IILe conducteur de la voiture ne voyait rien. Ou presque.
Avec ces jets d’eau d’une violence extrême qui cinglaient le pare-brise, il perdait la notion d’espace. Un peu comme dans ces films-catastrophe américains où le monde bascule devant le héros médusé.
D’un coup, il se sentait comme enfermé dans l’œil d’un cyclone, tant les rafales de pluie se moquaient allègrement des essuie-glaces balayant le pare-brise en désespoir de cause.
Depuis un quart d’heure, il roulait à petite vitesse sous une pluie battante qui noircissait le paysage et accélérait la tombée de la nuit. Juste avant, la voiture avait chassé de l’arrière dans une mare d’eau. Pendant une poignée de secondes, il avait pensé que la tôle allait se froisser grave. Le véhicule désemparé avait un instant hésité entre l’embardée en direction du fossé ou le renversement pur et simple pour partir en glissade, mais il s’était miraculeusement rétabli. Le centre de gravité devait y être pour quelque chose.
Du coup, le chauffeur en baskets avait adopté une conduite pépère jouant à l’escargot placide plus qu’à la gazelle émoustillée. Dans le fond, il n’avait pas vraiment le choix. La visibilité quasiment nulle ne plaidait pas en faveur d’une précipitation imbécile.
Il retournerait plus tard à Quiberon même. Personne ne l’attendait avant le lendemain matin. Alors pourquoi risquer de finir à l’hôpital pour gagner quelques secondes ? Surtout que l’étape suivante pouvait très bien être la morgue en point de mire. Il ne connaissait que trop le cliquetis glaçant des chariots enfournant les cadavres blêmes dans les armoires réfrigérées. Avec cette lumière blafarde à transformer les vivants en zombies abandonnés par des médecins de l’impossible.
Ce virage étiré n’en finissait plus. Le conducteur au pull de cachemire gris se demanda s’il n’était pas en train de faire du surplace. À progresser comme une tortue ne le menait franchement nulle part. Il se dit alors que le mieux à faire était encore de se garer sur une aire dégagée et d’attendre un peu que l’orage s’apaise. Après tout, il n’était pas si pressé.
Restait à faire un arrêt sans risque.
Un tronçon de ligne à peu près droite s’annonça dans le brouillard d’eau. Il se redressa sur son siège pour tenter de voir un peu plus loin et de repérer un coin pour stopper en sécurité sans mettre la cabane sur le chien.
C’est à ce moment-là qu’il la vit.
C’était bien elle. Elle marchait sur le bord de la route en multipliant les petits pas comme une personne craignant la chute. Une sorte d’équilibriste sans tutu et sans parapluie marchant sur un fil invisible vers un monde totalement fermé d’ombre et de pluie. Elle tenait fermement la cadence et les éclaboussures inévitables suivaient le rythme de sa progression. Sa robe trempée lui collait à la peau comme une sorte de cataplasme posé par un médicastre fou. L’échancrure du vêtement dans le dos s’étirait vers le bas dessinant l’ovale plus que le demi-cercle. L’humidité jouait d’ironie crasse avec le tissu. Celui-ci épousait la courbure des fesses sans la moindre intention déplacée. La pluie ruisselait des cheveux aux jambes et perlait au bout de ses bras.
Pathétique et belle.
Le conducteur s’aperçut alors que la jeune femme cheminait pieds nus et qu’elle tenait ses chaussures dans la main droite qu’elle balançait mollement. Des escarpins mouillés, gorgés d’eau, impossibles à chausser sans effort.
Un autre véhicule, apparemment très pressé et tous feux allumés, passa en sens inverse. L’onde frappa les jambes de la piétonne qui dressa un majeur pour maudire le conducteur indélicat qui ne daigna même pas répondre. Cependant, elle ne ralentit pas, comme si le rythme qu’elle s’était imposé ne souffrait pas de modification. Elle voulait faire ce qu’elle avait à faire et rentrer chez elle.
Quelques dizaines de mètres plus loin, la voiture en maraude arriva à la hauteur de la jeune femme puis elle la dépassa à petite vitesse, clignotant en action. Le conducteur jeta un regard dans le rétroviseur. Il aperçut un visage ravagé d’eau et de désespoir. Des yeux noirs aussi qui semblaient le fixer malgré la pluie.
Il stoppa comme il put et alluma ses feux de détresse. La jeune femme arriva près de la voiture et la contourna par la gauche pour continuer son chemin. L’homme descendit sa vitre.
— Mais vous allez où comme ça ? Montez !
Il avait crié assez fort pour couvrir le tumulte de l’orage en gris plomb qui en était à son point culminant. La jeune femme avait repris sa marche comme si de rien n’était. Peut-être n’était-elle pas rassurée en ayant remarqué la plaque minéralogique d’un autre département ? Le chauffeur ne s’en tint pas là. Il dépassa à nouveau la jeune femme, stoppa une nouvelle fois en prenant de la marge, puis il se pencha pour ouvrir la porte côté passager.
Cette fois, la jeune femme, arrivée à sa hauteur, n’esquiva pas la voiture. Elle s’appuya sur la portière pour expliquer :
— Merci de vouloir me donner un coup de main, mais je suis trempée. Je vais salir le siège de votre voiture !
— S’en fout ! répondit l’homme. Montez !
Cette fois, elle obtempéra. Il ne put voir qu’elle avait souri.
Une fois assise, elle se passa la main dans les cheveux, créant ainsi un nuage de gouttelettes s’épar-pillant un peu partout.
— Je suis désolée, dit-elle. Je vous avais prévenu.
— C’est rien, dit-il en l’observant discrètement.
Elle avait quelque chose de pathétique dans sa robe intimement collée à la peau. Quelque chose de sensuel aussi. Entre ses jambes qu’elle gardait écartées, le tissu du siège se gorgeait de l’eau de la robe et la tache humide s’élargissait.
En prenant place, elle n’avait pas cherché à donner une image pudique en retenant le bord de sa robe. Celle-ci avait ripé sur le dessus du siège et s’étant naturellement retroussée, elle avait dévoilé quelques centimètres d’une peau agréable. Elle remarqua le regard de l’homme n’en perdant pas une miette, mais elle ne changea pas de position. Du coup, le conducteur se sentit moins en faute d’avoir jeté un coup d’œil furtif.
— Je vous dépose quelque part ? demanda-t-il, le regard fixé sur la route.
— Je suis presque arrivée. Merci quand même !
— Non, non ! C’est normal !
— C’est vraiment fou, cette pluie ! lança-t-elle sur un ton qui se voulait plus léger.
Elle étendit le bras gauche vers le pare-brise. Le geste un peu vif fit tomber quelques gouttes d’eau rougie sur le tableau de bord.
— Mais vous êtes blessée ! fit-il remarquer.
Elle balaya l’inquiétude.
— Ce n’est rien. Juste une égratignure sur le bras.
La jeune femme essuya sa main sur le bord de sa robe, puis elle entreprit de remettre ses chaussures déformées par l’humidité. Il l’observa du coin de l’œil tandis qu’elle poussait de la jambe pour faire entrer son talon gauche dans l’enveloppe de cuir gorgée d’eau.
Relevant l’autre jambe pour chausser l’escarpin droit en s’aidant de ses deux mains, elle dit :
— C’est sur la droite un peu plus loin. Vous allez apercevoir un chemin qui rétrécit. J’habite au bout. De ce côté, on ne peut pas y aller en voiture. Vous prenez la route qui est juste après.
Elle grimaça en posant les deux pieds sur le tapis de sol de la voiture. Ses chaussures lui faisaient un mal de chien, mais elle n’avait pas l’intention d’abandonner une partie si bien engagée.
— Mais vous pouvez me laisser au bord de la route, lança-t-elle à la manière d’un défi. Je ne suis pas seule à la maison. Je ne crains plus rien maintenant !
Le conducteur, calme et posé, était d’un autre avis :
— Vous avez pris froid. Vous êtes blessée. Je crois que c’est suffisant pour aujourd’hui. Je vous conduis jusqu’à chez vous. Je préfère finir ce qui est commencé. Je ne suis plus pressé maintenant.
La phrase ne souffrant pas de contestation, la jeune femme n’ajouta rien de plus. Deux minutes plus tard et à l’allure d’un crabe dormeur, la voiture embouqua le chemin vicinal balisé par quelques arbres, puis parcourut quelques centaines de mètres avant d’arriver devant une maison récente, enchâssée dans un fouillis d’arbustes mal taillés.
— C’est là, dit-elle, laconique.
La forte pluie avait cessé. Elle était remplacée par des jets résiduels d’un ciel de traîne se dégageant rapidement. Le soleil allait retrouver ses quartiers habituels. Le bon samaritain stoppa le véhicule au plus près d’une porte qu’il supposait être celle de l’entrée principale. Il sortit de la voiture et la contourna prestement en évitant de salir ses baskets neuves. Galamment, il ouvrit la portière. La passagère sortit de la voiture. Le temps redevenu plus clair permit au chevalier servant de voir un peu mieux à qui il avait affaire. Malgré son allure de sauvageonne extraite d’une mare au diable, l’inconnue avait beaucoup de charme. Dommage.
Il claqua la portière et il repassa sur le côté gauche, comme s’il avait l’intention de reprendre place derrière le volant.
— Mais attendez, dit-elle, d’une voix forte. Qu’est-ce que vous faites ? Vous n’allez pas partir comme ça !
Il parla d’évidence :
— Je vous ai ramenée à bon port comme je vous l’ai promis. Je n’ai plus rien à faire ici.
— Mais si, mais si ! Par ma faute, vous avez pris l’averse. Encore un peu et vous auriez été trempé comme moi !
Elle l’invita à la regarder. Il ne dédaigna pas de se rincer l’œil.
— Entrez un moment ! Vous allez boire quelque chose. Du fort ou du chaud. Les deux si vous voulez. À votre convenance ! Vous méritez bien ça ! D’autres sont passés forcément ! Vous êtes le seul à vous être arrêté sous cette pluie battante ! S’il avait fait beau, le succès serait venu naturellement !
L’inconnu hésita, puis il fit un pas qui valait acceptation en direction de la jeune femme qui, aussitôt, se précipita vers la maison. Elle ouvrit une porte vitrée qui n’était apparemment pas fermée à clé, se situant sur le côté.
— Venez vite ! dit-elle en le pressant de la main.
Il obéit et il entra dans une sorte de patio envahi de plantes tropicales. Il gravit quelques marches en suivant l’hôtesse et il fut étonné de pénétrer dans un vaste lieu occupant tout le rez-de-chaussée surélevé et servant manifestement de pièce à vivre. Il y avait un côté séjour sur la gauche et un côté bibliothèque sur la droite. Les deux espaces étaient séparés par un escalier de bois clair menant aux étages. En l’absence de contremarches, le lieu paraissait plus ouvert. Le tout était ceinturé de larges baies vitrées. Celles du fond donnaient directement sur la mer qu’on distinguait à peine.
Le sauveur de la pluie s’approcha lentement comme s’il fallait prendre bien des précautions pour profiter du spectacle. La mer le fascinait. Plus que les femmes parfois. Parce qu’il ne la comprenait pas. Comme elles.
— Si le temps était au beau, on pourrait compter les maisons de Carnac ! dit la jeune femme en s’approchant. Forcément, avec cet orage…
Il constata qu’elle avait prestement jeté une légère couverture à carreaux sur ses épaules.
— Vous allez quand même attraper froid, dit-il en la regardant. Il faut vous changer. Cette pluie n’est bonne que pour les grenouilles. Et encore !
Elle leva fièrement le menton.
— Vous vous y connaissez-vous en batraciens ?
— J’ai titillé bien des têtards dans les mares quand j’étais jeune !
— Avant de passer à d’autres jeux ?
— Comme les autres, ni plus ni moins !
— D’autres qui ne se seraient pas arrêtés pour m’aider !
— Question d’éducation, pas de parcours !
Elle serra la couverture autour de son cou.
— Certainement !
Elle sortit une main du tissu protecteur et elle désigna une table basse.
— Les bouteilles et les verres sont là-dedans. Il y a ce qu’il faut. Servez-vous quelque chose !
— Non, protesta le pull en cachemire. Il faut que je m’en aille. C’est mieux.
Elle le toisa.
— Vous êtes attendu quelque part ?
— Non. Rien ni personne !
— Alors, vous n’avez aucune raison de vous enfuir comme ça ! Je ne mords pas, vous savez !
— Je n’ai pas peur. Mais vous, vous attendez peut-être quelqu’un. Un compagnon, un mari… Des enfants… Ma présence pourrait être mal interprétée…
Il la regarda fixement et coupa court :
— Et puis je n’ai rien à faire ici !
L’hôtesse résista :
— Il n’est pas bon de rouler sous ces intempéries, vous savez. Un accident est si vite arrivé. Et si rien ne presse…
— La pluie a cessé. Le soleil revient. Je vais pouvoir y aller.
— L’embouteillage doit être impressionnant en direction de la pointe. Vous pouvez attendre ici plutôt que d’arriver énervé devant votre plateau de fruits de mer !
— Ce sera plutôt une soupe et au lit !
Elle sourit.
— C’est bizarre ! Je ne vous vois pas en bonnet de nuit !
Elle s’approcha encore et elle posa sa main droite sur son bras.
— Restez quoi ! dit-elle d’une voix désarmante comme si elle l’implorait. Pour tout vous dire, j’ai… un peu peur.
— Vous avez dit tout à l’heure que vous n’étiez pas seule chez vous !
— J’ai dit ça à un inconnu !
— Je n’en suis plus un ?
— Ben non, puisque vous m’avez sauvée !
— Sauvée ?
— De la pneumonie !
— Si vous ne vous changez pas, elle ne vous ratera pas quand même !
— Vous avez raison. Je jette cette robe au panier. Je prends une douche vite fait et je vous rejoins. Je ne serai pas longtemps, je vous le promets. On boira un verre ensemble. Je serai rassurée. Ensuite, vous ferez comme bon vous semblera !