Chapitre 6-1

2030 Mots
Seïs était en train de seller sa monture. Il me tournait le dos, penché en avant afin de fixer les sanglons sous le ventre d’Elfinn. Il se redressa, tira un coup sec sur la sangle pour vérifier qu’elle était bien attachée, puis se retourna. Il croisa les bras sur sa poitrine et, avec une petite moue, me détailla de la tête aux pieds comme s’il était un marchand sur le point d’acheter une jument sur le marché. À peine cette pensée me traversa-t-elle l’esprit qu’un sourire espiègle se peignit sur ses lèvres. Il roula un bras sur mes épaules et me chuchota à l’oreille : « Une jument de haut prix dans ce cas. Je ferais une bonne affaire, non ? » Je lui pinçai le bras en grognant. « Peut-être que ce bon vieil Aymeri va vouloir débourser ses deniers si mal gagnés rien que pour t’avoir. — Dis-moi une chose… Pourquoi faut-il toujours que tu accompagnes tes compliments d’un trait d’esprit qui gâche tout ? » — Pour ne pas que tu les prennes trop au sérieux. » Je soupirai, mais il ne me laissa pas le temps de le haïr en paix. Il saisit les rênes d’Elfinn, puis les fit passer par-dessus sa tête. « Tu es prête ? » J’acquiesçai. Il bondit aussitôt sur le dos de l’Éliago, assura son assiette, avant de me tendre la main. Je la fixai, incrédule. « Tu penses vraiment pouvoir me hisser sur ton cheval ? À moins qu’il te soit poussé des muscles, je ne crois pas… — Je veux bien croire que tu aies désormais des formes pulpeuses et ô combien féminines, mais je ne vais pas te lâcher. Allez, donne-moi la main. — Pulpeuses ? répétai-je en fronçant les sourcils. — Des formes à rendre fou un homme ! plaisanta-t-il. Monte ! Naïs, fais-moi confiance. » Je grimaçai et, à contrecoeur, glissai ma main dans la sienne. Il me hissa aussitôt sur la selle avec une facilité déconcertante. Une fois assise devant lui en amazone, il posa son menton sur mon épaule. « Alors ? fit-il en ricanant. — Alors quoi ? — Je ne t’ai pas lâchée, mais j’aurais peut-être dû. » Je tournai la tête et le regardai droit dans les yeux. « J’aurais été obligée de me venger si tu avais fait ça. — Tu crois que tu m’effraies, petite apprentie ? — Je crois que tu as oublié ce que ça faisait. » Il secoua la tête. « T’oublier, morveuse, c’est impossible », lâcha-t-il, puis il claqua les rênes. Dès qu’Elfinn s’engagea dans l’avenue des Notables, tous les badauds tournèrent la tête sur notre passage. Les Tenshins devaient souvent produire cet effet, comme si nous étions des agneaux devant un prédateur. La cité avait commencé à panser ses plaies depuis la débâcle. Les ateliers, dont les devantures avaient souffert des flammes ou des casseurs, étaient pour la plupart de nouveau ouverts. Les colporteurs et les camelots parcouraient la ville en dépit de la grisaille. Les portefaix jouaient des coudes pour se tailler un chemin parmi les marchands en criant à pleins poumons : « Place ! Faites place ». Comme à l’accoutumée, les crieurs répandaient leurs nouvelles. Rien, hormis les étendards noirs de jais suspendus aux balcons, ne rappelait cette funeste journée. Les oriflammes mortuaires se drapaient et claquaient dans le vent. « Je n’ai jamais compris, me dit-il, à ton avis, pourquoi mettent-ils des drapeaux ? Pour honorer la mémoire d’un roi ou célébrer sa mort ? Qu’est-ce qui est le plus convenable ? — Arrête, c’est de mauvais goût. — Pourquoi ? Tu sais ce qu’il y a de plus drôle, c’est que si un jour je meurs, on me fêtera sûrement, on m’honorera comme si tous ces cons m’avaient côtoyé, comme s’ils avaient tous eu une importance dans ma vie. Et pas un ne saura qui j’étais vraiment. — Est-ce important pour toi ? » Il haussa les épaules. « Non, je ne crois pas qu’il y ait grand-chose d’important une fois que tu es mort, même la mort doit s’en foutre. Toutes ces singeries, ce n’est pas pour ceux qui sont au fond de la tombe, c’est pour les vivants. Pour qu’ils se sentent bien dans leurs pompes. Un peu moins coupables. — Et alors, est-ce mal ? — C’est de l’hypocrisie. — Pourquoi ? Quand tu honores la mémoire de quelqu’un que tu as aimé, en quoi est-ce mal ? — Tu connaissais Calette personnellement, toi ? Moi pas, sa mort m’indiffère. — C’était ton roi. — Tu crois que parce que je suis un Tenshin, je deviens un pantin ridicule à la solde d’une monarchie en laquelle je n’ai jamais cru ? — Je pense qu’en acceptant de prêter serment à la Confrérie, tu es devenu l’un des rouages de la monarchie, et être un pantin ridicule ou non, cela sera à toi de le définir à l’avenir, suivant les choix que tu feras. Ensuite, je ne pleure pas Calette, j’honore sa mémoire. Il a œuvré pour ce pays, même si toutes n’étaient pas judicieuses. Il a essayé, et pour cela, il mérite au moins mon respect. Et il devrait avoir le tien également. — Mon respect ne se gagne pas si facilement. — Tu es un paradoxe. Tu as prêté serment à une Confrérie que tu exécrais il n’y a pas si longtemps et tu es fasciné par des hommes que tu considérais comme des tyrans. Je ne comprends pas pour quelles raisons tu as accepté tout cela, si c’est pour t’éloigner de Macline, pour accomplir ce que tu ne peux pas faire en restant ici, s’ils ont réussi à te changer à ce point-là ou si tu cherches encore ta voie. — Sûrement un peu tout ça à la fois. Je crois que je commence à comprendre qu’on est tous des pantins d’une mascarade et qu’il n’existe pas d’exception, pas même Noterre. Je préfère entrer dans la fosse aux lions. » Il s’alluma une cigarette en mettant sa main en paravent. Puis il regarda autour de lui, l’air de se moquer de tout, et je me surpris à penser que, finalement, il restait encore quelque chose de lui. Elfinn tourna à l’angle d’une rue dans le vieux quartier. Une ribambelle de gamins se mit à courir après nous. Seïs leur sourit, comme quelqu’un de désabusé qui sourit au monde. « Pourquoi Aymeri veut-il te voir ? » demandai-je après un moment. Seïs regardait un type un peu bizarre qui fumait une longue pipe noire au coin d’une venelle, un chapeau fripé rabattu sur ses paupières closes. Il semblait se moquer de la pluie et du froid. Il semblait se moquer des gens autour de lui qui allaient et venaient, inconscients de sa présence. Seïs fuma, puis répondit : « J’sais pas trop. Je pense qu’il veut se faire bien voir de mes nouveaux petits copains, en songeant que je suis en haut de la file désormais, mais je n’en suis pas sûr. Je le saurai bientôt. » Il se tapa la tempe de l’index. « Je vois », souris-je. Elfinn s’arrêta devant la porte cochère du palais de Mal-Han. Des soldats, vêtus de livrées blanches et or, se dressaient de part et d’autre de l’entrée. Ils tapèrent leur poing sur le cœur à l’approche de Seïs et lui libérent le passage. Je n’avais toujours vu Mal-Han que depuis la rue, avec son immense porte cochère et ses tours blanches qui pointaient derrière les murs de tuffeau. « Les pauvres pénètrent chez les riches, c’est le début de la révolution », se moqua Seïs. Les sabots de l’Éliago martelèrent un parterre de cailloux blancs. De chaque côté des arches, enclavées dans des alcôves, les statues des anciens monarques d’Asclépion défilaient tel un long cortège solennel. Landrie d’Elisse, le fils cadet de Gange, arrivait en tête dans l’une des niches les plus riches et les plus ouvragées. L’artiste s’était débrouillé pour lui donner une beauté presque féline. À bien des égards, il ressemblait à Tel-Chire. Ils étaient tous là, à l’exception de Gange d’Elisse. Il n’existait plus que deux représentations du Grand Roi : une peinture d’un illustre maître de l’époque qui avait été volée naguère et son gisant qui était exposé dans la Grotte des Anciens à Elisse. La seule image que le peuple gardait de lui s’était construite de rumeurs et de vieilles descriptions dans les livres. Les mauvaises langues prétendaient que Noterre, lors des guerres précédentes, aurait pris plaisir à détruire tout ce qui pouvait représenter son défunt père. C’était peut-être vrai. Peut-être pas. Elfinn s’immobilisa au bas des escaliers en même temps qu’un bataillon de valets et de notables se précipitait au-dehors pour nous accueillir. Ou devrais-je dire pour accueillir Seïs. Conseillers, hauts fonctionnaires, riches marchands et domestiques se ruèrent, telle une b***e de vautours, dans un même élan en jouant des coudes pour atteindre Seïs les premiers, jusqu’à ce que l’Éliago vire la tête sur sa droite. Tous, sans exception, se figèrent à l’unisson. C’en était presque risible. Un lad quitta la cohorte et fit un pas timide vers le cheval, tout en demeurant à une distance respectueuse. Il n’eut toutefois ni le temps de parler ni le temps de s’incliner. Un petit homme râblé aux cheveux blancs échevelés lui coupa toute tentative. « Messire ! s’exclama-t-il d’une voix pompeuse, tout en exécutant une révérence grotesque. Bienvenue à vous et à votre charmante compagne, au palais de Mal-Han. » Seïs peignit sur son visage un vague rictus. « Merci », répondit-il. Il fronçait les sourcils d’une telle manière que je compris aussitôt qu’il lisait les pensées de ces hommes et qu’apparemment, il n’aimait pas ce qu’il y découvrait. « C’est rien de le dire ! » Comme un jet de pierre, sa réponse fusa dans ma tête. « Regarde-les, tous ces hommes qui espèrent des faveurs. Ils n’ont aucune dignité. Ils croient tous que je vais exaucer leurs prières, les rendre riches ou meilleurs. Ils attendent tous quelque chose de moi et ça n’a rien à voir avec le peuple, rien à voir avec la ville. Ils attendent de pouvoir énoncer un prix, comme si j’étais facile à acheter. Qu’est-ce que t’en penses ? — Qu’ils se trompent sur toi s’ils espèrent t’acheter, mais que tu es assez idiot ou malin pour leur faire croire qu’ils obtiendront ce qu’ils désirent. » Il rit, mais ne répondit pas. Le hall d’entrée était à l’image de ce que je m’étais imaginé. De longues frises sur les murs, du marbre, du mobilier luxueux et au final, une entrée fastueuse qui donnait l’impression que l’on voulait en montrer trop dès le premier coup d’œil. Un domestique, vêtu d’un costume classique brun aux manches d’argent, arborant un visage sans la moindre expression, nous offrit de nous conduire au Petit Salon où Aymeri proposait de nous recevoir. « Alors, morveuse, t’aimerais vivre ici ? me demanda Seïs en enveloppant le couloir d’un large mouvement du bras. — Pas vraiment. » Il m’observa sans surprise. « Et toi ? — Je préfère encore Mantaore, se moqua-t-il. Le serviteur s’arrêta devant une porte. Il s’écarta pour nous laisser passer et s’inclina profondément devant nous. « La Salle des Conseils, déclara le domestique en s’inclinant. La porte au fond à droite donne sur le Petit Salon, Maître Amorgen. » Je crus entrer dans un musée. La salle était baignée dans la lumière des candélabres et des tentures de soie poussiéreuses ondulaient le long des murs. Seïs m’entraîna devant l’une des tapisseries. Elle représentait le château de Hom-Tar au milieu d’une bataille. Des cavaliers par milliers tentaient de prendre d’assaut la vieille citadelle. Au sommet de l’une des tours de garde, un soldat brandissait une longue épée au-dessus de sa tête, déchirant un ciel rougeoyant nimbé de flammes. « C’est Tel-Chire, m’apprit Seïs. Ma main à couper que c’est la Bataille du Pendu. » Cette bataille était restée célèbre dans les livres d’histoire. En une nuit, le royaume avait perdu un régent et un Tenshin au profit de Noterre. Le régent Den-Ken avait trahi Elisse dans l’espoir de transmettre un jour la couronne à sa descendance, ce qu’il ne pouvait pas se permettre selon les antiques lois d’Asclépion. Son fils, Kal-Hem, avait alors rejoint Noterre à l’Est dans l’unique but de satisfaire son appétit de tuerie, d’après les légendes. Le duo infernal, prétendaient les conteurs. Seïs longea le mur et s’arrêta devant le deuxième brocard. Il faisait suite à la tenture précédente. « Noterre aurait été idiot de ne pas sauter sur l’occasion en se servant du régent, déclara Seïs. Il avait dans la poche son fils aîné, un Tenshin premier choix, à ce que j’ai entendu dire… Regarde, Naïs, le voilà. Noterre en personne. » Seïs me désignait un homme monté sur un étalon, engoncé dans une armure rouge écarlate. L’écusson du Lion blanc était plastronné sur sa cuirasse. Il se dressait au point culminant d’un tertre. À ses pieds, le palais de Hom-Tar était à feu et à sang. Son visage était assombri par un judicieux clair-obscur qui dissimulait ses traits, comme si Asclépion souhaitait en effacer la trace et la mémoire. « Noterre est rentré à l’Est, la queue entre les pattes, se moqua Seïs avec un sourire abscons. Tel-Chire a remporté une sacrée victoire cette nuit-là. — Oui, mais Kal-Hem s’est enfui avec Noterre en Principauté et Le régent Den-Ken a fini pendu dans sa cellule. Triste fin… — À mon avis, pas assez triste pour un traître, me coupa-t-il. De toute façon, Den-Ken était sacrément cinglé pour imaginer qu’il pourrait transmettre le pouvoir à son rejeton en s’alliant avec Noterre. — L’appétit du gain rend souvent les gens trop arrogants », soulignai-je. Seïs hocha la tête tandis qu’il ouvrait une porte blanche au fond de la pièce. Nous entrâmes dans un imposant salon qui me laissa perplexe : à quoi pouvait ressembler le Grand Salon si celui-ci était le Petit ? À cette pensée, Seïs se contenta d’opiner de la tête en souriant. Apparemment, il était ravi de l’intérêt que le gouverneur mettait à cette rencontre.
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