent. » De Beaumont se soucia comme d’une guigne de l’écarlate auquel virait le visage de l’envoyé du Prince de Conti et se dirigea vers la sortie de l’édifice, longeant les wagons de tête, jusqu’à dépasser la locomotive du transsibérien frappée des armoiries russes. Elle héla sur la place deux porteurs, qui allèrent quérir ses malles pendant qu’elle-même prenait place dans une calèche. À la fenêtre, apparut alors le courtisan qui se revendiquait du service d’espionnage de Louis XV auquel appartenait en effet Mademoiselle de Beaumont. « Madame, je vous prie. J’ai fait venir ma propre voiture pour vous accompagner jusqu’au château. Laissez-moi vous raccompagner. » Sans un regard pour son interlocuteur, la jeune femme descendit de son véhicule, dédommagea le chauffeur pour le dérangement et suivit le courtisan. Celui-ci l’amena jusqu’à une réplique miniature de locomotive, montée sur roues cerclées de cuir et dont la chaudière grondait doucement. Un homme en livrée de laquais était installé aux volants actionnant les roues et les systèmes de propulsion. Mademoiselle de Beaumont avait déjà vu de tels engins en Russie, mais l’occasion de monter dans ces voitures propulsées à la vapeur ne s’était jamais présentée. « Qui vous a fait entrer dans notre cabinet noir ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint en arrêtant d’une main le jeune homme. — Le Comte de Broglie. Il y a de cela trois mois. — Vous êtes de ses parents ? — Ma famille et la sienne sont issues de la même souche, en la personne du grand-père de Monsieur le Comte… — Et vous avez un accent léger, mais qui n’échappe pas à mon oreille, continua de Beaumont. — Est-ce là un interrogatoire auquel vous me soumettez ? — Hum… Voyez plutôt cela comme une marque d’intérêt. » Mademoiselle de Beaumont prit place à côté du chauffeur, tandis qu’elle indiquait aux porteurs de ses malles, revenant du train, de les installer dans le nouveau véhicule. « Je me nomme James de Sercq. Cet accent est un héritage de mon île. — Oh, mais je connais bien les de Sercq, j’ai beaucoup de relation en Normandie et près de Guernesey. Comment va Matthew ? Et Walter ? — Eh bien, mon oncle se porte tout à fait bien, répondit James. En revanche, si vous connaissez si bien les de Sercq, vous devez savoir qu’il n’y a jamais eu de Walter, ne pensez pas m’avoir ainsi, Chevalier. — Bien sûr… » Une ombre de sourire apparut sur le visage du jeune homme, auquel Mademoiselle de Beaumont répondit avec bonne grâce. Puis, après un rire discret, qu’elle cacha derrière un éventail, elle ordonna au chauffeur de la conduire au château, laissant dans la gare de Versailles ce jeune intrigant qui était, par la force de ses relations, son nouveau collègue. Le faste de la demeure royale et de ses jardins n’impressionna pas le moins du monde l’espionne. C’était là un spectacle qu’elle connaissait pour l’avoir vu aux quatre coins du continent. À travers l’Europe, les familles souveraines se livraient toutes à cette débauche de luxe et de symbolique, quitte à se ruiner et à faire le jeu des prêteurs lombards qui parvenaient ainsi à se maintenir à flot malgré la montée des puissances vaporistes. La voiture ne se fit arrêter par les gardes qu’à l’entrée de la monumentale propriété et de Beaumont choisit de continuer à pied. Dissimulée par les pans de sa robe, celle-ci avait en effet gardé des chaussures adaptées à la marche, ainsi qu’à la course et l’escrime, fidèle à sa volonté de pouvoir sortir le fleuret en toute occasion. Arrivant à l’appartement du Roi, elle se fit aussitôt introduire dans le salon de l’Œil-de-bœuf dans lequel se trouvaient le Prince de Conti et le savant Jean-Pierre Tercier, tous deux membres du Secret. « Messeigneurs, commença le laquais. Mademoiselle Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Thimothée de Beaumont de Tonnerre, Chevalier d’Éon. » Le serviteur se retira avec une courbette et laissa les membres du cabinet noir entre eux. « Messeigneurs, salua à son tour de Beaumont. C’est toujours un plaisir de vous voir. — Bonjour, Geneviève, dit Jean-Pierre Tercier. Et bon retour chez vous. — Chevalier, salua le Prince de Conti. Ne deviez-vous pas nous revenir accompagné ? » Pendant quelques instants, le chevalier d’Éon regarda, tête penchée sur le côté, cet homme de sang royal, aux relations si particulières avec Louis XV, richement vêtu, de rouge et d’or, et ce savant, polyglotte, à l’allure dépenaillée qui tranchait dans un lieu comme Versailles. Depuis que de Beaumont travaillait avec eux, chacun la traitait différemment selon qu’elle se présentait, comme aujourd’hui, vêtue comme une femme, ou comme un homme. Le Prince acceptait difficilement le travestissement de son agent quand il ne servait pas ses missions, ne l’appelant alors que par son titre de Chevalier, tandis que Tercier s’en accommodait parfaitement et s’adressait à elle en tant que Geneviève ou Charles-Louis, respectant les habits qu’elle portait alors. « Donnez-moi quelques nouvelles de la France et de certains des nôtres, pendant que je me rafraîchis et avant que je ne vous fasse part de celles du bel empire russe. — Ne vous donnez pas trop de peine, mon amie, lâcha Tercier. À votre mine, je lis que la tsarine a signé ce traité de paix et cela est la meilleure des choses qui pouvait arriver. Nous aurons les mains libres pour agir contre l’Angleterre sans nous soucier de l’Est. — En effet. Et j’espère bien une promotion pour un tel succès, dit Mademoiselle de Beaumont en se servant une liqueur. Un brevet de capitaine de dragons, peut-être ? » Nonchalamment, elle sortit de son corsage une enveloppe scellée du sceau impérial et le tendit comme s’il s’agissait d’un menu détail à son supérieur. « À votre tour de donner les nouvelles, relança la jeune femme. — La France, mon cher, dit de Conti, se porte comme elle doit se porter en les circonstances de notre époque. Nous espérons des nouvelles sous quelques jours de l’Académie des Sciences pour un nouveau procédé de chaudière, plus performante, tandis que Beaumarchais est toujours dans le Nouveau-Monde. Nous n’avons pas de nouvelles récentes de sa part, mais les informations indirectes que nous récoltons semblent indiquer qu’il travaille avec les natifs de ce continent pour les rallier à notre cause. Des sauvages qui n’utilisent pas le charbon, quelle aubaine ! Ils nous laisseront leurs gisements et batailleront contre les Anglais pour nous s’il négocie correctement. — Et le Marquis de Noailles ? s’enquit de Beaumont. — Il est revenu hier, pour mieux repartir ce matin, dit Tercier. Vous allez d’ailleurs le rejoindre en Angleterre. — Ah, je m’en réjouis d’avance ! » Tercier se permit un mince sourire avant de reprendre. « Noailles nous a rapporté de nombreux mouvements de leur flotte. Il a observé depuis son dirigeable qu’une grande partie de leur armada s’est élancée sur l’Atlantique. Nous voulons une estimation de la force restante le long des côtes et si celle-ci peut toujours contrer la nôtre. Des rumeurs circulent également sur un nouveau procédé, un nouvel armement qui aurait été mis au point. Tout cela n’est peut-être que de la désinformation, mais elle peut tout aussi bien être un piège pour nous attirer dans une bataille qu’une vulgaire ruse pour nous intimider et nous freiner dans notre développement. Vous irez à Plymouth recueillir les informations qu’il nous manque. — Viendrez-vous avec moi ? » demanda de Beaumont à Tercier. La jeune femme savait sa connaissance de la langue anglaise parfaite et espérait pouvoir emmener en voyage cet homme pour l’ajouter à son tableau de chasse. « Non, lui répondit le prince. Vous deviez rencontrer celui qui va vous accompagner à la gare de Versailles. J’imagine qu’il vous aura raté. Sûrement s’attendait-il de la part d’un homme portant le titre de Chevalier qu’il soit habillé selon ce que son s**e exige de lui. — Oh, ne vous inquiétez pas, il m’avait parfaitement reconnu malgré ma mise. » Une porte claqua soudain dans le dos de l’espion et le jeune James de Sercq entra, essoufflé, le visage rouge et remettant en place sa perruque de guingois. Il s’inclina tant bien que mal devant la hiérarchie du Secret du Roi, sans regarder une seule fois en direction de Geneviève de Beaumont. « Nous parlions justement de vous, lança la demoiselle. — Prince, Monsieur, salua de Sercq. — Je pense qu’il est vexé, commenta l’espionne à voix haute. Allons, dit-elle en tapant l’épaule du courtisan. Prenez cela pour une amicale plaisanterie et une leçon de collègue à collègue. La trahison est notre métier, n’est-ce pas ? » L’épaule du jeune homme se raidit sous la main de de Beaumont. Celle-ci tapota une nouvelle fois et partit d’un rire masculin, fort et grave, qui tranchait avec la finesse de sa silhouette et sa robe délicate. Puis, après un signe de tête envers ses supérieurs, tourna les talons. « Vous partez dès ce soir, au coucher du soleil, intervint Tercier tandis que le Chevalier d’Éon sortait de la salle. Depuis la plateforme royale du Grand Trianon, précisa-t-il. — Parfait, répondit-elle sans se retourner. Je n’aurais même pas besoin de déballer mes malles. » Le soir venu, le Chevalier d’Éon apparut sur l’esplanade cerclée de colonnes du Trianon. Celui-ci avait revêtu pour la traversée une tenue masculine, tout en cuir brun sous un manteau en peau de renard. Coiffé d’un tricorne assorti, fleuret ceint au côté gauche et seconde-main au droit, il avait l’air d’un garçon jouant à l’homme d’armes. Pourtant, quiconque avait croisé le fer avec cet épéiste savait, par avance ou par défaite, qu’il ne fallait pas sous-estimer sa corpulence et ses traits dépourvus de violence. Tout comme dans la vie quotidienne et ses relations avec les hommes et les femmes, le combat était un sujet d’amusement et une source de plaisir. Un dirigeable de petite capacité était amarré à un des anneaux de fer planté au sol et, à la lumière des torches qui jetaient un éclat fauve sur le gravier et les murs, on devinait sa forme ventripotente se balancer légèrement au gré des courants. Au pied de la nacelle qui permettait d’accéder au pont, attendaient Tercier et de Sercq. Les bagages avaient déjà été acheminés à l’intérieur du véhicule, constata Louis de Beaumont. « Vous êtes en retard », lâcha, d’une voix froide, James de Sercq. L’homme planta ses yeux dans les prunelles de son vis-à-vis, qui soutint sans peine la colère qu’il y lisait. « Oui, je devais rendre quelques visites de courtoisies à de chers amis que je n’avais… vus… depuis longtemps. Madame de Pompadour vous salue, à propos, Monsieur Tercier. Mais, oh de Sercq, vous me voyez ravi d’entendre que vous m’adressez à nouveau la parole. Avez-vous reçu une remontrance de votre protecteur quant à la manière dont je vous ai malmené ce tantôt ? Ou vous sentez-vous une âme de meneur que votre expérience au sein du cabinet ne vous devrait pourtant pas vous conférer ? — Cela suffit, messieurs, intervint Jean-Pierre Tercier. Dois-je vous rappeler que vous devez travailler ensemble pour la gloire de notre nation ? Laissez votre rivalité d’enfant derrière vous. Voici comment votre mission va se dérouler. Votre dirigeable fera une étape à Calais où il prendra à son bord d’autres passagers et intègrera le flux quotidien de véhicules entre l’île et le continent. Vous débarquerez à Plymouth et vous devrez y collecter toutes les informations nécessaires sur la position réelle de l’armada anglaise. — Et le nouvel armement que vous évoquiez plus tôt ? s’enquit de Beaumont. — D’après les rumeurs, l’usine qui serait en charge de sa construction est située à Dartmouth. À l’est de votre point d’arrivée. » Louis de Beaumont sortit une paire de gants d’une de ses poches et les enfila avant de reprendre la parole. « Très bien. Quel niveau de communication pour cette mission ? — Nul. Aucun échange dans un sens ou dans un autre. Vous devez revenir en personne nous porter les informations. Toute autre source sera considérée comme non fiable. Même l’un des nôtres. Est-ce clair ? » Les deux hommes acquiescèrent et saluèrent leur supérieur. Puis, prenant place sur la nacelle, actionnèrent la cloche indiquant aux servants du dirigeable qu’ils étaient prêts à monter. Aussitôt, l’ascenseur s’ébranla et le duo d’espions commença sa lente progression saccadée, parallèlement à l’amarre du véhicule géant. Le château de Versailles, illuminé de milliers de torches et de chandelles visibles à travers ses fenêtres, apparaissait à leurs yeux. Le spectacle éveillait en de Beaumont les souvenirs de marches nocturnes aux côtés d’une belle ou d’un bellâtre d’un soir, les baisers volés dans les alcôves avant qu’il ne dût s’éloigner de la cour, poussé par les missions du Secret ou les menaces d’un noble trop bien entouré. Plus il gagnait en hauteur, plus s’étalait ce squelette de lumière monumental, cet animal de pierre et de feu étalé au milieu des jardins et des fontaines. Le Chevalier d’Éon leva les yeux, il restait encore quelques minutes avant le pont, et sortit bientôt une blague à tabac d’une de ses poches. Il prit quelques feuilles, qu’il enfourna dans sa bouche, avant d’en proposer à ses collègues. « Contre le mal de l’air », éclaircit-il. James de Sercq se servit à son tour, puis, alors que ce dernier commençait à mâcher, de Beaumont ajouta. « Et ça fait pousser la poitrine. » En contrebas, Jean-Pierre Tercier ne comprit pas l’hilarité soudaine de son maître-espion qui accompagnait la chute du glaviot s’écrasant à ses pieds. La première partie du vol, jusqu’à Calais, se déroula dans une morosité grise qui était, le reconnut Louis de Beaumont, due en grande partie à la mauvaise volonté qu’il mettait à travailler avec la bleusaille qu’on lui avait collée dans les pattes et dans une moindre mesure à la météo. Depuis que le premier jour s’était levé sur le dirigeable, un océan de nuages teintés de cendres cernait le ballon. Les vapeurs et les suies que rejetaient ce dernier se mêlaient alors admirablement avec les reliefs gonflés qu’il traversait, mais, regretta le Chevalier, ce fut à peine s’il put admirer la Cathédrale de Beauvais, entre deux ouvertures que les nuées avaient bien voulu former, et encore moins celle d’Amiens. C’était, se surprit à penser l’homme, peut-être un mal pour un bien. Aux premières heures du vaporisme, quand les dirigeables et les montgolfières avaient commencé à pointer leurs carcasses dans le ciel, voler au-dessus de la campagne française était un plaisir pour les yeux sans cesse renouvelé. Il était alors possible de découvrir un Royaume inconnu, méconnaissable depuis les airs, où se dessinaient barrières et champs, frontières, rangées de collines alignées telles des soldats marchant sur les plaines et les villages, entre lesquelles serpentaient des reptiles d’eau de toute taille. Le jeu du soleil sur les rochers et l’onde captivaient le spectateur et lorsque la chance était avec le passager, un vol d’oiseaux migrateurs croisait la route du géant aérien. Aujourd’hui…
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