Aujourd’hui, ces paysages étaient torturés par les usines, champignons noirs s’abreuvant du sang des serpents bleus et de la chair des dômes verts. Au nom du progrès, les installations métallurgiques, les usines chimiques, les industries de transformations de la matière se développaient pour contribuer à maintenir la France à la pointe technique et technologique. Le pays devait garder son avance, abandonner sa beauté sauvage pour une rationalisation moderne. Telles régions deviendraient la nourrice et le grenier du pays, telles autres seraient les fers de lance du progrès. Et le Chevalier de Beaumont survolait de tels territoires, entre Normandie, Picardie, Nord, à la croisée des routes commerciales terrestres et maritimes. Ces nuages étaient peut-être aussi naturels que d’autres, mais sûrement provenaient-ils du charbon et du bois que l’on brûlait par forêts et mines entières, et de toute cette eau que l’on évaporait pour actionner les rouages de la puissance.
À l’aérodrome de Calais, le dirigeable actionna ses propulseurs à vapeur latéraux pour se repositionner en fonction du vent et du ponton d’amarrage. L’embarquement, contrairement à Versailles, ne se faisait pas par nacelle, mais par ponton métallique directement au niveau du bastingage. Par ce procédé, la ville assurait des rotations rapides des engins et avait volé la place de porte aérienne sur l’Europe à sa voisine bruxelloise. Tandis que les nouveaux passagers montaient et prenaient possession des cabines, les deux philosophies des espions s’opposèrent. Habillée en femme, de Beaumont saluait en anglais les nouveaux arrivants, les détaillant des pieds à la tête, apprenant en quelques secondes à leur contact ce qu’ils pouvaient lui apporter comme informations, tandis que de Sercq restait en retrait derrière le rideau de sa chambre. La tension entre les deux hommes était de plus en plus vive, le premier reprochant à l’autre la frivolité qui caractérisait ses gestes et son attitude face à la mission qui les attendait, le second se moquant de la rigidité d’esprit qu’il affichait. Ainsi, un soir où James avait persuadé Geneviève de réfléchir au meilleur trajet à adopter entre Plymouth et Dartmouth, cette dernière s’était-elle contentée de rire et de prêcher le hasard des rencontres et des évènements dans leur ville d’arrivée. Puisqu’ils devaient aller à Dartmouth, avait dit la jeune femme, ils iraient, mais pourquoi se projeter autant alors que leur but pourrait bien évoluer dès leur arrivée ?
« Et puis, avait-elle ajouté, je suis sûre que si je demandais à ce jeune Andrew que j’ai rencontré à la proue hier de m’y conduire, il viendrait de Glasgow me chercher pour pouvoir partager encore quelques instants avec moi. Après notre nuit, c’est le moins qu’il puisse m’accorder.
— C’en est trop, Chevalier, cracha James. Comment a-t-on pu vous faire entrer au Secret du Roi avec la mentalité pervertie qu’est la vôtre ? Avez-vous séduit et acheté de vos actes honteux un de nos supérieurs. C’est Tercier, j’en suis sûr, cet arriviste de basse extraction !
— Vous venez de franchir une limite verbale que je ne pardonne pas, petit noble, répliqua aussitôt l’espion. Car l’on ne peut insulter ni ma rigueur, ni mon intégrité, ni mes amis. Alors que ces trois points sont très discutables vous concernant. N’importe lequel membre du cabinet s’étonnera en apprenant qu’un homme tel que vous, sans expérience, sans nom, sans pouvoir ait reçu la charge d’une telle mission. Je n’ai pas besoin d’amis haut placés pour exister et, si ma façon de vivre et jouir de la vie vous déplaît, sachez que mon fleuret vous percera avec le plus grand plaisir. Et je ne parle pas là de jouissance de la chair, mais de celle du métal, et c’est le jaillissement de votre sang qui sera son extase. »
Geneviève de Beaumont sortit de la cabine et le bruit du fleuret que l’on tire fut comme l’appel macabre au duel. James de Sercq hésita quelques secondes. Il connaissait la réputation du chevalier une arme à la main. À Versailles, il avait déjà assisté à un des exploits qui participait à sa légende, un combat pendant lequel cinq adversaires l’avaient combattu sans pouvoir le toucher alors qu’eux subissaient assauts et bottes en parant avec difficulté. Une part de raison lui commandait de rester assis sans répondre au défi lancé, mais cette voix était noyée par celles mêlées de la rancune, pour les plaisanteries et railleries endurées depuis quelques jours, et de la haine de cette différence de mœurs qui effrayait le noble. De Sercq prit ainsi son arme et rejoignit à son tour le pont où quelques curieux étaient déjà assemblés par les cris et exhortations de de Beaumont.
« Allons, viens, petit joufflu ! tonnait-elle, d’une voix aiguë et adoptant à nouveau la langue de Shakespeare. Je vais te faire tâter de mon acier. »
À grand renfort de moulinets et de fentes, la jeune femme s’échauffait et attendait son adversaire. Quand celui-ci apparut, elle salua et se mit en garde, statue silencieuse loin de la débauche de geste et d’énergie qu’elle venait de manifester.
« Au premier sang, annonça-t-elle.
— Au premier sang », confirma de Sercq.
L’homme vit alors fondre sur lui un rapace tout en vitesse, précédé par un trait gris. Il para comme il put la lame qui visait sa poitrine, sentit qu’il avait réussi à intercepter le coup empli de violence aux vibrations qui secouraient son bras et recula. À quelques pas, le dirigeable survolait Londres, que l’on devinait davantage à son smog qu’à ses monuments, mais ni les passages ni les duellistes n’y prêtèrent attention. Ils regardaient, sans comprendre, le Chevalier d’Éon ranger sa lame.
« Vous renoncez ? s’étonna de Sercq. Vous reconnaissez avoir tort.
— Pas un seul instant, dit Geneviève avec calme. Je vous enseigne, puisque vous êtes encore un moineau qui doit être instruit, qu’il ne faut jamais céder à la colère et qu’il ne faut jamais suivre un adversaire sur son terrain d’excellence. Cela vous aura coûté une phalange, mais vous me serez reconnaissant à l’avenir, ne vous inquiétez pas. »
Entendant ces mots, le duelliste baissa les doigts sur sa main. Tout à l’excitation du combat, il n’avait pas senti la lame de son adversaire trouver sa chair et prélever son petit doigt d’une frappe nette. En découvrant le filet de sang qui s’écoulait, la douleur jaillit alors comme d’un barrage qui cède.
« g***e… murmura-t-il. J’aurais ta peau. »
Après une courte escale londonienne, le dirigeable reprit sa route le long de la côte jusqu’à Plymouth. De Beaumont avait annoncé à son collègue qu’ils se sépareraient à leur arrivée, pour travailler chacun de leur côté. À la vue de leur relation et de leurs approches, cela ne pouvait être que profitable aux deux espions et à leur mission. De Sercq avait acquiescé d’un grognement, pour laisser son aîné ajouter que rendez-vous était donné à l’embarcadère de Plymouth cinquante jours après leur débarquement, pour un retour à Versailles.
Ainsi, Geneviève de Beaumont eut tout loisir d’appréhender sa mission comme elle l’entendait, assurée de pouvoir travailler seule. À la proue du véhicule, elle s’était détaché les cheveux et admirait la vue, dégagée de nuages et de fumée. Le dirigeable avait perdu de l’altitude au fur et à mesure que les courants s’étaient refroidis, jusqu’à ce qu’on puisse distinguer les détails des paysages. La côte était striée de panaches blancs s’élevant des usines anglaises et la jeune femme se demanda laquelle de ces installations pouvait bien construire le nouvel armement qu’elle devait trouver. Était-ce cette structure titanesque qui dépassait les autres en superficie, ou au contraire, un de ces points noirs perdus dans la masse de ses semblables ? Tournant son regard de l’autre côté du pont, l’espionne contempla quelques instants les navires de pêche et les patrouilleurs frontaliers danser au gré des vagues. Un porte-avion croisait, frappé des symboles de la royauté anglaise, gigantesque amas de métal fumant, exposant dirigeables de combat et avions à chaudières sur son ponton. Le vaporisme avait permis l’explosion d’une technologie inimaginable il y avait encore quelques décennies et ce navire, cette ville flottante, en était un des plus formidables représentants.
« Impressionnant, n’est-ce pas ? » entendit-elle en anglais dans son dos.
Se retournant avec un mouvement de cheveux tout étudié, Geneviève sourit à l’inconnu qui l’abordait. Elle avait déjà eu l’occasion de remarquer ce grand homme richement vêtu lors de son embarquement à Londres. Il voyageait seul, avec peu d’affaires et une clef qu’il gardait en permanence autour du cou. Une décoration militaire ornait le revers de son costume. Un contact potentiel ? se demanda-t-elle un court instant.
« En effet, répondit-elle sans une once d’accent français, mais au contraire, avec une touche écossaise longtemps travaillée. Je n’avais jamais eu l’occasion de découvrir un tel bâtiment. »
À la façon dont son interlocuteur se rengorgea, elle sut qu’elle avait ferré sa proie. Posant les mains sur le bastingage, se cambrant légèrement, elle joua avec les courbes dont la nature l’avait doté au détriment de son véritable s**e, sans rien laisser paraître de son calcul. L’Anglais s’éclaircit la gorge et fit un pas pour se soustraire à la vue que lui offrait la jeune femme. Un bon point pour lui, nota l’espionne. Les hommes d’honneur étaient toujours les plus délicieux à séduire et à croquer.
« Si vous restez quelque temps à Plymouth, je peux vous arranger une visite, si cela vous intéresse. Je connais très bien les officiers de la capitainerie. Et le commandant de ce navire en particulier.
— Oh, mais ce serait un tel plaisir ! s’exclama-t-elle en joignant les mains. Mais comment le pourriez-vous, servez-vous dans la Royal Navy ?
— Amiral John Jervis, pour vous servir, ma dame. Je suis le capitaine de ce glorieux galion d’acier qu’est le HMS Glory. »
Geneviève sourit de plus belle en entendant le titre de l’officier et son navire d’affectation. Elle s’était donné cinquante jours pour remplir à bien sa mission, mais il lui en faudrait certainement moins si la chance était avec elle. Les deux continuèrent à deviser tandis que le dirigeable effectuait ses manœuvres d’approche au-dessus du grand aérodrome de Plymouth. Le Chevalier d’Éon apprit ainsi, au détour des allusions et des questions innocentes dont elle émaillait la discussion, que Jervis était célibataire, revenait de Londres où il avait rencontré le Roi Georges II, qu’il s’était engagé dans la Navy après avoir fui le domicile familial. Elle dressait mentalement un portrait morcelé de l’homme, de son passé, de son présent, de ses aspirations. Elle exploitait le moindre tic de langage, les gestes dont il n’avait pas conscience, les expressions de son visage, les réactions à certaines allusions pour tester sa loyauté. Elle riait aux plaisanteries maladroites, se montrait impressionnée quand elle devait l’être, curieuse, mais tout en retenue. Lorsqu’elle devait se soumettre aux questions de l’Anglais, elle inventait l’histoire d’une campagnarde de Glasgow, cherchant l’aventure, peut-être une place sur un navire pour partir vers le Nouveau-Monde, ajoutant détails et anecdotes pour consolider son personnage. Aux yeux de Geneviève de Beaumont, Jervis était une forteresse sur le chemin qui la menait à la réalisation de sa mission. Il lui fallait trouver la faille pour investir cette place, cette mine d’informations, et accéder à la suivante. Et pour cela, le plus court chemin était celui qui passait entre un drap et une couverture, et quelques confidences au détour d’un édredon. C’était de plus un chemin le long duquel les deux partis, espionne comme espionné, trouvaient leur compte et leur paiement, sous une forme ou une autre. Montrant toujours une attention sans faille pour la discussion de l’homme, elle s’amusait à imaginer James de Sercq les observer depuis sa cabine. Et sur le pont, tandis que la silhouette de Plymouth se précisait chaque seconde un peu plus, le Chevalier d’Éon mit sa main délicate sur celle rude, posée sur le bastingage, de l’Amiral John Jervis. Ce dernier ne la retira pas. Le Chevalier sut alors qu’elle avait conquis la place.
Aussitôt débarqué, l’amiral emmena ce qu’il considérait comme sa dernière conquête, sans se douter de l’inversion des rôles, vers la sortie de l’aérodrome. Hélant un cocher, il hissa de Beaumont sur le marchepied, pour qu’elle ne se salisse pas ses bottes dans la boue qui couvrait les rues de cette partie de Plymouth et Geneviève s’amusa de cette attention. Elle était toujours vêtue de ses habits de voyage et ne donnait pas l’impression d’être la plus fragile des femmes, mais un gentleman ne se souciait pas de ces détails, semble-t-il.
« Avez-vous donné une adresse pour vos affaires ? s’enquit-il soudain.
— Non, aucune. Je pensais me faire conseiller un établissement sur place.
— Alors je vous emmène au Chardon Ardent. C’est une auberge des plus respectables près de la capitainerie. Je vous aiderai de là à trouver un vaisseau en partance pour les Amériques. »
Les deux passagers continuèrent ainsi leur discussion jusqu’à l’auberge, la poursuivirent autour d’un repas que Jervis commanda et paya. Le vin aidant, les langues se délièrent et l’officier de la Navy laissa échapper quelques mots, parlant de traversées dangereuses dans les mois à venir entre les côtes françaises et anglaises. Le Chevalier d’Éon ne releva volontairement pas ces allusions. Elle voulait s’enfermer dans le rôle de la provinciale qu’il fallait éblouir, elle voulait que l’Anglais se mette en valeur, en lui montrant le HMS Glory, le joyau de l’armada insulaire, en lui faisant partager les secrets qu’abritaient les coursives et les hangars. Cela n’était pas le principal but de sa mission, mais si un armement nouveau était en cours de développement à Dartmouth, le porte-avion serait le premier à en bénéficier. Geneviève connaissait bien les hommes, et pour cause, et elle savait pertinemment qu’elle pouvait amener Jervis à lui confier des secrets d’État auxquels il avait accès, de par sa position. Ce n’était qu’une question de temps. Ce n’était qu’un jeu. De pouvoir, de rebuffade, de désir inassouvi. De contrôle. Elle avait toutes les cartes en main, il lui suffisait de ne pas gâcher ses atouts.
Ainsi, le premier soir, remercia-t-elle l’officier pour sa galante compagnie. Elle demanda, innocence et battement de cils, s’il était possible de voir le titan des mers au point du jour et obtint la réponse positive qu’elle avait forcée. Le lendemain, pendant et après la fameuse visite du porte-avion, elle se fit tactile. Effleurant ici de la main, ou, dans un couloir étroit, de sa poitrine, laissant apparaître une épaule. Elle étudiait ses gestes et les réactions de l’amiral, veillant à rester impassible comme si chaque mouvement était un hasard dont elle était inconsciente. Troubler les sens et l’esprit de l’officier célibataire s’avéra l’un des plus simples jeux de séduction auxquels elle eût pris part. Et lorsqu’elle laissa sur le seuil de sa chambre l’homme bouillonnant, lui déposant un chaste b****r sur la joue, ce fut pour savourer derrière le battant la vue de cette figure d’homme éduqué retenant ses pulsions. Était-ce le célibat qui rendait les choses aussi aisées ou incarnait-elle aux yeux de l’homme un fantasme inavoué, celui de l’inconnue rencontrée sur un dirigeable, séduite en quelques minutes et emmenée dans une garçonnière ? Peu importe, en définitive.
Le troisième jour, de Beaumont aperçut James de Sercq alors qu’elle se dirigeait vers la capitainerie pour y être présentée à d’autres officiers. Vêtue d’une robe modeste, pour ne pas trahir l’histoire de la frêle Écossaise qu’elle avait mise au point, elle croisa l’espion au détour d’un entrepôt jouxtant les quais publics. Il était vêtu comme un sans-abri, alors qu’elle marchait au bras d’un homme portant insigne d’amiral et décorations militaires. Elle ne put s’empêcher de sourire et se blottit quelques secondes contre son protecteur. S’il pensait franchir le rideau de gardes qui condamnait l’accès au port militaire dans cette tenue, il allait recevoir une nouvelle leçon. Elle devait toutefois s’avouer agréablement surprise de constater qu’il s’était abaissé à endosser un tel rôle.
Au sein de la capitainerie, Jervis la délaissa pour rejoindre d’autres officiers tout aussi gradés et importants que lui, nota Geneviève. Elle eut ainsi tout le loisir d’observer la vue sur le port. Plusieurs bâtiments de guerre mouillaient au large de Plymouth, amoncellement de métal brut laissant échapper panaches blancs et gris. Il y avait là des cuirassés, des frégates rapides, des remorqueurs, reconnut-elle, tous ayant abandonné les mâts et les voiles qui les rendaient autrefois si gracieux pour se doter des chaudières et cheminées qui défiaient le ciel et les vagues. Le feu et le métal sur l’eau, où autrefois il y avait le bois et l’air… Les rumeurs dans son dos gonflèrent et, se retournant, elle vit Jervis s’approcher.
« Je l’avais évoqué ce matin, je vais devoir vous laisser quelques heures, je le crains. Je dois présenter les ordres du Roi aux différents commandants. Souhaitez-vous m’attendre ici ou vous fais-je raccompagner ?
— Je vous avoue me sentir lasse, Amiral. Je vais me retirer et vous attendre. Rejoignez-moi ce soir… dans ma chambre… Et ne me décevez pas. »
La nuit était tombée depuis plusieurs heures sur Plymouth quand le Chevalier d’Éon aperçut, traversant le banc de brume qui avait envahi la rue, la silhouette de son pantin. Elle le vit s’arrêter quelques secondes devant l’entrée de l’établissement, faire demi-tour pour finalement revenir sur ses pas à nouveau. Il enleva son tricorne et s’essuya le visage à l’aide d’un mouchoir. De Beaumont le vit jeter un regard en arrière pour finalement reporter son attention sur l’hôtel et en pousser la porte. L’éclat de la lumière perça quelques secondes les ténèbres du passage, suffisamment toutefois pour que l’espionne discerne, le long de la rue perpendiculaire, une troupe d’une dizaine d’hommes de la Royal Navy armés menés par un grand personnage en costume sombre.
Ai-je été percée à jour ? se demanda-t-elle aussitôt.
Elle tâta la dague qu’elle dissimulait le long de son bras gauche, puis celle dans son dos pour se rassurer et se remémora les derniers évènements. Depuis que le dirigeable avait quitté Londres, elle s’était gardée de parler français. Jervis n’avait jamais touché le seul organe susceptible de trahir sa véritable identité sexuelle et ses interrogatoires avaient toujours été discrets et légers pour ne pas brusquer l’Anglais. Était-ce un des servants du dirigeable qui avait vendu la mèche et révélé que le véhicule venait de Versailles en premier lieu ?
Après un dernier coup d’œil par la fenêtre où elle n’aperçut aucun mouvement, elle calma sa respiration et envisagea différents scénarios. Si son déguisement était percé à jour, elle pouvait toujours éliminer l’amiral et porter un coup à l’état-major anglais, puis fuir par les toits – elle avait mis à profit les deux nuits précédentes pour repérer trois chemins potentiels : cela ne serait pas compliqué. Puis, de là, mettre le cap sur un port et un aérodrome, ou prendre la route pour Dartmouth. À peine avait-elle fini de mettre ses pensées en ordre que quelqu’un toqua à sa porte. Lançant un « Entrez » d’une voix ferme, elle feignit la surprise en voyant se découper Jervis dans l’encadrement de la porte.
« Je désespérais de vous voir arriver », lança-t-elle d’une voix lascive.
Elle s’approcha, posant ses mains sur la poitrine de l’homme. Celui-ci tressaillit à son contact, mais loin des réactions qu’elle espérait susciter par ce toucher, l’Anglais n’entra pas. L’espionne n’en fut que plus attentive aux bruits alentour pouvant témoigner de l’entrée des soldats dans l’établissement – et la nécessité d’éliminer son interlocuteur.
« Madame, dit-il. Je suis aux regrets de vous annoncer que je dois vous quitter cette nuit même. Je pars dans l’heure pour le Nouveau Monde. »
Si la phrase tomba comme un couperet, elle éclaira d’un jour nouveau le manque de réaction de l’amiral. Celui-ci ne voulait pas répondre aux avances de Geneviève parce qu’il était attendu. Les soldats dans la rue constituaient une escorte, rien d’autre. Ce rebondissement remettait en question le stratagème du Chevalier. Si Jervis ne restait pas et s’éloignait sentimentalement, aucun secret sur l’oreiller n’était à espérer.
« Quand reviendrez-vous ? demanda-t-elle.
— Je dois vous avouer que je l’ignore. Je pars pour de longs mois, avec une très large partie de notre flotte. Nous allons mater la rébellion de certaines de nos colonies. »