III-1

2001 Mots
IIIPour nous rendre chez le frère aîné, nous sommes revenus sur Guidel. Parcourant en sens inverse le trajet emprunté une heure plus tôt, comme si nous voulions sortir de la ville et rattraper la voie express, nous avons suivi la rue Marc Mouelo sur plusieurs centaines de mètres, avant de bifurquer sur la droite vers le lieu-dit Le Goueric. De récentes constructions de style contemporain attestent de l’attrait et de la vitalité de la commune. Nous nous en éloignons un peu quand Véronique Ricordel montre du doigt, en retrait de la route, une petite maison d’un étage, dont la toiture mériterait la visite d’un couvreur. La façade, quant à elle, ne souffrirait pas du nettoyage d’un puissant jet d’eau et de deux couches de peinture. L’homme est peintre, mais pas en bâtiment. Dommage. Devant la maison et sur l’un des côtés, on ne peut baptiser jardin un espace herbeux encombré de pierres, d’un vieux matelas, du cadre rouillé d’un vélo sans selle, de fûts en ferraille qui ont contenu on ne sait quelle matière, et de tout un tas d’objets hétéroclites. L’envahissement par la végétation, ronces, fougères et autres mauvaises herbes hautes jusqu’aux genoux, dénonce que ce laisser-aller ne remonte pas à la veille. — Sa voiture n’est pas là, souligne Véronique en frisant le nez pour indiquer qu’elle est réservée quant à la présence de son frère. Remarquez, cela ne veut rien dire, parce qu’elle tombe régulièrement en panne. Comme il n’est pas du genre à se casser la nénette, il l’abandonne sur place et fait appel à un mécanicien seulement lorsqu’il en a absolument besoin ou lorsqu’il déniche un copain ayant des notions de mécanique pour la réparer. Il n’y a pas de portail. Ce serait de toute façon inutile, puisqu’il n’y a ni mur de clôture ni grillage. Sur l’appui de fenêtre d’une pièce du rez-de-chaussée, un chat nous regarde approcher, avant de sauter prestement à terre et de filer comme s’il avait vu le diable. — Quel taré, ce chat ! À mon dernier passage, il s’est jeté sur moi comme un furieux. Il est aussi dingue que son maître. Peut-être même plus, ce qui tiendrait de la performance… Il n’y a pas de sonnette à la porte. Elle frappe énergiquement sur celle-ci, avant de se rabattre vers la fenêtre du chat et de frapper au carreau de son index replié. Une dizaine de secondes plus tard, elle recommence. Pour ma part, je contourne la maison, parvenant dans une cour jonchée de bouteilles vides, d’une couverture écossaise trouée, roulée en boule, de pneus de voiture hors d’usage, d’outils de jardinage rouillés, de planchettes pourries et de je ne sais quoi encore. Sur une terrasse aux dalles inégales, trois chaises dépareillées cernent une table de jardin en grande partie couverte de canettes de bière vides et d’un cendrier plein de mégots. Un garage ferme la cour ; sa porte en PVC blanc ne manque pas de frapper au milieu de ce capharnaüm. Je m’en approche. — C’est son atelier, avertit Véronique. C’est là qu’il peint. Du moins, lorsqu’il se met au travail. Deux petites piques dans ses deux dernières phrases, elle n’est pas tendre avec son frangin ! La porte du garage est fermée à clef. Il y a bien deux fenêtres, mais impossible de voir à l’intérieur car des panneaux de bois obstruent la vue. — Il a dû aller faire un tour, dit-elle. Ce n’est pas de chance. Que voulez-vous faire, monsieur Moreau ? Attendre ou rentrer sur Quimper ? Je consulte ma montre. Midi un quart. — Si vous êtes d’accord, je vous propose de déjeuner, puis nous reviendrons ici. Il sera peut-être revenu, d’ici là. Connaissez-vous un restaurant sympa sur Guidel ? * Je l’ai laissée me guider jusqu’à un restaurant du centre-ville, assez proche de l’église, qui compose comme un rond-point dont des rues partent vers plusieurs destinations possibles. En ce début juin, il y avait déjà un peu de touristes, flânant ou décortiquant le menu et la carte des restaurants et crêperies pour arrêter leur choix, avant de s’attabler ou de pousser à l’établissement suivant. Coup de bol, la dernière table d’une terrasse nous a accueillis. C’était un peu dérangeant que de déjeuner en tête-à-tête avec cette femme que je ne connaissais pas trois heures plus tôt. D’ailleurs, la serveuse nous a pris pour un couple légitime, nous donnant du Monsieur et Madame en nous tendant la carte des plats, ce qui a fait Véronique rosir et regarder vers la rue comme si soudain une personne ou une voiture retenait son attention. Taquin, je n’ai pas pipé mot pour lever toute ambiguïté. Le café avalé, c’est d’un geste autoritaire qu’elle a attrapé l’addition dans la main de la serveuse, refusant que je règle, comme le ferait n’importe quel gentleman, ou même que je m’acquitte de mon écot, comme le premier Écossais venu. Il est à peine quatorze heures quand nous sommes de retour au Goueric. Une Lancia noire, à la carrosserie enfoncée et éraflée et aux roues sans enjoliveurs, dénonce la présence de Sébastien Ricordel. Je vais enfin faire sa connaissance. Comme un peu plus tôt, Véronique frappe à la porte. En l’absence de réaction, nous allons directement dans la cour. Assis à la table de jardin en partie débarrassée des canettes de bières, un homme mange un sandwich. Devant lui trône un cubitainer de cinq l****s d’un côtes-du-Rhône qui n’a sûrement rien d’exceptionnel. À la lucidité de son regard, il ne semble pas en avoir abusé outre mesure. Dans la matinée, au cours de la conversation, la mère a dit qu’il avait quarante-trois ans. Or, l’homme en paraît largement plus. Sec comme le vent du nord, il a néanmoins un visage bouffi, en particulier les paupières. Le teint blafard, pas rasé, les cheveux indisciplinés, il porte un tee-shirt publicitaire à la propreté douteuse, à la gloire d’une obscure marque que je crois française mais dont j’ignore la production. La blancheur de ses bras fins atteste qu’ils ne voient pas souvent le soleil. Des taches multicolores de peinture sur le tee-shirt, sur les poignets et sur les mains, sous-entendent qu’il se livrait il y a peu à son art ou a revêtu sa tenue de travail. — Qu’est-ce que tu fous là, toi ? glapit-il en fusillant sa sœur du regard. Tu n’es pas la bienvenue chez moi, tu le sais. Alors, tourne les talons, et fais-moi le plaisir de ne jamais revenir ! Il déglutit la portion de sandwich entrevue dans sa bouche quand il s’est exprimé, et m’apostrophe : — Et toi, t’es qui ? Qu’est-ce que tu veux ? — Bonjour monsieur Ricordel. Ça me fait plaisir de croiser enfin votre chemin. Il ne s’attendait pas à une entame de ce tonneau. Sans lui laisser le temps de réagir, je poursuis sur un mode amical et enjoué qui produit son effet, conservant le vouvoiement qui s’oppose à son tutoiement : — Il m’est arrivé de voir vos tableaux, il y a deux ans je crois, dans une galerie de Lorient. J’ai adoré. Sachez que je trouve que vous avez vraiment un coup de patte qui ne peut laisser indifférent un amateur d’art. Je peux m’asseoir ? Il lève une paupière soupçonneuse. — C’est quoi, cette embrouille ? Qu’est-ce que vous voulez ? Mon vouvoiement le rendrait-il plus sociable ? En tout cas, le ton a perdu de son mordant. De la pointe du menton, j’indique la chaise qui lui fait face et questionne : — Je peux ? — Ouais, grogne-t-il. Toi, Véro, tu ne restes pas là. Je ne veux plus te voir. Je lance à la femme une œillade complice, l’enjoignant à s’éloigner pour que je noue le contact. Elle y est sensible. J’attends qu’elle disparaisse à l’angle de la maison pour expliquer : — Pardonnez mon intrusion, monsieur Ricordel. Il fallait vraiment que je vous rencontre. — Pas de problème. Donc, vous avez vu mes tableaux à Lorient. Ça vous a plu ? Ce n’est plus le même homme. Il me mangerait dans la main. Encore un petit coup de brosse à reluire. — Très ! Sans mentir, il s’en dégage une émotion, une… c’est vraiment beau ! On ne peut rester insensible. Mon amie et moi avons littéralement craqué. Un sourire s’est dessiné sur son visage bouffi et fripé par une vie d’excès, qu’une barbe de trois ou quatre jours rend encore moins gracieux. Oubliée, la colère. Son état d’esprit a changé. On va pouvoir parler sérieusement. À charge pour moi de manœuvrer habilement. — Je suis ravi de faire votre connaissance. Malheureusement, je ne suis pas là pour parler peinture. Rien ne nous en empêche, bien sûr, mais j’imagine que, tout comme moi, vous avez d’autres plans pour l’après-midi. Se levant, comme si la position assise rendait l’exercice impossible, il met son verre sous le petit robinet du cubitainer, qu’il ouvre en gros débit. Lorsque son verre est plein, il penche la tête vers son épaule droite et hasarde : — Vous êtes là pour quoi, alors ? À l’abordage ! — Votre sœur m’a raconté la dispute avec votre mère et a évoqué des menaces que vous auriez proférées. Je voudrais savoir ce qu’il en est exactement. Vous me racontez votre version ? — C’est quoi cette connerie ? Et d’abord, qui êtes-vous ? — Police. Capitaine Maxime Moreau. Vous devez bien comprendre l’inquiétude de votre mère et de votre sœur. Votre comportement agressif n’est pas pour les rassurer, alors elles m’ont demandé… enfin, c’est plutôt Véronique qui me l’a demandé, d’intercéder. Quant à votre mère, elle est toute disposée à vous revoir. Le plus tôt sera le mieux, je pense, avant que le temps ne renforce l’acrimonie dont vous avez fait état. Difficile de savoir comment peut réagir un énergumène de ce genre. Il pourrait exploser, m’ordonnant de sortir de sa propriété en m’abreuvant d’invectives, comme il pourrait sentir ses jambes se dérober et chercher un appui ou sa chaise pour ne pas s’effondrer. Sébastien Ricordel ajoute une variante à cette palette, terme qui convient on ne peut mieux à un peintre : il porte le verre à ses lèvres, boit une solide rasade de côtes-du-Rhône et me toise. — J’ai bien peur de me répéter, mais… c’est quoi cette connerie ? L’appétit soudain coupé, il délaisse son sandwich et pioche une cigarette dans un paquet aplati par un séjour dans une poche. Dans le cendrier rempli de mégots, les filtres dorés voisinent avec les filtres blancs de cigarettes roulées à la main. D’autres mégots de cigarettes roulées ne comportent pas de filtres. — À vous de me le dire. Je vous écoute. — Et si je ne veux pas parler ? — Très simple ! Je vous embarque et je vous place en garde à vue. Reconnaissez qu’on est mieux ici qu’au fin fond du commissariat de Lorient. Ce serait dommage pour tout le monde d’en arriver à cette extrémité, non ? Il évacue un nuage de fumée qu’un vent léger emporte dans ma direction. Le constatant, il s’excuse en levant une main fine aux longs doigts, puis se déplace pour aller se poser sur une autre chaise que précédemment, histoire de se mettre face au vent, afin que cela ne se reproduise pas. — Que voulez-vous que je vous dise ? Je suis allé voir ma mère avant-hier. Je n’étais pas très averti sur les procédures d’héritage, alors je pensais que j’allais en toucher une partie à la suite du décès de mon père. J’allais donc me renseigner sur le délai qu’il me faudrait patienter avant de… de pouvoir faire des travaux sur la maison, faire réparer ma voiture une bonne fois pour toutes et d’autres trucs de ce style que je repousse sans cesse parce que je ne peux me le permettre pour l’instant. Il tire une grosse bouffée de tabac, l’inspire, la rejette par le nez en la faisant durer. — Quand ma mère m’a appris que mes parents avaient un contrat de mariage au dernier vivant et que, par conséquent, je faisais ceinture, j’ai vu rouge. Mes projets de vie meilleure se sont envolés. Alors, c’est vrai… mes paroles ont dépassé ma pensée. J’ai été un peu maladroit. J’ai… d’un autre côté, quand je vois comment ils sont bourrés de fric – enfin voyais, pour mon père évidemment – je me suis fait la réflexion qu’elle pourrait en donner un peu. — Elle vous a proposé un chèque, je crois… — Oui, d’un montant dérisoire. Je remarque à votre grimace que ça, elle ne vous l’a pas dit ! Les cachotteries de Viviane ! Elle n’a jamais aimé communiquer là-dessus. L’argent est un tabou dans cette famille. Il faut en avoir, en amasser même, mais surtout ne pas en parler. Ne pas dévoiler le montant du trésor qui dort dans une banque. Elle et mon père n’ont jamais eu de gros besoins, alors, maintenant qu’elle est seule, elle pourrait partager. Eh bien non ! Elle veut tout garder pour elle ! C’est ça qui m’a énervé. — Il n’y a rien d’inconcevable à ce qu’elle garde son argent, si ? Elle est libre d’en faire ce qu’elle veut. Et si jusqu’ici, elle n’a pas eu de gros besoins, elle a laissé entendre que, dorénavant, elle allait voyager. Ce n’est pas donné, les voyages. Et ce ne sont pas les destinations de rêve ou les croisières qui manquent. Pendant des années, elle s’est occupée de votre père, il est normal que, maintenant, elle lâche les cordons de la bourse. — Et moi ? Et moi ? Je peux crever ?
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