de Mounet-Sully à Louise Abbéma

1629 Mots
de Mounet-Sully à Louise AbbémaParis, vendredi 2 avril 1897 Louise, votre lettre m’apporte des informations importantes sur l’état de ma santé mentale, mais je vous saurais gré de laisser de côté ce genre de diagnostic dont je n’ai nul besoin. Vous me procurez cependant malgré vous, la conviction que vos inquiétudes rejoignent les miennes. Vous vous posez, j’en suis sûr, les mêmes questions que moi sur les suites de cette aventure parce que vous savez reconnaître un loup au milieu des chiens, Louise. Vous connaissez Sarah, mais moi j’ai eu la chance de la connaître, pardonnez-moi, au sens biblique du terme. Tout homme qui aurait eu le bonheur de posséder une femme comme elle, en serait ressorti grandi. Moi, en plus, j’ai eu la chance de partager avec elle bien plus que sa couche : nous avons partagé le ciel. Quand nous nous retrouvions sur scène, par exemple à la maison de Molière, nous n’étions pas des acteurs jouant un rôle, nous étions la passion, le désespoir, l’amour fou, la tendresse, la haine. Nous vivions nos personnages en puisant dans nos cœurs et dans nos tripes la vérité qui nous habitait. La première fois que nous avons joué ensemble, elle était Junie et moi Néron. Nos corps ne se connaissaient pas encore, mais nos âmes s’étaient reconnues. Je suffoquais de désir après chacune de nos représentations. Elle est mille femmes et l’unique. Dans sa voix, il y a tout le mystère de sa personne. Le public pleure en l’écoutant et moi, je bandais comme un fou dès que je la voyais se déplacer sur scène, dès qu’elle enlaçait un objet, dès qu’elle déclamait, dès qu’elle me regardait comme si j’étais vraiment Ruy Blas et elle, vraiment la reine d’Espagne. Un jour, au Théâtre antique d’Orange, elle était Andromaque, j’étais Oreste. Avant la représentation nous avions partagé dans sa loge un moment, comment dire ? Inattendu. Au cours duquel le désir que nous avions l’un de l’autre n’avait pu se satisfaire à cause de l’effervescence qui parcourait tout le théâtre. Nous sommes montés sur scène dans un état second et avons joué comme si notre vie en dépendait. Chaque geste était fiévreux, chaque mot avait une résonance tellement puissante que le public semblait ne plus respirer. Nous étions en train de vivre un moment en dehors du temps, en dehors de nous-mêmes. Mon corps n’était plus fait de chair et de sang, mais d’une envie d’elle qui dépassait tout ce que j’avais vécu. Ce n’était pas juste un besoin qu’on pourrait qualifier de local, mais une vague profonde qui me transportait. Pas une simple exigence du corps, mais un désir puissant qui transcende l’homme. J’étais, ce soir-là, comme démultiplié, capable de dire mon texte, de jouer mon rôle, de capter tout ce qui se passait autour de nous et en même temps de vibrer de l’attente d’elle. Soudain, elle s’est écroulée, prise de spasmes terribles, et elle a perdu connaissance. La terre était devenue pour moi, une pierre glacée. Personne ne parlait. Le public était comme paralysé. J’étais moi-même, figé et c’est alors que mon corps a traversé la scène sans que mon cerveau lui en ait donné l’ordre. Je l’ai prise dans mes bras. Quand je l’ai soulevée de terre, les voiles noirs d’Andromaque se sont mis à l’envelopper et à danser tout autour d’elle. Elle était si légère et si pâle que j’avais l’impression de la porter dans un rêve éveillé. J’étais un autre, débarrassé de ma tête devenue une chose vide, juste encombré d’un cœur qui tambourinait dans ma poitrine, fou d’angoisse. Le public, les comédiens, les machinistes, plus personne n’existait. Il n’y avait plus qu’elle contre moi, et moi debout au milieu de la scène, incapable de détacher mon regard de son visage et avançant à pas lents vers une hypothétique sortie, devant des milliers de spectateurs devenus muets. Heureusement une habilleuse m’a entraîné vers un petit foyer à côté de la scène où je n’arrivais pas à la déposer incapable de m’en séparer. Elle a repris conscience dans mes bras. Je me rappellerai toute ma vie la sensation de voler au-dessus des étoiles quand elle a prononcé mon nom. La représentation avait dû être interrompue. Sarah s’est inquiétée plus tard de la frustration du public, mais le régisseur lui a affirmé que toute personne ayant été présente ce soir-là avait partagé un tel moment d’émotion que la pièce était passée au second plan. Nous étions emportés par la passion. Moi surtout. Nous partagions une même conception du théâtre qu’il fallait dépoussiérer. Nous pouvions discuter des heures durant d’un rôle, mais un seul geste, un seul mot prononcé par elle, pouvait me faire tout oublier. Je n’étais plus alors que celui qu’elle appelait « mon doux seigneur ». J’étais tellement amoureux d’elle et tellement dans la recherche de cet amour idéal qu’elle seule pouvait me faire entrevoir, que je ne me rendais pas compte qu’elle essayait de se détacher de moi. Je me suis comporté avec elle comme un imbécile. Je lui ai fait des scènes atroces pendant lesquelles je hurlais ma jalousie. Je la voulais tellement à moi que je lui faisais peur. Elle ne pouvait plus supporter cet amour exclusif que je lui portais. Elle m’aimait, j’en suis sûr, mais elle avait peur de m’aimer trop. Elle me disait « avec toi je suis presque heureuse ». Et moi j’entendais « heureuse » alors que j’aurais dû m’inquiéter du « presque ». Je lui promettais le bonheur, mais cela l’effrayait. J’ai eu la bêtise de lui demander de m’épouser, mais elle n’a vu dans ce mariage que la prison qui aurait enfermé ses rêves de gloire. Maintenant, elle est au fait de cette célébrité qu’elle a tant recherchée. Quoi qu’elle fasse de sa vie, le public l’adule. Elle a mis l’univers à ses genoux et aucune comédienne ne possède comme elle l’art d’ensorceler une salle. Elle a réussi à devenir riche et son monde est rempli d’objets, d’animaux et d’admirateurs. Elle avait besoin de luxe. Moi, j’avais besoin d’elle. Elle m’a quitté parce qu’elle pensait que je voulais l’enfermer dans mon amour. Elle disait « je ne peux vivre liée, je ne puis me sentir un maître. Il me faut ma liberté ». Elle a toujours été loyale et ne m’a jamais laissé penser que nous passerions notre vie ensemble, mais j’avais un tel besoin d’y croire que je n’entendais pas son désespoir. Elle affirmait qu’elle n’était pas faite pour le bonheur parce qu’elle était incapable de s’y abandonner. Pour elle, tromper ce n’était pas se donner à un autre, c’était faire croire que la vie peut se résumer en un amour inconditionnel et exclusif. Moi, je rêvais de don total et, elle, de vivre sans cesse d’émotions renouvelées. Nous sous sommes quittés et retrouvés tellement souvent que j’aurais dû me préparer à la rupture. Au lieu de cela, je continuais à imaginer que nous finirions par passer ensemble tous les jours de notre vie, absorbés l’un dans l’autre et absorbant tout en nous. Jusqu’à ce jour terrible où, fou de jalousie, je l’ai frappée. Je ne me demande même pas comment j’ai pu en arriver là, j’ai encore en moi la colère et la folie de cette nuit-là. Elle m’avait dit qu’elle me quittait et de « choisir un autre vase » ! Résumer nos moments d’amour total à une telle trivialité m’a fait perdre l’esprit. Jamais je ne me pardonnerai, mais je sais qu’elle est la seule femme au monde capable de déchaîner toute une violence que j’ignorais de moi. Je sens encore les bouillonnements de fureur qui peuvent amener un homme à perdre son sang-froid. Parce que Sarah allume tout un flot de sentiments extrêmes : l’amour et ses spasmes, les ivresses et les terreurs de la colère, de la haine, du mépris, la confiance et le doute. Je n’en suis pas fier, croyez-moi Louise, juste lucide. Je me rends compte de l’ignominie que cela représente de frapper une femme, mais je refuse que soit comparé ce qui s’est passé ce soir-là avec les multiples coups que cette ordure de Damala a pu lui asséner. Elle l’a épousé pour les mêmes raisons qu’elle m’a abandonné. Lui ne pouvait, ni ne voulait, lui voler sa liberté. Alors, elle était libre de lui donner tout ce dont elle pensait qu’il avait besoin. Elle s’est crue capable de le sauver de toutes les chimères qu’il poursuivait dans le jeu, la d****e ou l’alcool. Il n’était pas à ses yeux comme aux nôtres le plus grand des salauds, mais un être blessé qui avait besoin de sa force. Elle lui a donc accordé à lui ce qu’elle m’a refusé à moi, parce qu’elle était le roc auquel il pouvait s’adosser. Il ne lui faisait pas peur parce qu’il était trop faible, trop friable. Elle pouvait se laisser aller à lui donner tout, parce qu’elle n’avait pas besoin de lui. Elle ne craignait pas de se perdre dans cet amour-là. Parce que Sarah a besoin de l’amour, mais en le contrôlant, en le maîtrisant, en l’empêchant de le laisser la dominer. Elle a besoin d’émotions tout en redoutant par-dessus tout de se laisser aller à l’abandon parce qu’elle se sait capable de s’y perdre corps et âme. Le seul endroit où elle abandonne son armure, c’est quand elle est sur scène. Elle ne travaille jamais un rôle, elle l’apprend et ensuite elle le joue avec son ventre. Elle déteste les héroïnes de Corneille parce qu’elle dit qu’elles parlent tout le temps avec leur tête, tout le temps de la Gloire et pas assez de l’Amour. Elle les déteste parce qu’elles l’empêchent de laisser jaillir ce formidable déferlement de sentiments qui la bouleversent. Quand elle m’a quitté, j’ai eu l’impression de devenir fou de désespoir. Je l’avais adulée, mais je n’ai pas su la chérir parce qu’elle ne s’est pas laissée chérir. J’essayais de me convaincre qu’elle avait été fausse, insensible, infidèle. Ce n’est que lorsque j’ai fini par accepter que ma vie soit redevenue terne parce qu’elle n’en ferait plus partie, que j’ai trouvé un peu de paix. Pour me consoler, j’avais au moins le souvenir des couleurs que grâce à elle j’avais pu entrevoir. La blessure qui reste au fond de moi est supportable parce qu’elle témoigne de ce que nous avons vécu ensemble. C’est à cause de cela que l’homme que je suis ne peut tolérer de rester à ne rien faire alors que je sens que Victor n’est pas qu’une tocade. Parce qu’il arrive à un moment où elle baisse sa garde. Parce qu’elle a toujours eu besoin d’amour, mais jusqu’alors elle a réussi à garder le fouet de la dompteuse. Victor pourrait bien être le félin qui va parvenir à le lui arracher. Je me suis livré ici de ce que je n’ai jamais raconté, Louise, pour que vous compreniez que j’ai trop aimé Sarah pour accepter que quiconque puisse lui faire du mal. Comprenez-vous, Louise ? Comprenez-vous « Loulou » ? Bien à vous, Jean Mounet-Sully
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