I

1988 Mots
IL’orage faisait rage. L’après-midi avait été des plus agréables. Les nuages s’étaient par moments postés à la limite du continent, comme s’ils attendaient le feu vert de l’ordonnateur suprême des intempéries résidant quelque part au-delà des nuées. La marée montante avait été le déclic permettant au grain impatient de venir s’amuser un peu au-dessus des terres émergées. Depuis une bonne heure maintenant, des trombes d’eau s’abattaient sur la presqu’île de Quiberon. On aurait dit que la langue de terre s’enfonçant plus d’une dizaine de kilomètres en mer retenait les nuages noirs gonflés comme des outres pour mieux les éventrer, un à un, à la manière d’un tueur délicat mais complètement fou. Comme pour donner le la à une affaire criminelle qui ne demandait qu’à entrer en scène… La nuée perverse tonnait, tournait et virait, semblait s’éloigner, puis revenait en couches basses déverser des vagues de pluie froide et drue, zébrant les champs, les maisons et les routes. Les gens aussi marchant à la peine. Un peu à la manière de ces enfants raturant à l’extrême le dessin réalisé avec opiniâtreté durant l’après-midi. C’était l’un de ces épisodes pluvieux, exceptionnels heureusement, qui n’avait rien à voir avec la douceur commune de la presqu’île où les intempéries passaient et trépassaient en même temps. Pour le bonheur des résidants profitant avec satisfaction du soleil après la pluie. La jeune femme venait d’effacer lentement le dernier virage de la route qu’elle suivait depuis un bon moment. La courbure bien évasée de cette partie de la voie lui avait donné l’impression de ne jamais en voir la fin. Comme si, à la manière d’un tapis, une main invisible tirait vers elle le ruban de bitume qui n’en finissait pas. Comme s’il s’agissait d’éprouver la détermination de la marcheuse. Comme si… La piétonne, elle, ne pensait plus à rien. Ou si, à cette jolie fête gâchée par un changement de temps imprévisible. Au beau milieu du rassemblement qui se voulait convivial, elle avait été contrainte de s’enfuir aux premiers coups de vent violents. Les bourrasques répétées avaient couché sur la nappe blanche les verres remplis de vin pétillant qui ne demandaient qu’à être consommés. Le pain de mie s’était gonflé en éponges à récurer. La garniture des toasts avait bavé d’une manière indécente sur le tissu immaculé. Le suprême de sardines s’était acoquiné avec le saumon bio des canapés pour colorer la nappe blanche et les cacahuètes salées avaient roulé en débandade vers la chute dans le vide, comme si la table de présentation était tout à coup devenue le lieu totalement infréquentable pour ces denrées ne faisant pas le poids. Il n’était que trop tard pour se tirer d’affaire. Dans cet affolement inattendu, provoqué par cette pluie cinglante, personne n’avait eu envie de continuer de s’amuser et de rire. Les invités avaient reflué vers les moindres abris de fortune comme si ces habitués des embruns du large avaient tout à coup oublié que ces paquets d’eau avaient si souvent fait leur fortune. Et qu’il n’était jamais bon de fuir bêtement. Quand elle s’était retournée, elle n’avait vu que des invités transis, qui couraient dans tous les sens comme les pensionnaires d’une fourmilière stressés par le coup de talon meurtrier d’un promeneur indélicat. Les jolis chemisiers fleuris et chers devenus chiffons mouillés ne cachaient plus rien des bustes plus ou moins toniques des invitées tandis que les chemises blanches des hommes, portées à la BHL, révélaient quelques torses humides et poilus. Personne ne faisait attention à elle. Des portières claquaient et des moteurs s’emballaient sous les sollicitations des conducteurs énervés par ce changement de temps. Il y avait des paroles, des invitations et des rendez-vous jetés au vent, pour poursuivre sous des cieux plus cléments la petite sauterie empreinte de gourmandes promesses. Très vite, il ne resta plus que des serviettes en papier à se faire violenter par les bourrasques, des verrines colorées à rouler sur les lattes de la terrasse, des bouteilles à trembler dans des seaux à glace remplis de pluie. Et elle, au milieu de nulle part. Elle avait décidé de rentrer à pied, faute de mieux, en empruntant la route principale au lieu de revenir par le sentier de bord de mer. Elle allait héler un bel homme charitable pour la mettre à l’abri dans sa voiture. Quelqu’un d’ailleurs, de préférence. Elle s’était imposé un rythme de marche pour tenter de s’affranchir des éléments extérieurs. Effacer. Oublier. Ne penser à rien. Elle n’y était pas parvenue. Ses pas dans les flaques faisaient un bruit si désagréable qu’elle aurait souhaité ne plus les entendre. Ils parlaient de succion et de rejet comme une noria qui ne s’arrête jamais. Dégoûtant. Pour rentrer au plus vite, se changer et passer à tout autre chose, elle ne s’intéressait réellement qu’à sa progression régulière. Elle marchait en droite ligne, sans s’arrêter, sans éviter les ruisseaux, sans s’épargner les langues de boue bordant les mares nouvellement créées. Elle n’aimait pas. Surtout pas cette eau sale lui noyant les chevilles qu’elle imaginait en cloaque charriant tout sans trier, sans filtrer, avec les miasmes, les humeurs et les rejets de toutes sortes. Choses qu’elle ne supportait pas, qui lui donnait envie de vomir. Comme quand un inconnu s’avisait de la toucher. Elle en rêvait parfois de ces rencontres impromptues menant à la contrainte. Pour se faire peur et redoubler de vigilance pour qu’un corps étranger ne se vautre pas sur le sien sans y avoir été invité. Elle appréhendait de devoir s’y soumettre, redoutait d’abdiquer devant la force, craignait parfois que l’inconnu ne la submerge. Tout en l’espérant secrètement. Sa marche régulière avait quelque chose de lancinant et de mécanique à la fois. À chaque enjambée, la couche d’eau se creusait sous le pied et éclatait pour dégager de chaque côté. Le son claquait sous le choc, se répétait à l’envi. Comme les tambours de la mort. Le toucher trop franc de ses pieds nus sur l’asphalte remontait le long des jambes et retentissait dans ses vertèbres lombaires. L’onde suivait la colonne vertébrale et progressait vers les épaules en autant de coups de poignard. De quoi lui tétaniser les mâchoires qui se serraient nerveusement. Elle avait mal. Sous cette pluie battante, des chaussures aussi fragiles n’auraient pas pu soutenir un corps en mouvement. Même celui d’une jolie femme. Il ne pouvait s’agir que d’un attribut vestimentaire faisant partie d’une panoplie. En aucun cas, d’un outil sérieux pour la marche. Elles étaient agréables à porter, ces chaussures. Par temps sec, une heure peut-être, pas plus, avant de les jeter sur le tapis, à deux pas d’un lit où elle aurait pu s’allonger pour enfin reposer ses chevilles. Encore un effort et elle arriverait chez elle. Elle enlèverait sa robe souillée, la jetterait en boule dans le panier à linge pour ne plus la voir et elle se glisserait sous le jet brûlant de la douche. Là, elle délivrerait son corps des tourments anciens et de ceux qui étaient encore à venir. Elle se délasserait la peau, les seins et le ventre, les cuisses et les fesses avec cet onguent de médecine ayurvédique qu’un ami lui avait ramené de l’Île Maurice. Elle insisterait jusqu’à ce qu’elle sente s’insinuer en elle cette torpeur indicible qui confine à la plénitude. Ensuite, elle se laisserait tomber sur les coussins moelleux du canapé et elle s’abandonnerait à une indolence réparatrice l’emmenant par la main au plus profond de la nuit. Là où il est possible de tenter d’oublier dans l’ombre discrète ce qui fait que la vie reste une chienne. Du moins, elle pourrait le croire. Un instant, juste un instant. Parce que, très vite, la vie allait reprendre son cours. Les tourments aussi… Il y avait un quart d’heure, une demi-heure elle ne savait plus bien, qu’elle marchait le long de la berme, les pieds nus dans le ruisseau qui suivait le bord de la route, faute de trouver une échappatoire pour rejoindre le fossé. Tout à l’heure, elle avait ôté ses chaussures, des escarpins en peau, totalement inappropriés pour la marche comme pour la pluie. Ils se balançaient au bout de sa main droite comme si elle les avait quittés pour marcher sur le sable en direction de la mer. Le sable et la mer étaient là quelque part, plus loin. Dans ce noir crépuscule accentué par l’amas nuageux très dense, il n’était pas possible de les apercevoir. L’orage empêchait aussi de les entendre, l’une caressant l’autre dans un mouvement d’une sensualité immuable. Et même si cela avait été, elle n’aurait pas pu y courir pour se réfugier. On l’aurait traqué, on l’aurait retrouvée et, de fête joyeuse, il ne serait resté que son désarroi. Avant la souffrance. Côté vêtement, ce n’était guère différent du choix de ses chaussures. Pour souligner son hâle discret, elle avait passé une robe pastel échancrée sur le devant ainsi que dans le dos. Le tissu volage s’arrêtait bien au-dessus des genoux pour ne pas donner une image de femme rangée, inaccessible. Autant dire qu’elle n’avait pas grand-chose sur elle. La pluie s’en donnait à cœur joie pour s’infiltrer sous le tissu avec une sorte d’espièglerie qui jouait subtilement avec l’indécence. Surtout qu’elle ne portait rien en dessous. Jamais. Après tout, la jeune femme était sortie pour boire un verre. Elle avait répondu à l’invitation d’un sponsor de la voile présentant un nouveau bateau. Tout à l’heure, il faisait très beau et elle avait eu envie d’offrir une image d’elle agréable et séduisante. À ce moment-là, les nuages noirs déjà présents mais dociles se contentaient de patrouiller au-dessus du continent, de Plouharnel à Carnac, sans oser s’aventurer en mer. C’est souvent ce qui se passe à Quiberon. De quoi s’enorgueillir d’un microclimat. Il avait suffi d’un voileux aux cheveux blonds peignés façon buisson-ardent passant en décapotable pour qu’elle trouve un moyen bien agréable de se faire véhiculer sur les lieux de l’événement. En arrivant au ponton, il s’était garé le long de la paroi de roche dans laquelle avait été creusé le parking du port de plaisance. Le bel altruiste avait rangé sa voiture juste à côté du fourgon blanc d’une entreprise de pompage aux vitres masquées de film isolant. S’attardant volontairement, elle l’avait laissé prendre un peu d’avance et elle avait attendu d’être la seule à se déplacer sur la promenade en lattes pour se pointer en star unique au raout. Les tables avaient été dressées au bas de la capitainerie afin que les invités puissent jouir d’une vue imprenable sur les bateaux amarrés à Port Haliguen II. Il y avait déjà beaucoup de monde, mais elle avait produit son petit effet en arrivant la dernière. La brise animait gentiment le bas de sa robe et le tissu se laissait malmener de bonne grâce, se rendant ainsi complice. Elle avait voulu poser son sac à main sur une table du buffet le plus loin possible du bord pour le rendre inaccessible à des doigts trop curieux. Pour ce faire, elle s’était appuyée à la table puis s’était exagérément penchée, pliant la jambe à tendre le mollet. De quoi émoustiller les mâles en chasse qui écument régulièrement les petites sauteries estivales. Elle savait qu’ils la regardaient et elle en était satisfaite. Elle aimait bien susciter le désir pour mieux s’interdire d’y succomber. Moment agréable dans la vie d’une femme que de détenir le pouvoir absolu sur ces hommes prêts à toute compromission pour une étreinte aussi furtive qu’anonyme. Atavisme masculin. Elle commençait maintenant à avoir froid. La température avait considérablement baissé en quelques minutes, l’humidité balayant d’un revers le temps lourd d’avant l’orage. L’eau ruisselait sur son visage, lui mouillait les yeux, suivait le pli de sa bouche, puis gouttait au menton. La robe qui, tout à l’heure, virevoltait à chaque mouvement sous les yeux gourmands des mâles invités, collait à ses cuisses comme du papier crépon imbibé d’eau. Après chaque dizaine de pas effectuée, la jeune femme devait remonter le tissu gainant ses cuisses pour rendre la marche plus aisée. Sa poitrine qui avait été discrètement dissimulée par un tissu pudique s’arrondissait ostensiblement sous une chiffe inutile. Ses cheveux s’étaient affranchis d’un joli chignon pour pendre lamentablement en baguettes de tambour de chaque côté de son visage blême. Dans le bas de son dos, le tissu était maculé de traces de boue, comme si la marcheuse avait un moment trébuché et s’était retrouvée assise dans une flaque immonde à la manière d’un clown triste. Elle avait probablement passé les mains sur son postérieur pour le débarrasser de la terre mouillée, puis elle s’était essuyée sur le devant. En dessous du nombril, des traces de doigts apparaissaient encore malgré la pluie qui en brouillait les marques. On aurait cru voir une femme-tronc. Ses bras nus et uniformément bronzés disparaissaient dans la pénombre mangée de pluie. Sauf le mince filet rouge qui serpentait sur son bras gauche, glissait sur l’or de son alliance et gouttait à l’extrémité de l’annulaire. Du sang.
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