II

3502 Mots
IIDans ma voiture qui file sur la voie express RN165, les touches florales et vanillées du parfum de Véronique Ricordel emplissent rapidement l’habitacle. Car, n’ayant rien d’autre à faire, elle a tenu à m’accompagner. J’ai bien tenté d’opposer deux ou trois arguments qu’elle a balayés en justifiant que sa mère ne consentirait pas à me recevoir si je me présentais seul. Si je me suis avoué vaincu, c’est uniquement parce que mon intervention, tout officielle qu’elle soit, n’a pas de caractère d’urgence ni ne compromet sa sécurité. Nous parlons peu durant le trajet, principalement de ses parents. J’apprends ainsi qu’avant de décéder il y a deux mois, le lorientais Hubert Ricordel avait été un heureux gagnant du Loto. Il avait eu la chance de cocher les bons numéros, il y a vingt-six ans de cela. Il avait aussitôt démissionné de son poste d’obscur employé de bureau à la mairie de sa ville natale. Terminés le travail, la vie dans un immeuble du quartier de Keryado et les fins de mois difficiles ! Viviane, la maman, est quant à elle issue d’une famille de la région d’Hennebont, une autre ville du Morbihan. Les tourtereaux se sont rencontrés il y a quarante-cinq ans, lors d’une fête sur le port de pêche de Lorient. Elle était secrétaire médicale. Quand le pactole de la Française des Jeux avait été déposé sur un compte bancaire, elle aussi avait démissionné du jour au lendemain. Parcourant les communes alentours, ils s’étaient mis en quête d’un terrain proche de la mer. Leur choix s’était porté sur Guidel, et plus précisément sur le lieu-dit Guidel-Plages, où, à faible distance de l’embouchure de la Laïta, ils s’étaient fait construire une somptueuse villa. C’est dans cette direction que nous roulons, car c’est de la mère que j’entends en priorité faire la connaissance. Après la bretelle de sortie de la voie express, alors que je me fie aux panneaux, la jeune femme dit : — Tout à l’heure, je n’ai pas eu peur, dans votre bureau. Pourtant, l’inscription qui domine la porte est impressionnante. Je sais à quel texte elle fait allusion : « Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. » — Savez-vous d’où je la tiens ? — Oui. De la Divine Comédie, de Dante ! — Bravo ! Habituellement, la plupart de mes hôtes sont plutôt limités, culturellement. Je l’ai écrite il y a un mois seulement, mais vous êtes la première à en connaître l’origine. — Je n’ai pas grand mérite : j’ai visité le musée Rodin, il y a quelques années, et j’y ai vu l’un des moulages du bronze “La porte de l’Enfer”. Au centre du giratoire des Cinq-Chemins, une machine agricole stylisée par le sculpteur Marc Le Gurun illustre l’attachement de Guidel à son passé agricole. Je prends vers Guidel-centre. — Si je suis la première à en connaître l’origine, d’autres en comprennent-ils le sens ? — Pas tout de suite. En réalité, mon bureau serait une sorte de purgatoire, puisque si ceux qui y pénètrent, finissent par confier leurs péchés ou fautes, cela ne les absout pas. Le purgatoire que constitue mon bureau n’est pas une étape avant le paradis, mais avant l’enfer. Lorsqu’ils entrent dans ma tanière, ils font tous les caïds au départ. Mais s’ils y sont, c’est que je dispose d’un faisceau de preuves ou que j’en sais suffisamment sur eux pour les inquiéter ou les envoyer derrière les barreaux. Quelques ronds-points, puis le clocher à quatre pans de l’église se détache sur un magnifique ciel bleu. Sur le tableau de bord, le témoin de température apprend que nous avons gagné trois degrés depuis Quimper. Souvent évoquée, la différence météorologique entre le Finistère et le Morbihan n’est pas une légende. — Vos explications me terrorisent plus encore que ne l’a fait mon imagination en lisant cette sentence. — Sans doute est-ce, et c’est heureux, parce que vous n’avez rien à vous reprocher. Un petit sourire puis, alors que nous sommes parvenus à proximité de l’église Saint-Pierre et Saint-Paul, elle dit : — Prenez la direction de Guidel-Plages. La bien nommée rue de l’Océan, une longue ligne droite bordée d’une piste cyclable, se présente. Ma passagère se tait, son regard courant au hasard la campagne, avant de revenir vers un champ de maïs qui, faute d’un soleil généreux lors des dernières semaines, peine à sortir de terre. Nous roulons en silence sur environ trois kilomètres, avant de descendre sur Guidel-Plages, aussi surnommé le Pouldu-Morbihan, en opposition au Pouldu-Finistère que l’on découvre sur l’autre rive de l’embouchure de la Laïta. Véronique Ricordel n’avait pas exagéré en qualifiant la maison de ses parents de « somptueuse villa ». Quartier de la Falaise, au fond d’une impasse, à l’abri des curieux derrière un haut mur de pierres de bonne facture, hérissé de tessons de bouteilles pour en interdire l’escalade, on aperçoit les fenêtres du premier étage et le toit aux coûteuses ardoises rustiques. Véronique dispose de la clé du portail, ainsi que de celle de la porte d’entrée, mais elle préfère annoncer notre arrivée par le biais de l’interphone. Quelques secondes, puis le portail commandé à distance s’ouvre sur un jardin de près de deux hectares, magnifiquement entretenu. La villa a la forme d’un U, dans le sens où deux ailes en tous points symétriques viennent à la rencontre du visiteur, alors que l’on accède à la partie centrale longue de près d’une trentaine de mètres par une accueillante terrasse. Remontant en voiture l’allée qui y mène, je jette un œil, sur la droite, vers une piscine aux dimensions exceptionnelles et, sur la gauche, vers un garage qui, au bas mot, pourrait héberger quatre voitures. Sortant par l’une des multiples portes-fenêtres qui percent la façade, la propriétaire des lieux nous regarde approcher, puis nous extraire de la voiture. Si j’estime l’âge de Véronique à une petite quarantaine d’années, il est acquis que sa mère devrait en avoir au moins soixante ou soixante-cinq. Or, celle-ci en paraît à peine plus de cinquante. C’est encore une belle femme, au corps svelte et élancé. L’agréable température de ce mois de juin l’a incitée à enfiler une robe légère qui met en valeur des jambes et des bras affermis par la pratique du sport, à moins que ce ne soit par un travail physique, mais de cela je ne pense pas qu’il soit question. Ses cheveux, d’une teinte tirant sur le blond, sont coiffés de façon à renforcer l’impression de jeunesse qui se dégage de cette pétillante sexagénaire. À ses oreilles, ses doigts, ses poignets et son cou, la somme des bijoux en or sertis de pierres précieuses totalise une petite fortune. — Ma chérie ! Quel bon vent t’amène ? Le ton n’est pas badin, mais souligne une profonde affection de la mère pour sa fille. Elles se saluent tendrement en se prenant mutuellement par les épaules et en s’embrassant sur chaque joue Sans attendre la réponse, elle se tourne vers moi puis revient vers Véronique : — Tu me présentes ? — Bien sûr. Maman, voici le capitaine Maxime Moreau, de la Police Judiciaire de Quimper. À l’énoncé de mon grade et de ma fonction, le visage de la mère s’est assombri. Jusqu’alors rieurs, ses petits yeux bleus se font interrogateurs, tandis qu’elle s’exclame d’un air contrarié : — Ne me dis pas que tu l’as amené ici pour cette stupide impression ? Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? Ce n’est pas pour cela ? — Maman ! Tu ne vas pas… — Si, Véronique, je vais recommencer. Ou plutôt, c’est toi qui recommences ! Je croyais pourtant avoir été claire, l’autre jour. Comment faudra-t-il te le dire ? Il n’y a aucun problème dans notre famille ! Tu m’entends ? Aucun problème ! Voilés par la colère, les yeux bleus ont perdu de leur éclat. De même, c’est de manière abrupte qu’elle accuse physiquement le coup, prenant dix ans en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ce n’est plus une sémillante quinquagénaire qui nous fait face, mais une sexagénaire, voire une septuagénaire, usée par la déception. — Tu veux bien me laisser parler ? Le ton de Véronique est limite implorant. Maman, s’il te plaît ! — Cela ne servira à rien. Tu connais ma position sur ce sujet. Je refuse de croire à tes élucubrations. Tu mélanges tout, ma pauvre Véro ! fait-elle en secouant négativement la tête. — Asseyons-nous pour discuter, veux-tu, et laissons le capitaine Moreau se forger une opinion. Il lui appartiendra de décider de la suite à donner. D’accord ? — Si tu insistes… Voulez-vous boire quelque chose, Capitaine ? Un café, par exemple ? — Je préférerais un verre d’eau, si cela ne vous dérange pas. Je n’ai pas vraiment soif, mais, si j’accepte une libation, c’est parce que je n’ignore rien des vertus conviviales d’un verre siroté sur une terrasse ensoleillée. Comme le café partagé tout à l’heure avec Véronique dans mon bureau, il importe de créer une ambiance détendue, pour apporter plus de sérénité au débat. — Et toi, Véronique ? — J’aimerais boire un thé. Attends, je vais aller préparer les boissons. — Non, reste assise, je vais demander à Anaïs de nous apporter un plateau. Véronique et moi profitons de son absence pour échanger nos points de vue. — Elle ferme les yeux ! s’indigne la fille de la maison. Son cœur de maman lui interdit de douter de la parfaite moralité de son fils, alors qu’avant-hier, elle était terrorisée. Comment peut-on être aveugle à ce point-là ? Cela frise l’entêtement. — D’un autre côté, c’est parfaitement compréhensible. La nature humaine est compliquée et particulièrement insondable lorsqu’on est soi-même confronté à une situation qui nous dépasse ou dont on n’aurait jamais imaginé qu’elle puisse un jour nous éclater à la figure. Comment votre mère qui a donné le jour à votre frère et l’a élevé en lui donnant tout l’amour dont elle était capable, peut-elle digérer qu’il lui en veuille au point de la supprimer ? Je peux comprendre qu’elle n’assimile pas cette menace ou en néglige la portée. Mon regard se perd vers la piscine couverte d’un toit vitré propice à accumuler la chaleur. Plus proche de nous, un cabanon censé abriter des outils et dont les dimensions me suffiraient pour en faire une maison de vacances. Dans un coin du jardin, des rosiers en fleur rivalisent de couleurs, alors qu’un peu plus loin, des têtes d’hortensias bleu ardoise remuent selon les humeurs d’un vent léger venu de l’océan voisin. Il convient de mettre Véronique en garde : — Vous comprendrez néanmoins que je me dois de conserver une certaine neutralité dans cette affaire, puisque, pour le moment, je n’ai que votre version. Je vais écouter votre mère et je verrai ensuite s’il est nécessaire ou non que je fasse le tour de la famille et, en particulier, que je m’intéresse à votre frère aîné. Le retour de la maîtresse de maison clôt le sujet. Un pâle sourire est revenu illuminer ses traits. Des lunettes aux verres fumés sont maintenant posées au-dessus de son front, sur ses cheveux qui, pour le coup, forment comme une vague. — Anaïs nous servira dans quelques minutes. Alors, capitaine Moreau, qu’attendez-vous de moi ? Que vous a raconté Véronique, qui mérite que vous vous déplaciez de Quimper ? J’ouvre à peine la bouche qu’elle ajoute à sa liste une nouvelle interrogation : — Mais j’y pense, comment se fait-il que vous veniez de Quimper, dans le Finistère, alors que nous sommes dans le Morbihan, et que nous disposons ici aussi de forces de police ou de gendarmerie ? — L’explication est très simple, madame Ricordel : vous concernant, je ne suis, pour l’heure, chargé d’aucune investigation quelconque, aussi est-ce purement pour nourrir ma curiosité et rassurer votre fille que j’interviens. Elle est venue me narrer des menaces qui pèsent sur vous et auxquelles elle accorde, à tort ou à raison, une évidente importance. Parce qu’il vaut mieux prévenir que guérir, j’ai accepté ce rendez-vous pour me forger un avis. L’arrivée par une autre porte-fenêtre d’une femme brune un peu boulotte et âgée d’environ trente ans, que je suppose être Anaïs, l’employée de maison, m’oblige à temporiser. Elle prononce un discret bonjour auquel nous répondons, et pose sur la table un plateau comportant verres et tasses, bouteilles de jus d’orange et d’eau fraîche, du sucre en morceaux et une odorante théière. J’attends qu’elle disparaisse par le même chemin pour reprendre : — Je souligne le caractère plus ou moins officieux de cet entretien. En conséquence, vous n’avez aucunement l’obligation de répondre à mes questions ni de me livrer votre version. Je vous encourage toutefois à le faire, ne serait-ce que pour rassurer Véronique. Et peut-être pour vous rassurer, vous aussi. Je n’ai usé ni du ton ni du vocabulaire que je réserve aux malfrats ou autres trafiquants que je passe habituellement à la moulinette. Elle y est sensible. Toute tension semble l’abandonner tandis qu’elle fait le service. — Exposé sous cette forme… Que voulez-vous savoir ? — Véronique m’a rapporté les récriminations de votre fils aîné. Acceptez-vous de m’en parler ? — S’il n’y a que cela. Vous allez voir, il n’y a rien de terrible. Lundi dernier… — Attendez une petite seconde : avec votre accord, je vais vous enregistrer, dis-je en préparant mon dictaphone jusque-là caché dans une poche de ma veste que j’ai posée sur le dossier de ma chaise. J’apprécie d’enregistrer les conversations pour pouvoir ensuite les réécouter si cela est nécessaire. — Grand bien vous fasse ! Quand j’en aurai terminé, vous conviendrez qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat et vous effacerez mes paroles. — Ce serait souhaitable. Cela signifierait qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter, et ce serait le mieux pour tout le monde. Je vous écoute, madame Ricordel, dis-je en enfonçant la touche enregistrement. — Lundi après-midi, soit avant-hier, Sébastien, mon fils aîné, est passé me voir. Je le sentais tracassé, nerveux. Il n’avait pas l’air dans son assiette. Nous avons bu un café sur la terrasse, tout en regardant les jardiniers travailler. C’est beau, la vie de gagnant du Loto ! Une lampée de thé, et elle reprend : — Nous avons parlé de choses et d’autres, de banalités en somme, mais plutôt que de le questionner, j’attendais qu’il livre l’objet de sa visite. — Il vous rend souvent visite ? — Oui et non. Sébastien est artiste peintre. Il est artiste dans l’âme. Il mène une vie de bohème, ne se fixant aucune obligation et n’ayant pour toute attache que son métier auquel il peut consacrer des journées ou des semaines entières sans sortir de chez lui ni échanger le moindre mot avec quiconque. À d’autres moments, après avoir pondu une ou plusieurs œuvres, ou lorsqu’il est en quête d’inspiration, il est beaucoup plus libre et ressent alors le besoin de rencontrer des amis ou des proches. Il peut donc venir me voir deux fois dans la même semaine, comme se tenir éloigné durant deux ou trois semaines. Un mois, parfois, mais plus rarement maintenant. C’était surtout avant que mon mari décède. — Maman ! interrompt Véronique dans un soupir. Arrête de le mettre sur un piédestal. Cette vie de bohème, comme tu l’appelles, n’a rien de vagabonde puisqu’il ne quitte pas la région. Il ne quitte même pas Guidel, ou alors pour un faire un saut à Quéven chez sa femme avec qui il a la paresse de vivre normalement comme le font tous les couples mariés. J’espère au moins qu’il met un peu d’énergie à la satisfaire sexuellement… C’est en sursautant que la mère se tourne vers sa fille, le rose aux joues et les lèvres pincées, et dans les yeux, une lueur indiquant sa vexation à ce qu’une telle conversation se déroule en la présence d’un étranger, fût-il policier. Pour camoufler son trouble, elle abaisse les lunettes de soleil sur ses yeux. — Véro ! Il n’est pas nécessaire d’être vulgaire ! Tu n’as pas à tenir de tels propos sur ton frère. Surprise par le ton utilisé, l’interpellée promène deux mains tremblantes dans sa belle chevelure frisée. — Bon, je te demande de m’excuser. Je me suis un peu emballée, mais il faut reconnaître qu’il se complaît dans la fainéantise et la débauche, et qu’il a trouvé le prétexte de la vie d’artiste pour ne pas travailler. — Ne sois pas aussi tranchante ! Sébastien a beaucoup de talent. Malheureusement, la période est difficile et il peine à écouler sa production. — Tu parles, qu’il a du talent ! s’esclaffe-t-elle. À part une exposition il y a deux ans, chez un copain galeriste de Lorient, où il a péniblement vendu deux toiles de petit format à un ami de la famille, il n’a jamais fait parler de lui. Viviane Ricordel néglige sa fille d’un léger haussement des épaules et, en orientant sa chaise dans ma direction, semble prendre le parti de s’adresser uniquement à moi. — J’en viens au sujet de sa visite, car autant, le plus souvent, il passe dire un simple bonjour, le temps d’une tasse de café ou d’un apéritif, autant ce lundi, il avait à cœur de m’exposer un grave problème qui le rend malheureux. Il n’en a pas parlé tout de suite, mais une maman sait lorsque son enfant est tourmenté. Et cela, même si son enfant a quarante-trois ans. À force de patience, je l’ai amené à me confier ses problèmes. Voilà, ses tableaux ne se vendent pas ! Reflet de notre société en crise, le marché de l’art s’effondre. Lorsqu’auparavant, il vendait trois toiles pour une période donnée, il n’en vend maintenant plus qu’une seule. Voire aucune. Il traverse une mauvaise période et, par conséquent, il connaît des soucis d’argent. Nous allons arriver dans le dur. Elle se vote une gorgée de thé, constate qu’il a refroidi et est à peine tiède. Elle décide alors de vider la tasse tant qu’il est encore buvable, et la repose élégamment d’un geste à la rondeur calculée. — J’ignore si on le lui a soufflé ou s’il s’en est fait la réflexion, mais il s’est dit qu’il existait un moyen de régler ses dettes qui, selon lui, s’élèveraient à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Tout de go, il a avoué que le but de sa visite, en fait, était de se renseigner sur sa part d’héritage. Nous… mon mari et moi avons gagné à un jeu de hasard une très importante somme, il y a très longtemps. Cette somme est tellement colossale que nous avons toujours vécu avec seulement les intérêts de celle-ci. Nous n’avons quasiment pas touché au capital, puisque nos besoins et nos plaisirs étaient limités. Maintenant qu’il est parti, je vais pouvoir voyager. — J’ai oublié de vous le préciser, coupe Véronique à mon intention, mais, à la suite d’un accident de voiture, papa était lourdement handicapé depuis une douzaine d’années. Il était aussi suivi médicalement, car on lui avait diagnostiqué une maladie orpheline dont le traitement interdisait tout départ de plus de deux jours. C’est cette maladie qui l’a emporté. — Pauvre Hubert, fait Viviane en essuyant une larme au coin de l’œil, il n’aura pas eu une fin de vie heureuse… Bref, Sébastien escomptait toucher sa part, et cela assez rapidement, si j’ai bien compris. Il était de plus en plus nerveux. Je comprenais bien que ce n’était pas facile pour lui de révéler la misère dans laquelle il vivait. Il me faisait pitié. J’ai proposé qu’il apporte ses factures pour que je paie ses dettes, mais ce n’était pas ce qu’il souhaitait. Et moi, je ne voulais pas signer un chèque en blanc pour qu’il en dispose à sa guise. Je le connais, il aurait dilapidé cette somme dans… dans des… dans rien de bon, en somme. Elle prend le temps d’une profonde aspiration avant de continuer : — Il a fini par lâcher le morceau : il voulait le sixième de mon capital, mobilier et immobilier. Ce sixième correspond à un tiers de la part de mon époux décédé, étant entendu que trois sixièmes, soit la moitié du capital constitué au fil des décennies de notre vie commune, me revenaient. Selon lui, un autre tiers de la part d’Hubert était pour Véronique et le dernier, pour Nicolas. Le calcul est le même que celui de sa fille, une heure plus tôt dans mon bureau. Elle rejette la tête en arrière, lisse des deux mains ses cheveux auxquels elle donne ensuite du volume au niveau des oreilles en les arrangeant de ses doigts en pince. — Je l’ai laissé parler. Quand il a terminé, je lui ai annoncé l’existence d’un contrat au dernier vivant, qu’Hubert et moi avions souscrit lors de notre mariage. Il s’est d’abord tu, puis il s’est emporté et s’est montré odieux. J’étais d’autant plus gênée que les jardiniers assistaient à sa colère. Il a répété qu’il traversait une « grosse galère », comme il disait, et qu’il fallait absolument l’aider sinon il ne voyait d’autre échappatoire que le suicide pour fuir ses créanciers. — Qui sont-ils, ses créanciers ? Je saisis à la réaction de Véronique qui se redresse sur sa chaise que cette question lui brûlait les lèvres, à elle aussi, et qu’elle me sait gré de l’avoir posée. — Je ne sais pas vraiment. Il ne s’est pas attardé à m’en parler. Cela lui coûtait, veuillez excuser le jeu de mots, déjà suffisamment de relater sa détresse financière, il n’allait pas non plus me renseigner sur ce point. Comme elle marque un silence, j’en profite pour éclaircir une zone d’ombre. — A-t-il été agressif ? Avez-vous eu peur qu’il s’en prenne physiquement à vous ? — Non. Enfin… non, parce que les jardiniers étaient là et ne l’auraient pas laissé faire, mais si j’avais été seule avec lui, je ne sais pas comment je me serais tirée de ce mauvais pas… — Croyez-vous qu’il vous aurait frappée ? — Allez savoir, fait-elle après un nouveau silence, en gardant la bouche ouverte pour accentuer son indécision. Il semblait compter tellement sur cet argent qu’il ne pouvait masquer sa déception. Pire encore, je pense qu’il voyait anéantis ses espoirs de vie meilleure. — L’avez-vous revu depuis lundi ? — Non. Je présume qu’il va lui falloir du temps pour encaisser la nouvelle du contrat de mariage. Il va sûrement se rendre invisible pendant un moment, histoire de démontrer à quel point cela lui reste en travers de la gorge. — Pas d’appel téléphonique, non plus ? — Non. Ce n’est pas dans ses habitudes de téléphoner. Comme beaucoup d’artistes, il est dans son monde et n’en sort que lorsque cela est nécessaire. — Cet incident, ou cette algarade, selon l’importance qu’il convient de lui donner, a-t-elle une incidence sur votre sommeil ? Ou, plus généralement, vivez-vous la situation avec détachement ou, au contraire, vous pourrit-elle la vie ? — Ce n’est pas facile à vivre, c’est certain. La nuit de lundi à mardi, je n’ai pas fermé l’œil. Et la nuit dernière, j’ai pris une belle dose de somnifère pour pouvoir me reposer. — Tu vois qu’il te fait peur, assène Véronique. Je sirote le contenu de mon verre d’eau pour prendre le temps de réfléchir. Véronique Ricordel a-t-elle raison de craindre pour la vie de sa mère ou se fait-elle un film en imaginant le pire ? — Voyez-vous une objection à ce que je le rencontre ? — Je ne sais pas si ce serait judicieux. Comment interpréterait-il cela ? — Impossible de le dire, a fortiori pour moi qui ne le connais pas, mais cela aurait pour avantage de lui signifier la peur qu’il vous a faite. Coup double, cela lui montrerait qu’il ne faudrait pas qu’il réitère sa conduite. À son tour, elle réfléchit. Longuement. Quand enfin, elle a pesé le pour et le contre, elle murmure : — Soit ! Allez le voir. Et dites-lui que je ne lui en veux pas. C’est quand même un bon fils. Il peut revenir à la maison quand il le veut.
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