II-2

2395 Mots
Elle leva la main. — Vous entendez ces grondements ? L’homme, naturellement protecteur, sourit en la sentant inquiète. — Ce n’est que l’orage qui roule sur la baie, expliqua-t-il. Entre continent et presqu’île, il cherche le passage. Il râle, c’est normal ! — Attendez qu’il s’éloigne vraiment, je vous le demande. Ensuite, vous partirez. L’homme hésita encore. — Il faut que j’y aille… — Pas d’inquiétude ! Vous serez quand même à l’heure pour dîner si c’est cela qui vous préoccupe ! — Je n’ai pas très faim, à vrai dire ! Elle le regarda dans les yeux. — Elle si, peut-être… — Je n’ai pas rendez-vous et… — Et cela ne me regarde pas. Vous avez raison. Nous ne nous connaissons pas encore assez pour que vous ayez envie de me déballer votre vie sentimentale. — Tout juste ! Le « encore »l’amusa. — Cependant… dit-elle en cultivant le sous-entendu. — Oui ? — Un homme seul venu d’ailleurs qui roule vers Quiberon en fin de journée d’été ne peut pas avoir pour seul projet de se glisser sous les draps pour regarder la télé ! Elle eut un sourire désarmant avant de susurrer : — J’ai bon ? — Je n’ai pas parlé de télé ! — Vous voyez bien ! — Ce n’était que pour vous donner raison ! Il se tourna vers la mer envahie d’ombre et de pluie. — Filez sous la douche, je n’attendrai pas plus longtemps avant de vous tirer ma révérence ! — Oh, jolie phrase ! L’invité se retourna. Elle eut peur de l’avoir agacé et de lui donner ainsi le prétexte pour s’en aller. — J’y vais, j’y vais ! dit-elle en s’esquivant. Une fois qu’elle eut disparu dans l’escalier, il soupira. — Mais qu’est-ce que tu fous là ? dit-il à voix basse. La nénette est manifestement toute seule chez elle. Tu ne la connais pas. Elle te la joue tee-shirt mouillé et ça t’amuse la rétine, mon s****d ! Tu en profites surtout qu’elle n’a pas peur de s’exhiber. C’est vrai qu’elle est plutôt bien f****e mais… Il baissa la tête puis il reprit son monologue : — Alors quoi ! Tout à l’heure, son mari, celui que tu vois sourire sur la photo devant toi, il va se pointer dans la carrée, comme un génie qui sort de sa lampe. Il va te demander ce que tu fais chez lui. À ce moment-là, c’est toujours comme ça que ça se passe dans le vaudeville, sa femme va débouler de la douche, une serviette… à la main. Minimum syndical, la production économise sur le costume ! Comment il va prendre ça, tu crois ? La vérité va ressembler à un gros mensonge et il va t’en allonger une ! Et une autre pour elle ! Il haussa les épaules. Il entendit l’eau couler à l’étage. Il fit quelques petits pas comme un acteur qui répète son texte. — T’es chez une nympho peut-être, reprit-il d’une voix doucereuse. Une greluche qui drague les inconnus sur la route, qu’il pleuve ou qu’il vente, pour se payer un peu de bon temps quand le balèze est en train de faire rentrer de la tune pour que sa petite femme chérie craque du blé sans compter. S’il ne se pointe pas à temps pour briser le charme, elle va se faire boudeuse aux yeux humides, avec les cheveux mouillés tirés en arrière. Tu ne vas pas pouvoir y résister assez fort et tu vas craquer. Elle va se la jouer sangsue comme tu aimes et tu vas partir en live. Parce que tu te connais, tu sais bien que tu vas avoir une envie si naturelle qu’il serait trop moche de la réprimer. Il soupira. Il se pencha vers la table basse, saisit une revue et la feuilleta sans vraiment regarder les pages qui défilaient. — Après, tu vas le regretter, tu le sais déjà ! dit-il avec lucidité. Il regarda la mer maintenant plongée dans le noir de la nuit et il resta silencieux et immobile pendant de longues minutes. — En même temps, reprit-il tout bas, dents serrées, il ne s’est rien passé et il ne se passera rien. Elle va revenir de sa séance de vapeur. Tu vas enlever de ta tête les images du film qui passe encore et encore. Tu vas te boire un godet en sa compagnie pour rester poli, balancer quelques banalités en restant distant et te barrer gentiment. Mais vite ! Il secoua la tête. — Mais si elle… Il sentait le sol se dérober sous ses pieds. Du coup, il décida de résister en essayant de se motiver. — Elle va regarder l’heure, s’apercevoir qu’il est temps d’arrêter ses conneries et te raccompagner. Elle a eu peur de l’orage. Mais c’est fini, le tonnerre. Les éclairs sont partis vers le sud. Chacun va retourner à ses moutons et basta ! — Vous parliez à quelqu’un ? La jeune femme venait de revenir au salon, la tête enturbannée par une serviette nouée avec élégance et le corps dissimulé par un peignoir immaculé. — Non, non ! Je marmonnais. — Oh, ça m’arrive aussi à moi de parler toute seule ! Je me raconte des trucs, des histoires quoi. Vous savez, les femmes rêvent toujours un peu. Une manière de se sentir moins seule. Mon mari ne rentre pas tous les soirs. Et s’il rentre, c’est très tard. Il me délaisse trop. J’ai peur. Voilà ! — Mais vous faisiez quoi, pieds nus sous la pluie, avec votre petite robe de cérémonie ? Elle rit de bon cœur. — Je revenais d’un cocktail au port de plaisance. La pluie a tout gâché. Tout le monde est parti comme une volée de moineaux. C’était si fort, tout d’un coup ! Je me suis retrouvée seule au bout du parking. Vous y étiez, non ? Il ne répondit pas. — Vous étiez venue seule ? demanda-t-il. — J’avais trouvé un chauffeur complaisant ! — Il vous a oublié ? — Les étalons magnifiques ne survivent que sous le soleil. Vous savez, ils ne résistent pas longtemps quand le décor se laisse tirer vers le gris ! — Donc vous êtes partie… — Faute de mieux, j’ai décidé de rentrer à pied. — Sous ces averses ? — Il ne pleuvait pas au début. Juste du vent. J’ai cru que j’avais le temps de revenir me mettre à l’abri. Ce n’est pas si loin après tout. J’ai l’habitude de marcher. Elle regarda ses mains, fit machinalement tourner son alliance en or blanc. — Mes chaussures ont pris l’eau tout de suite. Je les ai enlevées. Pour la robe, c’était plus difficile, vous me comprenez, n’est-ce pas ? Bien sûr qu’il comprenait. Il n’était pas foncièrement idiot. Elle voulait probablement rappeler qu’elle ne portait rien dessous et qu’elle ne pouvait donc pas se mettre à marcher nue sous la pluie. Elle attendit une réaction de la part du visiteur, mais celle-ci ne vint pas. Alors elle le regarda avec une certaine arrogance en se cambrant discrètement comme si elle n’avait pas l’intention de perdre la main. — Vous avez pu voir comment je suis faite… Elle reprit sa respiration. — Assez précisément même ! ajouta-t-elle. J’ai un peu honte, vous savez ! Il entendit tinter la clochette de son ange gardien voletant autour de son crâne. — Mais honte de quoi ? demanda-t-il d’une voix blanche. Elle s’approcha de lui. — Vous avez dû penser à des choses… Il se défendit aussitôt : — J’ai juste vu une femme aux vêtements trempés qui rentrait chez elle sous la pluie. Je ne vois pas bien ce qu’il y a d’autre à dire. — C’est ainsi que vous voyez les choses ? — Je n’allais pas vous laissez seule sous cette pluie battante. Je vous ai vue. Un autre conducteur moins vigilant aurait pu vous percuter. Je me suis arrêté. Voilà ! — Je m’en veux de vous avoir fait perdre votre temps. J’ai sali le siège de votre voiture. Je vous ai retenu au-delà du raisonnable. Je vous enquiquine avec ma trouille exagérée. J’ai gâché votre début de soirée, en fait ! La jeune femme soupira. Sa poitrine se souleva au point d’entrouvrir les pans un peu lâches du peignoir blanc qu’elle avait curieusement oublié de lacer convenablement. — Elle va vous attendre et vous ne pourrez même pas lui dire que c’est une femme qui vous a retenu. C’est bête ! Elle sourit. — Elle supposerait que vous avez eu une aventure… La courbure d’un sein se laissa entrevoir. Il ne détourna pas le regard. — Je n’aurai pas d’explication à donner parce que personne ne m’attend ce soir. Elle minauda : — Personne ? C’est vrai, ce mensonge ? Je ne vois pas un homme comme vous se coucher en célibataire. C’est drôle, vous ne trouvez pas ? — Pour me reposer vraiment, je dors seul. Elle releva la tête. — Sinon ? Il éluda. — Si je veux m’en aller, c’est que je souhaite simplement dormir un peu. Je… je prends le bateau demain dans la matinée et j’ai encore des choses à faire. La jeune femme s’assit sur le canapé en cuir blanc, se laissa tomber plutôt. Elle se pencha vers la droite pour atteindre son sac posé contre l’accoudoir et elle y plongea la main. Le peignoir tenta mollement de suivre le mouvement, dévoilant généreusement la cuisse gauche de la jeune femme. Cette dernière pêcha un mouchoir bleu dans le réticule et elle se l’appliqua sous le nez, tout en rectifiant sa position assise. Elle baissa la tête en respirant bruyamment. L’homme ne savait plus quelle attitude adopter. Pour rester urbain, il demanda : — Vous ne vous sentez pas bien ? — Si, dit-elle dans un souffle, mais j’ai peur. — Mais peur de quoi ? s’inquiéta-t-il. — De mon ex-mari ! — L’homme de la photo, là sur la table basse ? — Lui-même ! — Mais vous disiez qu’il… — Faut bien mentir un peu au début… — Il n’est pas là. La porte est fermée. Vous ne risquez rien. — Tant que je ne suis pas seule. Il y a votre voiture devant la maison. Il a pu la voir. Il va attendre son heure. — Et après ? Elle entra dans une rage soudaine. Elle chiffonna son mouchoir en le serrant très fort. Son visage s’assombrit et de la salive mouilla les commissures de ses lèvres. Ses jambes jointes se mirent légèrement à trembler. — C’est… c’est un psychopathe ! — Vous y allez un peu fort, non ? Elle fourragea dans son sac et en sortit un dépliant vantant les mérites d’un centre d’accueil psychiatrique. — Il y était encore la semaine dernière ! Elle tapota le document d’information d’un ongle rouge vif. — Il est capable de tout ! — Pourquoi ne pas l’y avoir laissé ? Avec ce genre de malade, il ne faut pas attendre l’irréparable pour faire quelque chose ! — Ils l’ont trouvé mieux. Ils ont conseillé le bord de mer. — Portez plainte ! — Il faut des faits pour accuser quelqu’un, vous le savez bien ! Elle n’avait pas foncièrement tort. — Quand vous serez parti, continua-t-elle, il secouera les volets à me rendre folle. Il jouera avec la poignée des portes. Il tapera des petits coups sur les vitres et il jettera des cailloux sur les ardoises du toit. Je l’entendrai rire, s’esclaffer même devant ma vulnérabilité. Il joue la force, la domination. Il aime faire du mal. L’invité tenta de rassurer la jeune femme. — Rien ne dit qu’il viendra vous importuner ce soir ! — Il s’est pointé au pot, tout à l’heure. Il n’était même pas sur la liste des invités, j’ai vérifié ! Je l’ai vu tirer des bords assez loin de moi. Ensuite, j’ai cru qu’il était parti. Disons que ça m’avait bien énervée de le voir traîner sur les pontons. Juste après, j’ai eu envie d’aller aux toilettes forcément. — Il vous y attendait, c’est ça ? Elle hocha la tête plusieurs fois. — Il m’a filé un sacré coup dans le ventre. Je ne m’y attendais pas. Elle mima le geste d’agression. — Vous n’avez pas crié ? — Ah, il sait où frapper. J’ai juste vomi d’un trait en me penchant au-dessus du lavabo. — Il s’est enfui aussitôt ? — Quand je me suis relevée, il n’était plus là. Je n’en ai parlé à personne. À qui et pourquoi ? Et puis, on aurait dit que j’avais trop bu et trop vite… — Si c’était simplement pour vous intimider, il va vous foutre la paix maintenant. — Sauf que, juste après, il a pété les plombs. Il a tenté de me tuer, il y a une heure ! L’homme fronça les sourcils. Il ne savait plus bien sur quel pied danser. — Vous tuer ? Mais comment ça ? — Avant que vous arriviez sur la route, il m’a frôlée. Je suis tombée à genoux sur l’herbe du bas-côté. Il s’est arrêté. Il est sorti de sa voiture et il s’est précipité vers moi, un couteau à la main. Il a essayé de me taillader avec ça. J’ai coincé la lame sous le bras. Regardez ! Elle leva le bras gauche et montra une fine entaille sanguinolente. — Il a vu que je résistais. Il a eu peur qu’une voiture arrive. Il s’est enfui et il est revenu dans l’autre sens. Vous l’avez croisé. Le visiteur se souvint de la voiture aux feux allumés, qui venait en face. Il avait jugé qu’elle roulait un peu vite sous ces intempéries. — Il est là quelque part au dehors. Il sait que vous êtes avec moi dans la maison. Il vous a vu me ramasser sous la pluie. Il va attendre que vous me laissiez seule. Ensuite, il viendra me tourmenter. — Mais non, assura l’inconnu, il est parti. Il va bien finir par vous laisser tranquille ! Elle respira bruyamment puis, d’une voix tremblotante, elle continua : — Vous ne le connaissez pas. Vous ne savez pas de quoi il est capable. Vous ne voulez pas croire à mon histoire et vous n’avez pas envie de me protéger, je le sens bien. — Mais si ! — Je sais que ce n’est pas vraisemblable ce que je vous raconte et que je ne suis pas très convaincante ! — Ce que vous dites est si fort… — Alors laissez-le venir m’agresser encore une fois ! — Fermez toutes vos portes à clé. S’il revient, il se fatiguera de ne pas pouvoir entrer et il partira ! — Vous n’y êtes pas ! — J’essaie de vous aider, dit l’altruiste fatigué, qui avait bien envie de la planter là. — La maison est en retrait. La rue en en cul-de-sac. Il ne laissera pas tomber. Il brandira sa lame à la fenêtre. Il la fera tinter contre les carreaux jusqu’à me rendre folle ! Elle roula les yeux. — Il va me pousser à bout pour que je quitte la maison et que je décide de courir jusqu’à la mer pour m’y noyer. Elle est tout près, vous savez ! Du bord de l’eau, il me regardera m’éloigner vers le large. Et puis je perdrai pied avant de couler à pic. C’est ça qu’il veut. Que je meure ! La jeune femme baissa la tête et sembla s’affaisser sur son siège. — Je vais appeler la gendarmerie ! dit le visiteur, prenant tout à coup les choses en main. Vous serez placée sous protection, le temps que votre mari soit mis hors d’état de nuire. Elle eut un cri étouffé. — Ne faites pas ça ! Vous n’avez pas à y être mêlé. Une simple égratignure n’est pas une preuve. On ne me croira pas ! On me prendra pour une folle. Plus tard, il me le fera payer cher pour avoir bavé sur son compte ! Il me poussera au suicide par désespoir. Il aura gagné la partie. Il est le plus fort. Toujours. Le visiteur lui saisit délicatement les mains et la força à se lever. Le peignoir oublia son rôle de protecteur tandis que la jeune femme soupirait comme si le mouvement lui était pénible. Quand elle fut debout, il l’attira vers lui, puis il la prit délicatement dans ses bras. Ensuite, il la serra tout en douceur pour la plaquer contre son corps. Elle pencha la tête en arrière et le regarda avec un mouvement des yeux à faire fondre la banquise. — Ne me laisse pas ! dit-elle dans un souffle presque rauque. Il lui caressa le visage, insistant du pouce droit sous la pommette gauche encore légèrement humide. — N’aie pas peur, dit-il en insistant du regard. Il ne t’arrivera rien. Je vais rester ici cette nuit. Demain, on verra. La jeune femme voulut l’embrasser. Il ne se déroba pas.
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