Chapitre I
Chapitre I
Pendant les belles années de l’empire, il s’était établi à Paris une société de jeunes gens qui, sous le nom de la « Sainte-Barbe, » a eu un moment de célébrité dans le monde des cercles et du sport.
Malgré ce titre, qui semblait la placer sous la protection de la patronne des artilleurs, cette association n’était point guerrière. Pacifique au contraire et commerciale, elle avait pour unique objet de chercher les ressources nécessaires à son existence dans le jeu et dans les spéculations sur les courses de chevaux.
Ce nom de « Sainte-Barbe » était ce que la rhétorique appelle « un trope ; » il signifiait que cette association, exposée au hasard et au danger, pouvait sauter d’un moment à l’autre, comme la soute aux poudres d’un navire de guerre. Une nuit de déveine, un cheval boiteux dans une grande course, et la « Sainte-Barbe » disparaissait après avoir fait explosion.
Grâce à l’habileté de son équipage, elle sut naviguer heureusement sur la mer parisienne, si fertile en désastres, et pendant plusieurs saisons on vit flotter son pavillon toujours triomphant. Plus d’une fois, il est vrai, elle subit de terribles bourrasques et menaça de sombrer ; plus d’une fois elle eut à supporter de rudes assauts qui la mirent à deux doigts de sa perte ; mais en fin de compte elle n’éprouva jamais de défaites décisives, et, pendant le cours de ses laborieuses campagnes, elle fit quelques riches prises qui illustrèrent son nom. Ainsi ce fut elle qui eut l’honneur de battre le prince Lemonosoff, le redoutable adversaire des banques d’Allemagne, et ce fut elle encore qui, après une lutte de plusieurs mois, obligea Naïma-Effendi à retourner en Turquie faire de la politique pour se relever de sa ruine au jeu (Un beau-frère).
Mais ce fut là son dernier succès. Au moment même où elle atteignait son apogée, elle se disloqua. Tout à coup le bruit se répandit que les trois associés qui avaient fondé la « Sainte-Barbe » se séparaient.
Ce n’est pas seulement dans le monde des portiers que l’on connaît les cancans ; le high-life aussi a ses commérages. Lorsqu’on commença à parler de la disparition de la « Sainte-Barbe, » ce fut un concert de questions, d’indiscrétions, d’insinuations.
– Cela devait arriver. Est-ce que des associations de ce genre peuvent durer ? Alors que deviendrait le monde ?
– Il paraît qu’ils ne pouvaient plus marcher ?
– Au contraire, ils ont gagné cet hiver de très grosses sommes, et ils n’ont presque jamais perdu.
– Comment cela ?
– Tout le monde vous le dira.
– Est-ce vrai que c’est d’Ypréau et Plouha qui veulent se retirer ?
– Parbleu ! ce n’est assurément pas Sainte-Austreberthe qui aurait cette idée ; la « Sainte-Barbe » lui est trop utile. Sans elle, que deviendrait-il ?
– Son père le caserait quelque part.
– Où cela ? il n’est pas commode à caser. Devant une table de jeu, il tient sa place mieux que personne, je vous l’accorde ; dans une course pour gentlemen, il a son mérite, cela est certain. Mais après ? Cela n’est pas suffisant pour le bombarder dans une grande position. Comment diable en faire un préfet, un diplomate, un receveur-général ? Malgré la puissance et la faveur dont jouit son père, la tâche serait trop lourde ; le général n’y réussirait pas. D’ailleurs il n’est pas homme à l’entreprendre. Même pour son fils, on ne le verra jamais s’engager dans des démarches qui ne devraient rien lui rapporter personnellement et immédiatement. Sa force est de n’avoir jamais demandé que pour lui seul, et Dieu sait ce qu’il a demandé et obtenu.
– Pourquoi donc d’Ypréau et Plouha veulent-ils se retirer de la « Sainte-Barbe ? »
– Vous savez que d’Ypréau est la loyauté en personne ?
– Et Plouha aussi, il me semble.
– Sans doute.
– Eh bien ! alors ?
– Alors ils se retirent.
D’autres, moins réservés dans leurs propos, ne se gênaient point pour appuyer sur les causes, qui avaient amené la division entre les trois associés.
– Sainte-Austreberthe a une manière de comprendre le jeu que n’admettent pas d’Ypréau et Plouha.
– Est-ce que ?…
– Je ne dis pas cela ; mais enfin il est certain que depuis assez longtemps déjà, il y a des dissentiments entre eux, non seulement à propos du jeu, mais encore à propos des courses, à propos de tout. Vous connaissez l’incident de Nabucho. Ils avaient deux chevaux dans la course : Nabucho et Arquebuse, et c’était avec Nabucho que l’écurie voulait gagner ; au moins elle le disait. On a promené ostensiblement Nabucho devant tout le monde, et on a pesé son jockey ; celui-ci s’est mis en selle, et, au moment où le cheval allait entrer sur la piste, on l’a fait revenir, il n’est pas parti : c’est Arquebuse qui a gagné comme elle a voulu. Sainte-Austreberthe était seul à Paris, et les ordres ont été donnés par lui : le ring a été rincé.
– C’est une volerie ?
– Pas précisément, puisqu’à la rigueur cela est légal. En tout cas, l’affaire a fait un bruit de tous les diables, les journaux en ont parlé, et l’on va introduire un nouvel article dans le règlement pour empêcher des coups de ce genre. Quoi qu’il en soit, d’Ypréau n’a pas voulu profiter de celui-là, et, à son retour, il a déclaré renoncer à ses paris. Naturellement Plouha s’est rangé du côté de d’Ypréau, et cette dernière difficulté, s’ajoutant à toutes celles qui, petit à petit, s’étaient amassées, a mis le feu aux poudres : la Sainte-Barbe a sauté.
– Les morceaux en sont bons encore.
– Peut-être, mais ni d’Ypréau ni Plouha ne voudront les ramasser.
– Sainte-Austreberthe sera moins difficile, et il est à croire que nous allons le voir continuer seul ce qui lui a si bien réussi lorsqu’ils étaient trois.
– C’est possible, mais je parie dix contre un, cinq cents louis contre cinquante, qu’il s’enfoncera avant deux ans. Voyez-vous, on a beau faire, on a beau dire, il n’y a encore rien de tel que l’honneur pour réussir. La part de d’Ypréau et de Plouha ôtée, la « Sainte-Barbe » ne sera pas assez riche.
– Et la part de Sainte-Austreberthe ?
– Sainte-Austreberthe représentait l’habileté dans l’association, et l’on se défie des gens habiles. Vous me direz que ceux qui allaient à la Sainte-Barbe savaient bien qu’ils n’y rencontreraient pas seulement d’Ypréau et Plouha. Cela est parfaitement vrai ; mais d’Ypréau et Plouha étaient une garantie, une sorte de couverture ; l’équipage faisait passer le capitaine. Maintenant le capitaine va rester seul. Je ne prétends pas que pour cela la Sainte-Barbe va être abandonnée par tout le monde. Elle trouvera toujours des joueurs qui préfèrent une maison particulière, où l’on peut jouer sans craindre les curieux et les indiscrets, aux cercles où tout se sait, et où l’on est exposé à voir son nom affiché au tableau, si l’on ne paye pas dans les vingt-quatre heures. Mais ce sera une clientèle spéciale : ce ne sera plus vous, ce ne sera plus moi. Puis, petit à petit, cette clientèle diminuera, fatiguée de perdre toujours, car avec Sainte-Austreberthe on finit toujours par perdre ; les joueurs qui ont l’habitude de payer se retireront, et il ne restera plus que ceux qui ne paient que quelquefois et les étrangers. À Paris, les étrangers se forment vite, ils trouvent des amis complaisants pour leur ouvrir les yeux et les oreilles ; les étrangers bientôt se tiendront aussi à l’abri. Pour toutes ces raisons, je persiste dans mon pari, vous va-t-il ?
Cette séparation des trois amis s’accomplit comme on l’avait prévu, et d’Ypréau et Plouha quittèrent Paris : l’un pour s’exiler dans l’Amérique du Sud, où il fut heureux d’accepter une de ces places de consul qu’on réserve pour les fils de famille bien apparentés ; l’autre pour aller s’enterrer dans sa province, au fond de la Bretagne, où il vécut tristement, n’ayant d’autres plaisirs que de parler du passé et de dire avec orgueil : j’ai été ; si j’avais voulu, je serais encore.
Mais cette séparation, qui se fit discrètement, sans les querelles et les plaintes qu’espéraient les curieux, n’amena point la disparition de la Sainte-Barbe ; Sainte-Austreberthe garda le petit hôtel des Champs-Élysées où elle avait été fondée, racheta les chevaux de course qui avaient appartenu à la société, et les choses continuèrent comme elles avaient longtemps marché : un maître de maison au lieu de trois, voilà tout. Il y eut même cela de remarquable, que ce maître fit plus de bruit à lui seul que n’en avaient fait les trois associés réunis.
On donna, à la Sainte-Barbe, des fêtes que tous les journaux à informations célébrèrent ; on y joua une opérette grivoise, dans laquelle une grande dame à la mode fut fière de tenir un rôle travesti, avec deux cocottes fameuses pour partenaires ; on y exhiba un médium, qui fit des prédictions étourdissantes en politique et des révélations prodigieuses en histoire ; Thérésa y chanta son répertoire le plus salé devant un public « d’honnêtes femmes, » et les héritières de mademoiselle Rigolboche y dansèrent quelques pas originaux devant le même public. Jamais impresario qui veut réussir coûte que coûte ne déploya plus d’activité. On ne parlait que de la Sainte-Barbe, et il y avait d’honnêtes gens, à deux cents lieues de Paris, qui ouvraient leur journal pour voir ce qu’on en disait ; dans leurs villages, il y avait de petits jeunes gens, dévorés d’impatience en attendant le moment où ils pourraient contempler ces splendeurs, qui toutes les nuits rêvaient du vicomte de Sainte-Austreberthe.
Mais à l’étranger c’était mieux encore, et dans ce monde cosmopolite qui vit, les yeux fixés sur Paris, la Sainte-Barbe était un sujet de curiosité et d’attraction. Seulement comme les échos de la vie parisienne n’arrivent au loin que par bribes et au hasard, à peu près comme les notes éclatantes des cornets à piston qui s’échappent d’un orchestre, on se faisait de la Sainte-Barbe et de son propriétaire les idées les plus étranges. À Madrid, dans une soirée de jeunes gens, on alluma les cigares avec des billets de banque roulés en allumettes, et la raison qui détermina cette coûteuse niaiserie fut qu’on en avait fait autant à la Sainte-Barbe. À Saint-Pétersbourg, à Vienne, Sainte-Austreberthe avait des élèves qui ne juraient que par lui ; à New-York on parlait des allures de son trotteur ; à Londres, des vêtements de son tailleur. Il était si bien à la mode qu’il devenait un appoint qu’on devait porter au compte de notre gloire nationale, entre Gladiateur et les opérettes d’Hervé.
Cependant, au milieu de ces succès plus bruyants que réels, des indices certains d’embarras et de gêne se manifestèrent pour les curieux et les envieux ; puis peu à peu ces indices s’accentuèrent, se précisèrent, même pour les moins clairvoyants. Les soirées de jeu, à la Sainte-Barbe, étaient presque entièrement désertées, et au ring on ne voulait plus parier ni pour ni contre les chevaux qui portaient les couleurs de Sainte-Austreberthe.
Enfin, en moins de dix-huit mois, les choses en arrivèrent au point qu’il devint évident que la Sainte-Barbe n’avait plus devant elle que quelques jours de grâce : les créanciers exaspérés s’étaient fait remplacer par les huissiers, les protêts pleuvaient, les saisies menaçaient, la Sainte-Barbe allait sauter.
– Il était temps que ça finît.
– Ça devenait infect.
– C’est maintenant que ça va être drôle.
– L’amusant sera de voir comment Sainte-Austreberthe en sortira.