Chapitre 5

2469 Mots
Au matin, la pluie tombait sur Shore-Ker. Je me poussai hors du lit, accomplis un brin de toilette et m’habillai rapidement, puis je sortis dans le couloir. En passant devant la chambre de Teichi, j’aperçus Seïs étendu à demi nu sur le lit, les draps pendouillant dans le vide. Ses cheveux s’éparpillaient autour de son visage en partie dissimulé sous son bras. Je soupirai, un peu déçue qu’il ne soit pas venu dormir dans notre chambre, puis m’éloignai à contrecœur. Dans la cuisine, Athora préparait le petit déjeuner pour les derniers levés. Elle me versa un bol de café que je sirotai sur la bergère de Sirus. Sur mes genoux, le pourpoint bleu nuit de Seïs me réchauffait. Il était tailladé, déchiré, râpé et rapiécé n’importe comment. À dire vrai, il était bon à jeter, mais je savais que Seïs y était attaché. Je regardai par la fenêtre la pluie tomber à verse, inlassablement, poussant de nombreux soupirs. Ce temps souffreteux me déprimait, même si je savais qu’il n’en était pas la seule cause. La porte de la chambre de Teichi s’ouvrit en grinçant. Seïs apparut à l’angle du couloir, habillé de frais d’une tunique grenat dans des tons foncés avec des reflets noirs le long des coutures. Elle se croisait sur le devant et était retenue par une épaisse ceinture noire tressée de fins cordages ; le col était fermé d’agrafes rubicondes. Ses cheveux étaient noués dans son dos et une mèche libre tombait devant ses yeux. Je l’avais rarement vu si élégant, en réalité, je ne me souvenais pas d’un jour où il fut si soigné. À l’entrée de la cuisine, il s’étira en grommelant. « Que c’est bon une grâce matinée ! » lança-t-il en souriant. Sa mère le gratifia d’un coup d’œil amusé, tout en admirant la qualité de sa toilette. Seïs lui flanqua deux baisers sur les joues, puis s’agenouilla devant moi. Il allait pour m’embrasser quand son regard s’arrêta sur son manteau. « Tu n’es pas obligée de le recoudre. Il est plus vieux que le monde. — Dans ce cas, un petit coup de jeune ne lui fera pas de mal. Si tu portes cette redingote en ville, jamais personne ne voudra croire que tu es un Tenshin. » Il haussa les épaules d’un air détaché et se cala contre le manteau de la cheminée. « Si tu savais à quel point je me fous de ce que l’on peut penser de moi. Ce pourpoint m’a accompagné pendant longtemps. Il en supportera d’autres. Il est solide. — Solide, oui. L’Hedem est robuste et il t’accompagnera encore quelques mois, mais je gage qu’il ne te protégera plus ni du froid ni de la pluie. Je le reprise un peu, d’accord ? Je te promets de ne pas lui retirer ce petit air de vieillerie auquel tu sembles tenir. Ceci dit, si tu veux t’en occuper toi-même, je te le rends tout de suite. — Non, non, surtout pas, fit-il en agitant les mains devant lui. Tu es plus habile que moi pour les travaux de couture. — J’ai vu ça. C’est toi qui as recousu les accrocs que j’y ai vus ? — Disons que j’ai essayé. Pourquoi ? Le résultat ne te plaît pas ? — Tu plaisantes ! Je passe plus de temps à rectifier ton travail. — À Mantaore, on n’avait pas de couturière attitrée. J’ai dû me débrouiller tout seul. Et tu peux me croire, je ne suis pas le pire de tous ! Tu aurais vu les costumes de Lampsaque, m’est avis que tu rirais à t’en faire péter la panse à l’heure qu’il est. Bon Dieu ! Ce n’est pas le travail d’un homme ! » Je levai des yeux défiants sur lui. « Ah ! Et pourquoi ? » Il sentit le piège, se gratta la gorge, puis esquissa un sourire. « Ces travaux sont bien trop minutieux pour un homme. — M-hm, tu ne t’en tires pas trop mal », grommelai-je. Il ricana et s’installa à table. Il attrapa la casserole posée sur la table et se versa du café dans une tasse. « Qui est Lampsaque ? » demanda Athora, tout en battant des œufs dans un plat. Seïs mâchouillait une tartine de pain. La bouche pleine, il répondit : « Un ami. — Est-ce un Maître ? — Oui. C’était mon camarade de chambre. Il te plairait beaucoup. Il adore la bonne pitance et le vin de Sos-Delen. C’est un Lantirien pure souche. — Il faudra nous le présenter, dans ce cas. — Peut-être un jour, maman, mais pas encore. » Athora releva la tête, les sourcils froncés. « Pourquoi pas ? Par Orde, depuis ton retour, tu ne nous parles jamais de toi ou de ce que tu as vécu à Mantaore. Nous devons te tirer les vers du nez pour t’arracher quelques renseignements. » Seïs considéra sa mère sans surprise. Elle brandissait son fouet devant elle comme un étendard, la pâte jaunâtre et encore pleine de farine dégoulinant sur la table. « Eh bien, disons que, pour une bonne part, je pensais que ce n’était pas très intéressant, ensuite, que la plupart des choses que j’y ai faites sont tenues au secret. J’ai prêté serment de respecter le silence sur les préceptes que l’on m’a enseignés et tout ce qui a un rapport de près ou de loin avec la Confrérie. — Mais… mais il y a quand même des anecdotes que tu peux nous raconter sans te parjurer, insista-t-elle. Voilà cinq ans que je me fais un sang d’encre pour toi et, maintenant, je n’ai rien le droit de savoir ! Tu ne me dis rien. Comme si nous étions des étrangers pour toi ! » Seïs parut troublé. Il se pinça les lèvres. « N’exagère pas, maman. Écoute, tu sais ce que nous allons faire ? Tu vas m’interroger et j’essaierai d’y répondre du mieux possible. Ça te convient comme ça ? » Athora hocha la tête d’un air dépité. « Que veux-tu savoir ? » Elle hésita un instant, prise au dépourvu. « Je ne sais pas… Est-ce que… est-ce que tu mangeais bien au moins ? » Seïs éclata de rire. « Oui, très bien. Nous avions une excellente cuisinière. — Que… que faisais-tu de tes journées ? — J’apprenais différentes disciplines, comme de tenir une épée. — Tu le savais déjà, non ? Tu es allé à l’école d’armes quand tu étais petit. » Seïs eut un petit rire. « Tu te débrouillais pas si mal, d’ailleurs, ajoutai-je. — Bof, répondit-il en croquant de nouveau dans sa tartine de pain. Ce qu’on nous apprend à l’école d’armes, c’est suffisant pour rigoler entre copains, pas pour gagner un duel. À Mantaore, disons que… l’apprentissage est plus complet. — Plus complet ? m’enquis-je. — Oui. Tout le monde est capable de tenir une épée. Ça n’a rien de sorcier. Tu apprends des mouvements, tu apprends à danser, mais cela ne suffira pas pour remporter une victoire. J’ai vu Tel-Chire tenir une épée, et tu peux me croire, cela n’avait rien à voir avec tous les maîtres d’armes qui passent à Macline. Il était… » Son regard se perdit dans le néant. Il parut un instant fasciné par ses souvenirs. « Il était comme l’un de ces funambules que l’on a pu voir au cirque quand on était mômes. Tout était parfait : le rythme, l’équilibre, la grâce, la puissance. Tout glissait sur un fil avec une harmonie incroyable. C’est ce que j’ai fait pendant cinq ans, jour après jour. » J’affichai un sourire. « Tenter de glisser sur un fil ? — Tu ne crois pas si bien dire… Quand tu tiens une épée pour te défendre, elle ne doit pas seulement être une arme, elle doit être… elle doit devenir la continuité de ton corps. Pour ça, il faut que tu saches ce dont tu es capable, ce que tu as dans les tripes, tout au fond de toi. Il faut que tu découvres qui tu es vraiment. Tes peurs, tes faiblesses, tes qualités. C’est le but fondamental de la Confrérie. — Découvrir qui tu es vraiment, répéta Athora, sa cuillère en suspend au-dessus du plat. N’est-ce pas un peu ridicule ? Ne sais-tu pas déjà qui tu es ? » Seïs se frotta le sourcil et un petit rictus tira le coin de ses lèvres. « Pas tous les jours », répondit-il, évasif. Athora continua de battre sa pâte, mais elle ne semblait pas convaincue. « As-tu réussi ? » lui demandai-je avec intérêt. Seïs demeura silencieux un instant, réfléchissant, et son regard se perdit sur la cour avant de revenir sur le mien. « À ton avis ? Ne suis-je pas un Tenshin ? — Je ne sais pas trop. À quoi reconnait-on un Tenshin d’un homme ordinaire ? » Il pointa son index dans ma direction. « Voilà une question intéressante. Qu’est-ce que tu as pensé quand tu as vu Tel-Chire ? » Je pris le temps de me souvenir de Tel-Chire. Je n’avais croisé son chemin qu’une seule fois. Je me rappelais l’avoir trouvé élégant, alors même qu’il avait tout d’un simple voyageur. Ses manières étaient cependant celles d’un gentilhomme et il avait le ton, la voix, le vocabulaire d’un seigneur. Son aspect extérieur n’avait donc rien d’extraordinaire, hormis ses origines. Pourtant, il y avait quelque chose en lui qui demeurait insaisissable et, même cinq ans après, je ne parvenais pas à l’identifier. « Je… je n’en suis pas sûre, admis-je. Je crois que c’est peut-être cela qui fait de Tel-Chire un homme peu ordinaire : de ne pas être capable de le cerner. — Tel-Chire te remercierait sûrement de cet éloge. — Est-ce un éloge ? m’étonnai-je. — Bien sûr. Ne pas être capable de juger un homme, dans l’un comme dans l’autre sens, c’est un pouvoir inestimable. Est-il bon ? Est-il mauvais ? Peut-on compter sur lui ou ne le peut-on pas ? Nous plantera-t-il un couteau dans le dos ou nous soutiendra-t-il ? De quelle puissance dispose-t-il ? Est-ce un redoutable guerrier ou pas ? Un homme avec un tel pouvoir inspire autant de crainte que de fascination. — Moi, j’y vois un manque de confiance. » Seïs se pencha au-dessus de la table. « C’est parce que tu limites ta pensée. Que penses-tu de moi, Naïs ? — Je te connais, la question ne compte pas. — Au contraire. Tu as prétendu que j’avais changé. Que penses-tu de moi maintenant ? » Athora m’adressa un coup d’œil intrigué. J’inspirai profondément et dévisageai Seïs. Son physique et son évolution vers l’âge adulte n’avaient rien à voir là-dedans. Ce n’était pas ses attraits qu’il fallait considérer. Je calai mon menton sur le dos de la main en l’observant. « Je pense que tu as toujours été un Tenshin », répondis-je. Il parut décontenancé par ma réponse et se retint de rire. « Pourquoi ? — Parce que même quelqu’un qui te connaît aussi bien que moi est incapable de savoir ce que tu penses ou ce que tu vas faire. Tu es imprévisible, et pourtant, je ne crois pas… je n’ai jamais cru un instant que chacun de tes actes n’était pas calculé. Derrière tes sourires charmeurs, tu caches tout ce que tu veux. Derrière tes colères aussi. J’ai toujours su que je pouvais te faire confiance lorsqu’il le fallait, pourtant, tu n’as jamais rien fait pour susciter cette confiance. Et je crois que, dans la plupart des cas, tu aimes faire naître le doute. Comme si tu voulais que personne ne te tourne le dos. » Seïs mesura mes paroles silencieusement. Son visage n’exprimait rien de précis, mais ses yeux demeuraient figés dans les miens. « Évidemment, ajoutai-je, je ne tiens pas compte de tes compétences militaires. Je ne sais pas comment tu te débrouilles avec une épée, un arc ou toutes les choses que tu as dû apprendre là-bas. Je m’en tiens seulement à ce que je sais de toi. » Il recula sur le banc et noua ses deux mains en prière. Il eut un petit rire rauque. « Imprévisible, hein ? Je pense que ce mot-là est capable de coller des boutons à Al-Talen. » Il se tut et but son reste de café. « Tu ne dis pas ce que tu penses des commentaires de Naïs », remarqua Athora. Il jeta un coup d’œil à sa mère et son sourire s’élargit. « Bien sûr que non, si je le faisais, j’irais à l’encontre de l’opinion qu’elle a de moi. Je suis imprévisible, maman. — Mais calculateur, ricana-t-elle. — L’un ne s’oppose pas forcément à l’autre. » Il allait se relever, étirant son dos en poussant un râle de soulagement, lorsque sa mère l’interrompit : « Oh ! J’allais presque oublier. Il y a un message pour toi sur le buffet. Il est arrivé ce matin. — Un message ? » Il se redressa et se dirigea mollement vers la commode. Il attrapa le pli, brisa le sceau de Macline en cire blanche et ouvrit la lettre. Un sourire se dessina sur ses lèvres tandis qu’il parcourait la missive. Quand il eut terminé, il se laissa tomber sur le banc et envoya la lettre brûler dans les flammes. « Alors ? » demanda sa mère avec impatience. Seïs avait l’air à la fois songeur et amusé. « Je veux bien être pendu par les couilles ! — Seïs ! s’écria Athora, en se tournant vers lui, les yeux ronds. Est-ce ainsi que les maîtres t’ont appris à parler ? — Bien sûr que non. Ils se sont évertués à gommer tous ces traits de caractère qui irritent d’ordinaire les gens bien-pensants, mais ils ont beau être des Tenshins redoutables, ce ne sont pas des dieux ! » Sa mère leva les yeux au ciel tandis que j’éclatai de rire. « Bon, bon, qu’importe, dis-nous plutôt ce qu’il y a de si drôle dans cette lettre », pressa-t-elle. Le regard de Seïs se plongea dans les flammes. Un mince sourire se suspendit à ses lèvres. « Aymeri de Châsse, notre bon vieux gouverneur, souhaite me recevoir dans sa demeure particulière de Mal-Han à l’heure qui me plaira, afin de me présenter ses hommages. » Je faillis avaler ma salive de travers. « C’est une plaisanterie ! Bon sang, il a bien dû s’étouffer une demi-douzaine de fois avant de t’envoyer cette missive. — Tu peux parier là-dessus, ricana-t-il, en étirant ses jambes. Aaaah ! Tout ceci ressemble à un bon vieux retour de bâton comme je les aime. — Ah non, Seïs, ne commence pas. Ne sois pas irrespectueux envers lui, le prévint Athora. Comporte-toi tel que ton rang l’exige désormais. Être convié à Mal-Han est un grand honneur. Tu ne peux plus te permettre d’agir sans conséquence. — Des conséquences, il y en a toujours eu. Tout dépend de ce que l’on est prêt à supporter ou non, répondit-il avec un sérieux qui troubla sa mère. — Seïs… — Je sais, je sais, la coupa-t-il. Ne te fais aucun souci. Je me tiendrai tranquille, d’accord ? Et pour te rassurer, je vais même emmener un chaperon qui veillera à ce que je ne dépasse pas les limites de la bienséance. Tu ne vois aucun inconvénient à ce que je t’emprunte Naïs pour l’après-midi ? » Je me relevai d’un bond. « Moi ? — Tu connais quelqu’un d’autre ici qui s’appelle Naïs ? Si c’est le cas, présente-la-moi tout de suite. Je gagnerais peut-être au change ! » Je lui tirai la langue. « C’est une bonne idée. Naïs, tu me raconteras ? — Plutôt deux fois qu’une, m’exclamai-je en me précipitant dans ma chambre. Je vais me changer ! » Je me ruai dans le couloir sous le rire de Seïs. J’entrai dans la pièce, fonçai vers mon armoire que je vidai de fond en comble. Le palais de Mal-Han était l’une des plus belles demeures de la cité. Quelques années plus tôt, cela m’aurait été égal de me vêtir de l’une de mes robes habituelles, mais quelques années plus tôt, Seïs n’était pas un Tenshin. Au bout d’un moment, des coups retentirent contre la porte. « Naïs, c’est moi, puis-je entrer ? » me demanda Athora. Je répondis un « oui » frustré. Elle passa aussitôt la tête par l’interstice et pouffa de rire face au désordre. Des robes gisaient pêle-mêle sur le plancher. J’étais assise en tailleur au milieu des étoffes, en sous-vêtements, et agacée. « Je n’ose demander ce qui se passe ici », me lança-t-elle, amusée. Je grimaçai. « Je n’ai rien à me mettre sur le dos, sanglotai-je en basculant en arrière. Voilà ce qui se passe ! — Bon, bon, c’est pour ça que tu te mets dans un état pareil ? On croirait que tu rends visite au roi en personne. Ce n’est pas si grave… — Non, non ce n’est pas grave, mais… enfin, Seïs est un Tenshin. Je ne peux pas me… — Je crois que j’ai saisi ce qui te préoccupe et je pense avoir un moyen de remédier à ce petit problème. » Je me relevai sur les coudes d’un air intéressé. Athora tira les mains de derrière son dos et déploya une somptueuse toilette d’un rouge grenat en velours avec des passements en dentelles noires sur les poignets et le col. « Elle est un peu chaude pour la saison, mais, bah… avec le temps qu’il fait aujourd’hui... » Je me relevai d’un bond, tout sourire.
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