de Louise Abbéma à Jean Mounet-SullyParis, mardi 30 mars 1897
C’est pire que ce que je pensais ! Vous faites une crise de boursouflure d’ego. Il n’y a bien sûr que le grand, l’unique, le monumental Mounet-Sully capable de veiller sur la pauvre Sarah !
Je vous vois en train de m’écrire, mettant déjà en scène la pièce que vous voulez me faire jouer. Nous ne sommes pas au théâtre, monsieur Mounet. Vous êtes en train de vous noyer dans le ridicule. Plouf ! Supposons juste une petite minute que vous soyez dans le vrai et que le beau Victor ne soit qu’un petit arriviste calculateur et un peu vampire. Pensez-vous une seule seconde que Sarah ne soit pas capable de clairvoyance ? Elle a cinquante-deux ans, le monde entier à ses pieds, des amis prêts à se faire tuer pour elle, et même si, je vous l’accorde, son intérêt pour ce jeune homme me semble curieusement différent de celui qu’elle porte d’habitude aux hommes qu’elle veut croquer, la passion qu’elle a pour son art la sauverait de n’importe quel naufrage don juanesque.
Je le connais aussi, savez-vous ? Je sais qu’il est magnifique, l’animal ! Même si je n’apprécie pas plus que ça ce genre d’hominidés. Avec son torse d’athlète, son casque de cheveux noirs, ses yeux transparents, ce joli nez et sa bouche gourmande, il ressemble à un héros antique qu’on doit avoir envie de mettre dans son lit pour peu qu’on ait du goût pour les hommes. Et alors ?
Vos prétendues craintes ne sont-elles pas plutôt celles d’un homme qui a davantage de poils blancs que bruns, une vilaine jalousie envers un jeune guépard, plutôt que l’inquiétude de laisser Sarah tomber dans les bras d’un nouveau Damala ?
Et que pourriez-vous faire, monsieur Mounet, pour obliger l’impétueuse tigresse à une tempérance inconnue d’elle jusqu’alors ? Pardonnez-moi, mais je suis en train de pleurer de rire sur ma lettre : je vous imagine, vous, le grand Mounet-Sully, caché sous le lit, partageant l’espace avec les chiens vous léchouillant l’oreille, ravis de cette compagnie. Je vous vois vous apprêtant à jaillir au moment où le beau Victor sortira son dard, et vous jetant sur lui pour le faire débander !
Encore faudrait-il que vous puissiez vous extraire à temps, car les lits sont bas et votre carrure gigantesque pourrait bien vous forcer à rester coincé et à devoir écouter les gémissements du dessus…
Vous êtes en train de sombrer dans la démence, mon ami. Retournez à votre cher Racine et laissez Sarah vivre sa vie comme elle veut. Mais il est vrai que vous n’avez jamais bien compris qu’une femme puisse mener son attelage toute seule n’est-ce pas.
Adieu,
Louise Abbéma