Chapitre 1 : Une nouvelle année      8

1176 Mots
Chapitre 1 : Une nouvelle année Début 53 av. J.-C. Une voix connue, synonyme d’espoir. Pas de doute. Je frémis à ce son. Je l’entends fulminer et ses paroles résonnent à mes oreilles comme autant de merveilles. ⸺ Conduisez-moi auprès de mes hommes ! Sortant de la torpeur dans laquelle je suis plongé depuis plusieurs jours, au point d’ignorer les appels fréquents de Leonidas qui cherche à entretenir la flamme d’une discussion qui n’a que pour seule mérite de faire passer le temps dans ce bâtiment humide et puant, j’entends des pas s’approcher rapidement. Et dans une déferlante de couleurs, comme entouré d’un halo surnaturel apparait Jules César, flanqué de quelques membres de son état-major. Enfin il est là. Son visage n’exprime qu’écœurement et surprise. Il y a de quoi être choqué par les conditions dans lesquelles ont été tenus ses hommes qui sont aussi ses amis. L’odeur dans ce couloir obscur est nauséabonde, mélange de fange pourrie et de pierre suintante mêlée à celle plus suffocante des corps transpirants et d’excréments. Il y règne une chaleur insupportable et déjà le proconsul sue à grosses gouttes. Il s’éponge le front à l’aide de son écharpe de soie, cadeau de Crassus, son ami triumvir et ordonne : ⸺ Libérez-les tout de suite ! C’en est trop, il ne peut soutenir plus longtemps la vision de son plus fidèle lieutenant, Leonidas Zacharias, enchainé tel un esclave, amaigri. Tout comme il ne peut admettre que le frère de son général, Marcus Falerius, soit retenu de la sorte derrière des barreaux. Quelles que soient les fautes dont on les accuse, ils ont droit à un logement plus confortable, ne serait-ce que par égard pour leur position. ⸺ Tu les feras amener dans tes propres quartiers, lance-t-il encore à l’adresse de Cicéron, le commandant du camp. ⸺ Mais, ô grand César, ose protester ce dernier, ces hommes sont coupables de graves faits. Le regard dur que lui adresse le proconsul suffit à lui faire baisser instantanément la tête. Il n’y a rien à rajouter. ⸺ Nous nous occuperons de cela plus tard, reprend le proconsul en tournant déjà les talons, se dirigeant vers la cellule où est retenu Leonidas Zacharias. Je prends personnellement cette affaire en main et j’y apporterai les réponses nécessaires. Obéissant, le centurion en charge des interrogatoires parait bien penaud quand il ouvre une à une les portes des cellules, courant pour ne pas faire attendre César, la tête aussi basse que celle de Cicéron. Et ses légionnaires mettent autant de zèle à retirer les chaines des prisonniers, n’osant regarder ces derniers qu’ils ont pourtant malmenés dans les mois passés. Certes, Leonidas et Gaius n’ont plus eu à se plaindre de brutalité, mais ils ont été soumis à un traitement qui n’est guère plus noble : laissés à l’abandon, croupissant dans leurs cellules au milieu de leurs excréments, nourris avec des restes destinés aux animaux et souvent largement pourris, ils ont passablement souffert. Je n’ai eu de cesse d’essayer de récupérer le torque offert par Niamh et jeté à quelques mètres de là par Lucius. Mais je n’y suis jamais parvenu et peu à peu j’ai été obsédé par ce bijou, au point d’oublier tout le reste, ce qui m’a bien aidé à endurer cette situation. Leonidas, quant à lui, a passablement dormi, s’évadant dans ses souvenirs, prenant le temps de savourer une vie qui a été jusque-là peuplée d’expériences fabuleuses. Mais malgré tout il désespérait de voir venir César et hésitait très fortement à se transformer en loup pour s’évader une bonne fois pour toute de cette maudite cellule. Il parlait avec moi au travers du mur mais cela ne durait que le temps qu’un des gardes vienne nous hurler de nous taire. Et depuis quelques jours la conversation est rompue. Mes propos sont d’ailleurs devenus de plus en plus confus. Le Grec est en grand soucis pour son ami. Mais je ne suis pas la seule source de ses préoccupations puisque Bepolitan en représente une autre : malgré nos appels répétés, le Gaulois ne nous a pas adressé le moindre mot depuis trois semaines. Leonidas craint le pire le concernant. Il s’est donc résolu à se transformer cette nuit, au risque de révéler sa véritable identité. César est arrivé dans l’intervalle et enfin nous allons être relâchés. Le cauchemar se termine. Quand il est emmené au dehors, soutenu par deux légionnaires de la garde personnelle de César, il est aveuglé par la lumière et ils doivent le porter jusqu’à sa nouvelle demeure, les quartiers personnels de Cicéron où trois esclaves le lavent. Je le rejoins peu après. Silencieux, le regard vide, je ne manifeste guère d’émotion quand on s’occupe de moi. Mes mains sont rivées sur le torque que j’ai enfin récupéré, premier geste accompli dès qu’on m’a retiré mes chaînes, me lançant sur l’objet comme un chien se jette sur son os. Je parais avoir sombré dans une folie inquiétante : au vu des épreuves traversées, il est hélas normal de craindre pour ma santé mentale. Les jours qui suivent sont du même acabit : si Leonidas récupère très vite, reprenant goût à la vie et appréciant chaque instant passé au grand air devant le quartier général de Cicéron où il reste des heures durant à regarder le paysage, je demeure prostré dans ma couche, n’ouvrant même pas les yeux. N’ayant plus goût à rien, épuisé par le moindre geste, je n’éprouve guère plus d’envie de parler. Je n’ai échangé aucune parole depuis ma libération avec mon ami, Leonidas. Parce que j’ai le sentiment d’avoir tout perdu : Niamh, ce qui est assurément le pire, et ma dignité, ce qui ne l’est pas moins, mais aussi mon innocence. Devenu définitivement adulte après l’horrible expérience vécue dans les geôles, je ne me fais plus d’illusion sur l’existence : celle-ci est noire et peu enviable. Dans le monde des adultes, on ne fait qu’y guerroyer, tuer et trahir. Mais comment font-ils pour aimer un tel univers ? Pourtant ils n’ont de cesse de vanter l’âge adulte comme le plus beau moment de leur existence. Est-ce qu’une fois devenu majeur, l’homme devient subitement pervers ? Inévitablement ces questions m’amènent sur le terrain de la lycanthropie. Déçu par l’être humain, je me tourne vers l’animal qui vit en moi, me disant qu’au moins celui-ci n’est pas aussi retord. Jamais un loup ne s’est montré égoïste ou envieux. La trahison n’existe pas dans le monde animal, car c’est bien cela qui me peine le plus, hormis bien sûr la perte de Niamh. Mais en ce qui concerne cette dernière, je commence à me faire une raison : je n’ai aucune chance de la revoir et encore moins de la récupérer. Elle restera à jamais une belle histoire qui a hélas trouvé un épilogue douloureux. Par contre, l’attitude de Lucius m’arrache des larmes. J’ai cru être son ami. Nous avons tout partagé. Et Lucius m’a traité comme si jamais nous ne nous étions connus. Un ami n’agit pas de la sorte. Il ne s’empresse pas de livrer celui qu’il prétend apprécier à des geôliers cruels, prétextant de faux arguments pour mieux l’accuser. Lucius m’a tué. Certes nous n’étions plus en très bons termes depuis quelques mois, mais pas au point qu’il me plante un glaive dans le dos. Je suis désormais convaincu d’une chose et l’expérience terrible que je viens de vivre a au moins le mérite de m’ouvrir les yeux : jamais Lucius n’a réellement été mon ami. Je l’ai toujours soupçonné de me jalouser : c’est hélas fondé. Lucius est empli de haine à mon égard. Il est un être vil, représentant de cette humanité si détestable, cette humanité que je vais quitter en acceptant définitivement le pacte que m’a offert Leonidas. Je vais devenir lycanthrope.
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