Le Petit Salon devait se constituer au bas mot de trois ou quatre maisons à lui tout seul. De nombreuses baies à lancettes s’ouvraient sur un patio couvert de velums. Plusieurs méridiennes bleue et verte se partageaient l’espace autour d’une cheminée centrale. De gigantesques candélabres avaient soigneusement été allumés, comme pour mettre en valeur les brocards qui ornementaient les murs. Le premier racontait la Grande Guerre des Duchés, la plus célèbre de mémoire, puisque c’est par elle que le pouvoir de Malchen de Noterre éclot, deux mille ans plus tôt.
Seïs s’approcha. Au côté de la tapisserie, il paraissait minuscule. Il pointa du doigt un chevalier à la face burinée et autoritaire, aux longs cheveux grisonnants, qui brandissait un glaive énorme et brillant face à Noterre, dont le visage était masqué.
« C’est Danel, m’apprit-il.
— Danel… Est-il vraiment ainsi ? »
Sans se retourner, il me dit d’une voix affectée : « Il est sans comparaison, Naïs, sans comparaison. »
Il s’approcha, les mains enfoncées nonchalamment dans les poches, jusqu’au bas d’une deuxième toile. « La Guerre des Fous », déclara-t-il.
La Guerre des Fous s’était produite juste après la mort du régent Den-Ken, au cours du règne de Kan-Tol le Fourbe. Même si la félonie du monarque y était manifeste, la toile prenait un soin particulier à ne pas humilier un roi d’Elisse, fût-il schizophrène. L’artiste s’était contenté de tisser une couronne jetée au milieu des soldats ennemis qui la foulaient aux pieds. Kan-Tol était un souverain cruel, vindicatif et paranoïaque. D’après divers récits, Kan-Tol voyait des conspirations partout, jusque dans ses plus proches parents. Convaincu que l’on voulait attenter à sa vie, il appliquait son pouvoir de justice sans raison. De longs défilés de prétendus criminels processionnaient devant son trône lors des Grands Jours de Justice. Il condamna plus de la moitié des personnes qui passaient devant lui à des sanctions qui auraient sans doute fait pâlir d’envie Ethen le Maudit lui-même. La roue des supplices, qui trônait dans le quartier de La Ruche en guise d’avertissement, n’était rien en comparaison des mises à mort qu’il inventa. Les Tenshins finirent par remettre de l’ordre dans toute la débâcle que le roi laissait derrière lui.
« La trahison de Den-Ken était assez grave pour plonger le pays dans le chaos, dit Seïs en englobant d’un regard la tapisserie, mais celui-là était vraiment fêlé. Je vais te confier un secret, morveuse. » Je me rapprochai de lui, les oreilles grandes ouvertes. « On raconte que Kan-Tol vouait un culte à Ethen en cachette. D’après ce que j’ai appris, il avait érigé dans sa chambre un autel pour honorer le Maudit.
— Incroyable ! m’exclamai-je.
— Il a dégotté Dieu sait où un masque en bois personnifiant Ethen. Il lui attribuait des pouvoirs magiques. D’après les Tenshins, cette chose aurait provoqué sa démence. On prétend que c’est pour honorer le Maudit qu’il déshérita son fils aîné, l’accusant de comploter contre sa vie, et qu’il offrit le trône à Noterre qu’il jugeait comme seul roi légitime. Pour le reste, tu connais la légende aussi bien que moi : si quelqu’un peut ouvrir les portes des cycles infernaux d’Ethen, c’est bien Malchen ! L’idiot, s’il désirait tellement rencontrer le Maudit, il n’avait qu’à se trancher la gorge. Il aurait évité bien des emmerdements… Ah, nom de Dieu ! Naïs, t’as vu ça ? s’exclama-t-il brusquement en se précipitant vers un brocard au fond de la pièce.
— Quoi ? »
Seïs trépignait comme un gamin. « Gelwish...
— Gelwish ?
— Oui, rappelle-toi. Gelwish était un Tenshin. Il a été l’apprenti de Cimen y a pas mal de temps maintenant. Regarde, ici, c’est le fleuve San-Poe et les tours d’Alinie. » Il me désigna, sur la tapisserie, la ligne de rupture des tours d’airain qui longeaient le fleuve. « Noterre se repliait avec le plus gros de son armée après la débâcle de la bataille d’Ol-Hane.
— Lors de la Guerre des Fous, n’est-ce pas ?
— Exactement. Les Tenshins ont déposé Kan-Tol. Une grande bataille a eu lieu dans la cité-frontière d’Ol-Hane. La ville fut ravagée à cette époque. Mais une nuit, après la bataille, Gelwish quitta le campement et se rendit près du fleuve. Noterre y était posté en embuscade avec Kal-Hem.
— Je m’en souviens, m’exclamai-je. D’après Maître Glorna, ce fut l’un des combats les plus âpres de tout le millénaire.
— Un combat entre Tenshins ne peut être que mémorable. Selon mes compagnons, le combat dura des jours. Gelwish se battit jusqu’au bout. » Seïs exécuta une parade avec son bras, mimant la gestuelle d’un bretteur. « Il blessa gravement Kal-Hem qui faillit perdre son bras. D’après la légende, on raconte qu’il perdit tant de sang que la terre se colora de rouge pour ne jamais s’effacer.
— Il en porterait encore la marque.
— Il paraît. » Seïs leva des yeux brillants sur la toile. « Tel-Chire et Cimen ont découvert le corps de Gelwish au bout du quatrième jour après son départ du camp. Quatre jours, Naïs. Tu imagines l’ampleur d’un tel combat ? Il s’est battu comme un loup. » Il jeta un long coup d’œil sur la tenture. « Lorsque Tel-Chire et Cimen ont enfin retrouvé sa dépouille, il était méconnaissable. Gelwish n’était plus qu’une plaie sanguinolente. Et… approche. »
J’obéis aussitôt. Il se pencha vers mon oreille et murmura : « La couronne d’Astrée avait été arrachée de sa poitrine. »
Je frissonnai. « Arrachée !
— Arrachée », répéta-t-il.
Je déglutis bruyamment. « Pourquoi avait-il quitté le camp tout seul ?
— J’en sais rien. Personne ne le sait. C’est un mystère.
— Mais pourquoi arracher la couronne ?
— Un souvenir, je suppose.
— Que s’est-il passé ensuite ?
— Les troupes de Noterre retournèrent au-delà de leur frontière. Gelwish fut enterré auprès de nos souverains, dans la Grotte des Anciens. »
Je levai des yeux béats d’admiration sur le visage buriné de Gelwish. Le licier s’était exercé à rendre sur les traits du maître toute la bravoure que l’on pouvait attendre d’un Tenshin. Il avait le visage dur, rigide, taillé à coup de hache et des yeux bleus perçants.
« Je me serais bien délesté de ma bourse pour connaître son secret, avoua Seïs en soupirant. Mais y a bien que Noterre pour le savoir maintenant…
— Rah, ne prononce pas son nom ! J’aime pas ça.
— Vous devriez écouter votre cousine, coupa une voix dans notre dos. Le diable pourrait vous prendre au mot ! »
Seïs se retourna, un sourire chafouin aux lèvres.
Aymeri de Châsse, vêtu de sa toge d’apparat violine, se tenait devant la porte d’entrée appuyé sur une canne sculptée en forme de serpent.
« Bien le bonjour, Seïs », dit-il en s’approchant. Seïs prit la main que lui tendait le vieillard, un rictus à demi affiché sur les lèvres. « Mademoiselle Holisse, ravi de vous revoir, continua-t-il, en courbant le buste devant moi. Vous êtes radieuse, chère amie. »
Son Chère amie me fit tressaillir et les mots se coincèrent dans ma gorge. Aymeri était responsable de la vente éclair de la maison de mes parents. Pour une bouchée de pain, il l’avait bradée alors que mon père n’était pas encore dans la tombe.
« Je suis enchanté de vous accueillir à Mal-Han, ajouta le gouverneur. Je vous en prie, installez-vous confortablement. Je vais nous faire porter des collations. J’ai fait venir des sucreries de Maâthen par bateau, vous m’en direz des nouvelles. »
Il nous désigna d’un geste de la main l’une des méridiennes situées près de la cheminée. Nous nous installâmes sur l’ottomane tandis qu’Aymeri appelait un serviteur et passait commande. Il vint ensuite s’asseoir en face de nous, sur un élégant fauteuil en taffetas.
Seïs n’avait toujours pas desserré les dents et ses lèvres s’ourlaient d’un étrange sourire en contemplant l’écusson de Macline qui trônait sur le manteau de la cheminée.
Il ne prit ni d’inspiration ni ne poussa de soupir, et pourtant, je perçus ses poumons avaler une quantité d’air incroyable avant de demander d’un ton cavalier : « Alors Gouverneur Aymeri, que me vaut l’honneur d’une invitation à Mal-Han ? »
En l’espace d’un instant, il émoussa tout le protocole policé du palais. Il s’enfonça dans la méridienne, étendit les jambes devant lui (pour un peu, je crus qu’il allait poser les pieds sur la table), balança un bras sur l’accoudoir et posa son pied droit sur le genou gauche.
Avec beaucoup d’art, Aymeri fit mine de ne pas le remarquer. Le vieil homme se tassait dans son fauteuil, tout en conservant un regard impérieux.
« Il est de coutume que Mal-Han ouvre ses portes aux jeunes seigneurs venus séjourner à Macline », déclara Aymeri d’une voix dégagée. Il aurait dit « jeunes seigneurs arrivistes » que je n’aurais pas été surprise.
« Je ne me souviens pas d’y avoir un jour été convié, remarqua Seïs.
— Les choses changent, dit Aymeri, sans chercher à se justifier.
— Les choses changent et je dois changer avec elles », chuchota Seïs.
Je tiquai et retint un sursaut de stupeur. Les mots de Nolwen me revinrent en mémoire. Seïs cessa de fixer le plafond et me dévisagea quelques secondes.
« Apparemment », reprit Seïs à haute voix.
Un serviteur entra dans la pièce, un plateau sur le bras, exécuta une rapide révérence devant Aymeri à qui il servit une tasse de thé sans avoir rien demandé, puis il se tourna vers moi, m’interrogea du regard et crut bon d’ajouter un « Mademoiselle », en soulevant une théière. L’hospitalité aurait voulu qu’il commence par servir les invités, mais notre hôte semblait vouloir nous rappeler qui était le maître à bord.
J’acceptai le thé en esquissant un : « Volontiers. »
Le valet remplit l’une des tasses en porcelaine ornementée de dessins cabalistiques, qu’il m’offrit ensuite en s’inclinant devant moi. Je saisis l’anse, alors que le serviteur se courbait à présent devant Seïs, la théière déjà dans les mains.
« Merci, non, dit Seïs. Je prendrai plutôt un verre de Sirop de Glanmiler. »
Prendre le thé revêtait l’aspect d’une guerre froide entre les deux hommes qui se battaient pour des questions de préséance. Exiger du Sirop était carrément un affront. Aymeri avait plus souvent envoyé Seïs à l’Amir pour ses trafics de bouteilles que n’importe quel autre escamoteur. Seïs ne l’avait sûrement pas oublié.
« Pourrais-je avoir un verre aussi, je vous prie ? » demandai-je vivement.
Seïs me lança un regard rieur, avant de refréner le sourire qui tirait le coin de ses lèvres.
Lorsque le domestique revint dans le Petit Salon, nous n’avions pas échangé une parole. Seïs se frottait les mains l’une contre l’autre comme une mouche. Le serviteur lui tendit un magnifique hanap en métal ouvragé. Il récupéra ensuite ma tasse de thé et me l’échangea contre une coupe. Je soulevai le couvercle en appuyant sur le loquet et respirai à pleins poumons les arômes acidulés de la liqueur qui stagnait à ras bord dans le godet.
« Attention, Naïs, souffla la voix de Seïs dans ma tête. Je n’ai aucune envie de te porter parce que tu seras trop saoule pour rentrer !
— Je te retourne le conseil », répliquai-je.
Le valet s’éloigna vers la porte, traînassant entre les meubles, arrangeant un objet, ôtant une poussière imaginaire. Il tendait l’oreille et nous lorgnait avec la discrétion d’un coup de marteau. Je supposais qu’à l’instar de la majorité des Macliniens, il était avide des racontars dont il pourrait abreuver ensuite les clients à la taverne, ce soir.
Le gouverneur finit par briser le silence : « Je ne t’ai pas convié à Mal-Han pour régler d’anciennes querelles, assura Aymeri de but en blanc. Le passé doit rester le passé, n’est-ce pas ? »
Seïs hocha la tête ; j’entrevis, toutefois, le léger tiraillement qui parcourut ses muscles lorsqu’Aymeri employa le tutoiement.
« Ta nouvelle position au sein du gouvernement n’est désormais plus un secret pour personne, poursuivit le gouverneur. J’ai toujours su que tu possédais un véritable potentiel sous tes airs de jeune vaurien. J’espérais sincèrement te voir l’utiliser un jour à bon escient plutôt que de te fourvoyer dans ces sordides matoiseries. Tu es un homme à présent et je suis bien aise que les Tenshins aient su te donner l’occasion de prouver ta valeur là où j’ai malheureusement échoué… »
Seïs ne cilla pas. Il écoutait Aymeri avec une sérénité qui ne présageait rien de bon. Il porta son verre à ses lèvres, fit tourner le liquide dans sa bouche en fin connaisseur et avala d’une traite une bonne rasade de Sirop. Il déposa ensuite la coupelle sur la table devant lui, puis extirpa d’une poche intérieure de sa tunique un étui en métal dont le couvercle était recouvert d’Hedem rouge.
« Ça vous ennuie si je fume ? » demanda-t-il en tapotant son index sur le gousset.
Aymeri le considéra les yeux ronds. On aurait dit que Seïs venait de l’insulter.
« J’aimerais mieux que tu n’en fasses rien, répondit-il franchement. Je déteste les odeurs fétides qui s’échappent de ces maudites herbes. »
Seïs acquiesça ; néanmoins, il garda l’étui dans la main.
« Je ne voudrais pas vous paraître impatient ou discourtois, dit Seïs en se levant du siège, mais j’ignore toujours les raisons pour lesquelles vous m’avez convié, Gouverneur ? »
Il se dirigea vers la cheminée, s’accouda au manteau et braqua un regard d’aigle sur Aymeri, qui décroisa et recroisa les jambes de nervosité. Un instant plus tôt, j’aurais pu douter qu’il sondait l’esprit d’Aymeri, mais avec le regard qu’il lui adressa, mes doutes s’envolèrent aussitôt.
« Mademoiselle Holisse, m’interpella le gouverneur, si je ne me trompe pas, c’est la première fois que vous nous rendez visite, n’est-ce pas ?
— En effet », répondis-je, un peu sur la défensive.
À mon avis, si j’avais essayé d’entrer au palais avant aujourd’hui, il m’aurait fait jeter dehors à coups de pieds aux fesses.