Les Marx Borthers… and Sister !, Alan WARD-1

2031 Mots
Les Marx Borthers… and Sister !Alan Ward traduit par Stéphanie Follebouckt Le Comedy Circus, 72 East 45th Street. Sally s****e sort du métro à l’arrêt 42nd Street et parcourt les trois pâtés de maison à pied. Le portable sonne, air de la dernière scène du Faust de Gounod. « Bonjour ma chérie. » « Ouais M’man, tu veux quoi, je suis en route pour le boulot. » « Tu appelles ça un boulot ? » « Laisse tomber M’man. » Jessie Finkelstein ne lâche pas sa proie. « Tu t’es déjà trouvé un mec bien là où tu bosses ? L’endroit classe. Je veux parler de ton job en journée, pas… ça. Tu as trente ans, Sall ! C’est presque trop tard… » « Salut M’man. » Ce soir, Sally a décidé d’incarner son personnage de s****e, et elle trimballe tous ses costumes et accessoires dans son sac à dos (soutien-gorge en latex, perruques, gode, et pyjama de petite fille modèle assorti d’un cornet de glace en plastique). Abe The Bear est un gars massif. Il pousse la porte du Comedy Corner, 96 East 3rd Street, Lower East Side, s’y glisse et est assailli par l’odeur de vieux tapis imbibé de bière. Un endroit populaire, bruyant, souvent agité. De la haute voltige pour un humoriste seul en scène. Mais ce soir c’est vendredi. Public nombreux. Bon cachet – sauf s’ils le chassent de scène en sifflant. Ce qui ne manque pas quand ses piques égratignent un peu trop les politiciens “populaires” et les éminentes personnalités télé. « Hé, Abe, il est où ton respect ? Dégage !!! » Suivi de sifflets et de tomates. Au 35 South 4th Street, le Come-Die Laughing (les propriétaires de ce club sont très fiers de leur sens de l’humour ironique et cool) se situe à la limite de Williamsburg à Brooklyn, suffisamment loin des foules pour attirer la population locale mais assez près pour récupérer quelques touristes du Guide du routard. Une grande partie de Brooklyn souffre de gentrification. Mais au moins ça amène des spectateurs aisés et nombreux, allant de la génération Y aux personnes d’âge mûr. Accoudé au bar, Ben Bello sirote sa bière. Il fait l’ouverture de la deuxième partie ce soir. Un bon créneau. Il fera sa routine historico-politico-satirique sérieuse sur l’Amérique Latine avec un accent hispanique lourdingue, entrecoupée de gags faciles et mordants sur l’actualité de la semaine. Le contraste entre les deux fait toujours marrer. Ça ne changera pas l’histoire, le monde ou l’Amérique mais pourrait faire réfléchir une personne ou deux. Ou pas. * Ce que l’on appelle le stand-up – un humoriste seul sur scène debout devant un micro – existe au moins depuis le milieu du dix-neuvième siècle dans les music-halls et les spectacles de variété. Mais il y a quelque temps, une nouvelle catégorie d’humoristes a fait son apparition, se produisant dans de petits clubs miteux, à un jet de crachat du public encaqué – et impitoyable. S’ils ne vous aimaient pas, leur désapprobation était cruelle, depuis les sifflets jusqu’aux tomates pourries. De vrais champs de bataille de l’humour (on devait laisser son flingue au vestiaire). Et pendant un certain temps, les soirées dans les Comedy Clubs avec de bons artistes étaient gages d’un humour déchaîné, hilarant, lacrymal, bouleversant. Le public ressortait débordant d’une énergie que seul peut générer un rire profond, véritable. Mais après… mais après… progressivement, insidieusement, le Zeitgeist du PC – Politiquement Correct – a infiltré la société, pointant du doigt les Vrais Mauvais : ceux qui manquaient de respect aux plus démunis, opprimés, persécutés. Et c’était bien. Mais les Correcteurs Politiques n’ont pas freiné leur élan et ils ont continué de voler à la rescousse de ceux qu’ils considéraient, en leur Sagesse PC, incapables de se défendre face à une blague, même gentille, ou une critique, même fugace. Les Correcteurs n’avaient aucun sens de l’humour et, dans les Comedy Clubs, l’autocensure s’est abattue comme une pluie verglaçante. Les comiques n’osaient plus faire de blagues à propos de quoi que ce soit. Et l’humour s’est tari, aussi fade et mou qu’un vieux plat de frites. Pendant cet Âge Obscur, Sally, Abe et Ben se sont accrochés, ont joué le jeu du PC, mêlé de subtiles nuances de dissension, et ont compté sur leurs jobs alimentaires – consultants pour des groupes de pression ou des cabinets d’avocats. Jusqu’au jour de novembre 2016 où l’Âge Obscur a subitement pris fin pour être remplacé par un Âge Plus Obscur, le règne d’un Président qui débitait et twittait des ragots, des moqueries, des bobards et des attaques gratuites aux dépens des faibles, des handicapés, des pauvres, des malades, des femmes, des étrangers…, qui que ce soit. Et d’un seul coup les humoristes ont été délivrés. Ils étaient libres d’aligner les blagues, les gags et les sketches sur tous ces sujets auparavant interdits – ils ne visaient pas les sujets eux-mêmes mais les retournaient contre le Président et ses Hommes, avec un degré de satire rarement atteint en trente ans. Le retour de l’humour ! Sally, Abe et Ben ont étudié les sciences politiques, l’économie, le droit dans les universités de la ville : Columbia, NYU et Fordham. Pas cons, ces comiques ! Mais ils ne se sont jamais rencontrés. Il y a des centaines de Comedy Clubs à New York, et le destin, ou la synchronicité, ou simplement la Vie, ne les a jamais réunis nulle part. Jusqu’au 16 septembre 2017. Il advient qu’après avoir étudié dans la même ville et fait des années de stand-up, Sally, Abe et Ben se rencontrent pour la première fois au Comedy Corner le 16 septembre 2017 – et cette rencontre est magique. Ils rigolent, blaguent, sanglotent, se foutent de la gueule du public, se rejoignent sur scène, interagissent et improvisent, se lancent dans des gags absolument tordants sur la politique, l’histoire, les sujets de société, l’économie… et le Président ! Ils s’accordent comme personne avant eux au Comedy Corner et le public est complètement scotché. Standing ovation et trente minutes de rappels. Le lendemain matin, Sally appelle sa mère pour lui dire qu’elle a fait une super performance – une de ses meilleures – et qu’elle a rencontré deux mecs très drôles, brillants, avec une vraie conscience politique. « Ils sont déjà mariés ? » demande Jessie. « M’man lâche-moi s’il te plaît. » « Bon, c’est qui ? Ils sont Juifs ? Donne-moi leurs noms. Je pourrais peut-être trouver à les caser dans ma forêt généalogique. » « Abe The Bear et Ben Bello. » « Tu te fous de moi ? Ce ne sont pas leurs vrais noms. C’est comme Sally s****e. » « OK, OK… Abraham Baer et Benjamin Borrero. » « Ma chérie, tu es trop mignonne. » * Jessie Finkelstein est généalogiste amateur et passe le plus clair de son temps à retracer l’origine de sa famille – et toutes ses branches annexes – jusqu’à l’Europe du dix-neuvième siècle. La tâche est rude. Mais elle est déterminée notre Jessie, et cela fait des années qu’elle s’obstine. Petit à petit, elle a commencé à le faire pour des amis et, vingt ans plus tard, elle a réuni autour d’elle un clan de généalogistes talentueux et compétents ; tous sont testés et approuvés avant d’être autorisés à entrer dans le groupe. C’est une b***e redoutable, “Les Génies” comme ils se surnomment, et les généalogistes amateurs et professionnels les considèrent comme faisant partie des chercheurs les plus précis et efficaces en la matière, pas seulement à New York mais dans tous les États-Unis. Une des qualités principales des Génies est qu’ils associent les anciennes méthodes de recherche bien rodées et la technologie moderne. Il arrive que le long tube avec une feuille de 150 cm déchirée sur les bords et recouverte d’encre noire au stylo-plume fasse son apparition lors de grands événements. Mais la plupart des présentations d’arbres généalogiques se font sur des écrans d’ordinateur, avec tous les outils de traitement des images : changements de perspective, zooms, 3D, couleurs pour accentuer ou contraster, boutons à cliquer pour faire apparaître des notes descriptives ou explicatives, jusqu’aux images des gens eux-mêmes – scans d’après photos ou silhouettes animées inspirées des costumes et coutumes d’époque. Et pour les présentations spéciales, les ordinateurs sont reliés à des projecteurs, propulsant ces gens et leur passé sur des écrans comme au cinéma, dans les moindres détails. * Sally, Abe et Ben continuent à bosser ensemble. Ils affinent et perfectionnent leur numéro, y ajoutant une bonne dose d’impro. La satire politique s’aiguise, jusqu’à faire mal parfois. Ils se produisent à guichets fermés au Comedy Club le 30 septembre, salués par un tonnerre d’applaudissements et des rappels incessants. Le lendemain matin, le portable sonne. Par deux fois, Sally fait semblant de ne pas entendre. Finalement, à la troisième sonnerie, elle décroche. « Ouais M’man, qu’est-ce qu’il y a ? Il est 7 h 30 du matin ! » Un souffle haletant et une voix aiguë retentissent dans le téléphone. « Je les ai trouvés, Sall ! Tu vas pas le croire. » « Qui M’man ? » « Abe et Ben !!! » « Et c’est pour ça que t’appelles à cette heure-ci ? » « Non, c’est extraordinaire ! Je peux venir avec mon tableau ? Tout de suite ? » « Tout de suite ? » « Oui, tout de suite ! Tu as des trucs à faire ? » « Eh bien on est samedi, j’ai dormi trois heures et j’ai une gueule de bois, mais je dois bien pouvoir t’accorder quinze minutes. » Jessie n’est pas trop douée pour capter l’ironie. « J’arrive dans dix minutes. Ne bouge pas ! » Pile dix minutes plus tard, la sonnette retentit et Jessie se prend presque les pieds dans le paillasson en se précipitant à l’intérieur, agrippant avec soin le grand tube métallique dans lequel elle transporte ses cartes généalogiques. Sans demander la permission, elle dégage la table et déroule son document, à l’impression nette et soignée sur une solide feuille plastifiée de 150 sur 150. L’engouement pour la généalogie a généré nombre de logiciels, techniques d’impression et magasins spécialisés pour satisfaire les besoins des aficionados. « Regarde ! » Sally est absolument incapable de comprendre quoi que ce soit dans cet enchevêtrement de lignes, de noms, de notes et de références. « Quoi ? » « Vous êtes tous en ligne directe, Sall ! Ligne directe ! Regarde. En 1920 Julius Henry Marx a eu un fils, Aaron, qui a épousé Esther Liebovitz en 1923 et ils ont eu un fils, Samuel, en 1925 ». D’un œil distrait, Sally tente de suivre les noms et les lignes. « Sam est mort en 2005 – crise cardiaque, le pauvre homme – mais il a eu un fils en 1955, Julius, prénommé ainsi en hommage à son grand-père même si les gens l’appelaient Jules. » Jessie cesse de parler deux secondes. Sally baille et se ressert une tasse de café. « Et Jules a épousé Jessie Stiller en 1985 et ils ont eu une fille en 1988… » Sally réfléchit. Jessie s’interrompt. Puis c’est Sally qui s’interrompt. « Donc je suis l’arrière-petite-fille de Julius Henry Marx ? » « Oui Sall ! Et tu peux en être fière ! » Sally avale longuement une gorgée de café mais son mauvais caractère notoire prend le dessus : « Quel est le p****n de rapport avec le fait que je sois l’arrière-petite-fille d’un mec juif du début du vingtième siècle appelé Julius Henry Marx ? Il y en avait des milliers comme nous à l’époque, Maman ! Tu me fais perdre mon temps. Je retourne me coucher ! » Jessie esquisse un de ses malicieux sourires de mère juive. « Parce que Julius était plus connu sous un autre nom. » Franche pause et sourire plus franc encore. « Quoi, Maman ? Abrège mes putains de souffrances… Son nom ! » « Groucho. Groucho Marx est ton arrière-grand-père. Pas mal comme ADN pour une humoriste, hein ? Et il y a mieux… » Jessie démontre à Sally, détail après détail, nom après nom, note après note, que Abe est l’arrière-petit-fils de Chico Marx, pointant minutieusement un mariage avec une Afro-américaine dans les années cinquante, ce qui explique le fait que Abe soit noir. Et que la lignée de Ben depuis Harpo s’est enrichie d’une union avec un Cubain au début des années vingt, d’où son nom de Berrero. La surprise laisse la place à l’incrédulité puis au choc. Sally s’affale dans le canapé et, malgré l’heure matinale, se verse un grand verre de whisky qu’elle engloutit, rapidement suivi d’un autre. * “Les Marx Brothers… and Sister !”, comme on les connaît désormais, continuent de jouer le même genre de spectacle. Leur approche s’inscrit dans la ligne tracée si brillamment par les animateurs des late shows de plus en plus populaires : Stephen Colbert, Seth Meyers, Samantha Bee, Trevor Noah, Bill Maher, Michelle Wolff, John Oliver… Leur spectacle est vif, ininterrompu et varié : faits et histoires bruts, pas drôles, souvent choquants ; satires et sarcasmes hilarants et mordants, jusqu’à dépasser l’humour et atteindre le stade qui fait mal ; rôles de leurs arrière-grands-pères avec un minimum de masques et costumes, Groucho ou Harpo se payant la tête du Président, de ses conseillers ou d’une célébrité quelconque – politicien, acteur ou rock star, personne n’y échappe. Abe, le grand Afro-américain, mène la fronde en matière de violences policières et de corruption ; Ben, le latino, couvre tout ce qui concerne les Mexicains, les déportations, le contrôle migratoire et le “terrorisme” avec son accent inimitable ; Sally est la Fomentatrice Féministe des sketches ciblant la discrimination et le harcèlement sexuels. Ils ne font pas seulement du stand-up en solo, duo ou trio mais ils donnent un sens nouveau et postmoderne au genre, se roulant sur scène et dans la salle, se bagarrant et hurlant. Tout cela pour le plus grand plaisir des spectateurs.
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