Chapitre 4

1420 Mots
Du perron, les deux lunes m’épiaient, hautes et rondes comme des ballons. Elles illuminaient la cour et la monture de Seïs qui me scrutait d’un œil bleu et clair. Elfinn affichait un drôle d’air, un air presque humain. Je refermai mon châle sur ma poitrine, traversai la cour déserte et pensais le surprendre dans la grange quand un bruit sur le flanc droit de la maison attira mon attention. Assis sur le rebord du puits, adossé au treuil, le talon droit posé devant lui, il fumait et s’abîmait dans la contemplation des deux lunes. Quand il m’aperçut, il baissa la tête et esquissa un mouvement du menton. « Toujours là, toi ! grommela-t-il. — Je peux m’en aller si je te dérange. » Il fit non de la tête et déplaça son pied du rebord pour m’offrir un siège à ses côtés. Je m’installai à califourchon, une jambe dans le vide, l’autre calée sur l’une des pierres déchaussées du puits. Je m’étirai, les bras levés vers un ciel d’encre, puis voyant qu’il m’observait, croisai les bras sur la poitrine. « Pourquoi faut-il toujours que vous vous disputiez ? questionnai-je à mi-voix. — Je n’ai pas cherché la querelle et je n’ai pas envie d’en parler. » Il se pencha au-dessus du puits comme s’il cherchait à y percevoir son reflet, puis se redressa et appuya sa nuque contre le treuil. Il se frotta la figure d’une main tremblotante et tira une longue bouffée de cigarette. « Alors, morveuse, y a pas un dingue qui ait voulu t’épouser ? » me lança-t-il d’un ton sans joie. De la fumée s’échappa en cercle de ses lèvres entrouvertes. « Comme tu peux le constater. — À vingt ans tout rond, ça doit jaser à Macline. Je suis étonné que ma mère ne t’ait pas trouvé un mari digne de ce nom ! » Il se remit debout comme si ses jambes le démangeaient soudain, et tourna autour du puits. Je le suivis du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse dans mon dos. Il s’immobilisa derrière moi et lâcha un ruban de fumée qui tournoya sous mes yeux. Je fixai le chêne devant moi et murmurai : « La mort d’Antoni a changé beaucoup de choses. » La fumée blanche de sa cigarette serpenta une nouvelle fois. « Pas tout, non. » Mes mains tremblèrent. J’observai sur le sol son ombre s’étendre sur la mienne. Sa main frôla ma nuque sans pour autant la toucher. Mes bras se couvrirent de chair de poule. Je fermai les paupières. Au bout d’un moment, il recula en silence. Pas beaucoup, mais assez pour me souffler que cet instant était terminé. Alors, il me lança d’un ton moqueur : « Alors, où t’as caché tes prétendants ? — Bah, disons que depuis qu’Artanbo m’a fait passer pour une menteuse, le nombre de mes soupirants s’est vu réduit de moitié. » Il rit. « Et qu’as-tu bien pu faire pour mettre en rogne ce bon vieil Artanbo ? » Il ne me posa la question que pour la forme. Il se campa devant moi, le visage brusquement grave. « Tu as vu des troupes de Noterre, c’est ça ? » J’opinai. Les images resurgirent instantanément dans mon esprit. Les hommes armés. Les foulards rouges autour de leur cou. Brenwen qui les pourchassait. Et puis Artanbo et sa diatribe fumante. Tout passa au crible et Seïs les saisit au vol comme si mes pensées étaient un livre ouvert. Son visage changea à mesure que mes souvenirs défilaient, comme un tas de dessins jetés en vrac sur une table. Ses sourcils se froncèrent. « C’est insensé ! finit-il par dire. — Tu ne me crois pas ? lançai-je d’un ton vexé. — Bien sûr que si, idiote ! Je vois ce que tu vois. Je sens ce que tu ressens. » Il buta sur le dernier mot et recula aussi sec. « Bon sang ! s’exclama-t-il, en tapant du pied sur le sol. Ça fait un peu trop de coïncidences, et je déteste les coïncidences. — Des coïncidences ? De quoi parles-tu ? Les soldats sont passés par ici il y a des mois. Je doute qu’il puisse y avoir un rapport avec la mort du régent. » Un sourire délicieusement torve se griffonna sur ses lèvres. « C’est sûrement rien, tu as raison, ou peut-être tout le contraire. » Il coinça sa cigarette à la commissure de ses lèvres, aspira un bon coup, puis la pointa dans ma direction. « Écoute, Calette meurt le jour même où les apprentis sont nommés au rang de maître. Moi, je n’appelle pas ça une coïncidence. Oh, je sais que tu y as pensé. La connexion est flagrante. Quant à ses soldats… » Il tira une nouvelle fois sur sa cigarette. « À première vue, rien de bien compliqué. Des hommes de Noterre se baladent tranquillement à nos frontières, pas très loin de la maison d’un apprenti. Tu appelles ça une coïncidence ? Admettons. Des espions de-ci de-là. Ce n’est pas nouveau et ce n’est pas un secret. Toujours est-il qu’on a beau essayer de camoufler autant que possible la vérité, on ne me fera pas gober que Noterre n’a rien à voir dans la mort du régent. D’ailleurs, pas grand monde sur Asclépion ne doit croire le contraire. Bon Dieu, Tel-Chire a déguerpi à toute vitesse de Mantaore. Ce n’était certainement pas pour se recueillir sur le corps de Calette. Les soldats que tu as vus n’avaient peut-être rien à voir là-dedans, mais j’ai du nez pour les affaires sordides, et celle-ci, elle pue sacrément. L’assassinat du régent, c’est de l’or en barre pour le prince sans terre. Ce n’est pas une coïncidence que la mort de Calette soit tombée le jour où j’ai été intronisé au rang de Tenshin. Bon Dieu, on lui a même facilité la tâche. Pas un maître pour veiller sur la sécurité du roi. Ce s****d de Noterre nous envoie un message en plein dans les gencives. Comme déclaration de guerre, il aurait pu faire dans la discrétion, mais à ce que je sais, il n’a jamais été très discret. Je ne sais pas où cela va nous mener, mais ça empeste comme des fruits pourris. Comme dirait Den, c’est dans l’air. » Il parlait d’un trait en agitant les bras. Ses joues s’étaient fardées d’un léger rouge et une fine pellicule de sueur s’emperlait sur son front. Ses prunelles noires luisaient comme deux torches. On aurait dit un gamin qui aurait fait la plus grande découverte du siècle et, dans le même temps, son sérieux et la sévérité de ses traits étaient déroutants. « Tu as changé », murmurai-je. Il s’interrompit et me considéra d’un air surpris. Il s’adossa contre le treuil. « J’ai changé, hein ? répéta-t-il d’un air moqueur. — Peut-être pas autant que Fer pourrait l’espérer, mais pour autant que je te connaisse, oui, je crois. » J’émis un petit rire. « Il me semble bien loin le gamin qui me tyrannisait enfant. Bon sang, je crois que je pourrais me le répéter toute la nuit, jamais je ne parviendrais à me mettre dans la tête que tu es… un Tenshin. J’ai eu tant de temps pour y songer et tout cela me semble… » Il ne dit rien. Il me fixait d’un œil en biais, son mégot presque éteint dans la main. Je me relevai de mon siège improvisé et baissai la tête pour regarder ses bottes. Je déglutis et, d’une main maladroite, j’écartai les pans de sa tunique. Sa ceinture en Hedem ciselé coinça le tissu et je tirai brutalement dessus pour l’en défaire. Il ne ricana pas. Il me laissa agir. Je n’osais pas lever la tête. Sur sa peau nue, la couronne d’Astrée semblait presque vivante, brillant d’un doré pur. J’effleurai du bout du doigt l’anneau en relief et suivit la ligne parfaite du cercle. Sa peau se couvrit de chair de poule. Au creux de ma main, la couronne pulsait doucement. Ses doigts frôlèrent ma joue. J’eus un léger sursaut de surprise. Je me concentrai sur la parcelle de peau où luisait l’Astrée, jetant mille feux, alors que ses doigts s’emparaient de mon menton et m’obligeaient à lever la tête. Il était parfois difficile de le regarder en face. Son visage était impassible, mais ses yeux scintillaient. Sa main se posa sur la mienne, brûlante et moite, et ma bouche se dessécha. « Tu es belle », murmura-t-il. Ses doigts se prirent dans mes doigts. Il se pencha en avant et ses lèvres furent si près des miennes que j’en oubliais un instant qui j’étais, où j’étais, jusqu’à la couronne sur laquelle ma main était posée. En écho, celle-ci se mit à battre plus vite, comme si le cœur en dessous accélérait soudain son rythme. Je compris enfin son pouvoir. Un pouvoir indescriptible qui pénétra mes chairs jusqu’aux os au point de les glacer. La vérité me sauta à la gorge et la serra si fort que je crus mourir asphyxiée. J’arrachai les mots de ma bouche : « Tu es immortel. » Il recula son visage. La lueur sinistre qui parcourut son regard mourut dans ma poitrine. Il grimaça, comme s’il venait soudain de réaliser lui-même ce qu’il était devenu. Le sang faisait tout ici. Il unissait et désunissait. Le sien était désormais riche d’un pouvoir si vaste qu’il me terrifia. Ses mains tremblaient. Il s’en rendit compte et jeta son mégot sur le sol. Sa botte éteignit la dernière trace rougeoyante. Il me jeta un coup d’œil impénétrable, puis sans rien dire, il tourna les talons et disparut au-delà des chênaies. Il ne rentra pas cette nuit-là.
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