Chapitre 6-3

1738 Mots
« Pourquoi ne pas visiter le palais dans ce cas ? Les portes de Mal-Han vous sont toutes ouvertes si vous le désirez. Je peux mettre un domestique à votre disposition… — Elle reste », coupa Seïs si brutalement qu’il me fit sursauter. Le visage d’Aymeri se ratatina, comme une feuille de papier que l’on aurait brûlée. « Seïs, à mon tour, j’aimerais ne pas me montrer incivil à l’égard de ta cousine, toutefois, l’affaire dont j’ai à discourir en ta compagnie concerne le royaume et à ce titre… — J’ai toute confiance en ma famille. Ne vous inquiétez pas. Vous pouvez parler librement en sa présence. Rien de cette conversation ne franchira ses lèvres, je peux vous l’assurer. — Soit ! Je serais mal avisé de remettre en question la décision d’un Tenshin, n’est-ce pas ? — En effet », affirma Seïs, avec un sourire en coin. Aymeri hocha la tête, dissimulant maladroitement son irritation derrière un large sourire aux dents blanches. « Très bien, ne perdons pas davantage de temps dans ce cas, assura Aymeri en lissant une fine moustache grisonnante. Je t’ai convié à Mal-Han dans l’espoir de connaître tes projets d’avenir. Tu n’es pas sans savoir que Calette avait récemment envisagé d’établir un poste militaire permanent à Macline en nommant un Tenshin à sa tête. La cité s’est considérablement développée au cours des dernières années. Sa population s’est vue croître de manière exponentielle. Il devient incontestable que Macline occupe désormais une position dominante tant géographique que géopolitique. Il va de soi que la mort prématurée de notre souverain retarde cet avènement. J’espérais ainsi, et en toute sincérité, qu’un Maître aux origines macliniennes aurait sans doute pu hâter les lents rouages administratifs et toucher un mot de notre situation aux conseillers du roi. Macline a besoin de coups de pouce pour l’aider à se développer encore davantage, et ce, dans de bonnes conditions. J’ai de grands projets pour la cité… Ah ! Seïs, cette ville a des potentialités énormes dont tu n’as pas idée. Elle pourrait rivaliser avec Elisse sans aucun mal. Nous avons le matériel pour cela. Nous possédons une muraille identique à celle de notre capitale. Nous pourrions l’élever au rang de capitale ! Un Tenshin parmi nous serait un précieux soutien ; j’irais même jusqu’à dire : un inestimable cadeau… Comprends-tu où je souhaite en venir ? Vois-tu l’ampleur de cette tâche et la nécessité que tu sois à mes côtés ? Au diable nos anciennes querelles et nos désaccords ! Je suis persuadé que nous pouvons mettre conjointement à profit mes compétences politiques et tes aptitudes de maître. Qu’en penses-tu, Seïs ? » À mesure qu’Aymeri se laissait emporter par son propre enthousiasme, un sourire d’abord discret traversa la figure de Seïs, puis un rictus délicieusement torve se suspendit à ses lèvres. « Ce projet me semble ambitieux, constata Seïs. Cependant, je suis Maclinien, comme vous l’avez fait remarquer. Macline me tient à cœur autant qu’à vous. Je me déshonorerais en me désintéressant d’elle, n’est-ce pas ? » C’était bien la première fois que j’entendais Seïs user du mot honneur. « Je suis ouvert et tout disposé à son évolution, il va sans dire. Je n’ai qu’un seul souci, ma foi, de peu d’importance, qui me turlupine. » Il agita son index près de sa tempe droite pour souligner que quelque chose le préoccupait effectivement. « Quel est-il ? » s’empressa de demander Aymeri, les yeux luisants. Seïs passa un coup de langue sur ses lèvres et son petit air Je prépare un mauvais coup me parut si flagrant que j’eus peine à croire que le gouverneur puisse ne pas le remarquer. « J’aime les chiens, vous l’ai-je déjà dit ? » questionna Seïs en fixant le gouverneur d’un regard à couper au couteau. Tout en parlant d’une voix placide, il ouvrit l’étui en Hedem qu’il tenait toujours à la main et s’empara d’une cigarette. Il la fourra au coin de ses lèvres, pencha la tête vers la bougie d’un chandelier et l’alluma. « Nous possédons un vieux shar-pei à la ferme, reprit-il en relâchant un nuage de fumée, une brave bête, fidèle et sincère. Je suis persuadé que si Naïs se jetait dans les flammes, il se laisserait mourir de chagrin aux pieds du bûcher. Oui, une bête remarquable. Mais entre nous, il est foutrement con, ce chien ! C’est vrai, il peut sentir la merde à des kilomètres à la ronde, je vous assure. Un truc de dingue. Il a du nez. Par contre, quand il s’agit de faire preuve d’un tantinet de jugeote, alors là, pardon, il ne casse pas trois pattes à un canard. L’autre jour, tiens, je l’ai vu tourner en rond sur lui-même pendant près d’une heure pour arriver à se mordre la queue. Il s’est complètement tordu le cou pour y parvenir. Ce chien en veut, c’est sûr. Je vais vous avouer une chose, si j’étais capable de faire un truc aussi fantastique, j’irai parader dans un cirque. Je suis certain qu’il y aurait des gens qui paieraient des fortunes pour le voir… » Il s’interrompit pour recracher un nuage de fumée qui se dirigea droit dans le nez d’Aymeri. Celui-ci fronça les sourcils. Seïs encocha la cigarette entre ses lèvres et, tout en mâchouillant son embout, il ajouta : « Sauf qu’il y a un problème… je ne suis pas assez con pour essayer ! — Je… je ne comprends pas, bafouilla Aymeri, les yeux écarquillés. — Dans ce cas, je vais être plus clair : je ne suis pas un animal domestique ! » Sa voix était d’un calme olympien, pourtant les mots claquèrent comme des gifles. Le plaisir de voir Aymeri batailler dans ses petits souliers se disputait à la surprise de voir se peindre sur le visage de Seïs tant de froideur. « Je… je… » Le visage d’Aymeri se décomposa. « Je… je… quoi ? lâcha Seïs en retirant sa cigarette de la commissure de ses lèvres. Écoutez-moi attentivement, Gouverneur, je ne le répéterai pas. » Seïs s’avança vers Aymeri, qui se ratatina dans son siège, et appuya sa main contre le dossier. Il s’inclina vers lui. Le gouverneur lui jetait des regards paniqués. « Macline recevra un maître entre ses murs, dès lors que Clémice, notre nouveau souverain, aura pris connaissance des dispositions que son oncle envisageait pour la ville et qu’il aura donné son aval. Et lorsque cela sera fait, vous comprendrez très vite que les Tenshins ne sont pas aussi malléables que vous semblez l’imaginer. Je gage que vous regretterez d’avoir requis la présence d’un maître entre ces murs. » Il se rapprocha encore du gouverneur qui le regardait avec des yeux exorbités par la peur. « Un gouverneur est le pantin d’un duc, ne vous y trompez pas, un duc est le gant de velours d’un roi et un Tenshin, l’arme de ce roi. Qui préférez-vous ? Macline est une ville sujette de la monarchie d’Asclépion. Elle n’est pas au service d’un vulgaire arriviste. Elle n’est ni un moyen de vous enrichir ni un passe-droit pour vous édifier un domaine. Je suis un opportuniste, Gouverneur Aymeri, je vous l’avoue volontiers, mais en aucun cas, je ne serai un parjure. Macline ne saurait être une ville autonome. Je vais vous donner un conseil, écoutez-le, il pourrait sauver votre tête, et je vous le dispense en l’honneur de nos anciennes querelles qui, somme toute, m’ont beaucoup amusé par le passé : laissez donc la place aux jeunes. Prenez du repos. Vous l’avez mérité. Voyons, Gouverneur, vous confédérez à votre âge, ce n’est pas raisonnable ! Quant à cette ridicule pensée qui vous a traversé l’esprit de profiter de la mort de notre souverain, je gage que vous avez de la chance que ce soit moi plutôt que l’un de mes compagnons qui aie deviné vos intentions ; il vous aurait fait pendre haut et court sur la place publique. N’oubliez pas, Gouverneur, qu’il y a toujours sur Asclépion des personnes qui veillent à la pérennité du pouvoir royal. Me suis-je bien fait comprendre ? » Le visage du gouverneur était passé par toutes les couleurs. Ses doigts tremblotaient sur l’accoudoir tout en dévisageant Seïs d’un regard médusé. Une conspiration, hein ? Seïs se redressa et coinça de nouveau sa cigarette entre ses lèvres. Seule une fine ride de contrariété s’imprimait sur son front. Aymeri se cala dans son fauteuil et parut chercher ses esprits. « Seïs, bredouilla-t-il, nous nous sommes mal compris, je crois. Mon garçon, voyons, tu me connais… — Au contraire, Gouverneur, je crois que nous nous sommes parfaitement entendus. Soyez satisfait, c’est parce que je vous connais que je vous préviens. — Par Orde ! Seïs, est-ce une menace ? » Il se releva soudainement, tendu comme une corde d’arc. « Une menace ? s’étonna Seïs, mimant un mauvais jeu d’acteur. Pas du tout. Voyez plutôt cela comme un conseil… » Il s’étira. « Sur ce, Gouverneur, je crois que nous n’avons plus rien à nous dire. Je vais donc prendre congé. Cette conversation m’a rudement éprouvé, pas vous ? » Il esquissa un sourire entendu, écrasa son mégot dans la tasse d’Aymeri, puis me tendit la main pour m’aider à me relever de la méridienne. Je reposai ma coupe de Sirop vide sur la console et saisis sa main. Si tôt debout, je manquai de me prendre les pieds dans le tapis. Seïs me rattrapa à brûle-pourpoint. « Voilà, je savais que ça arriverait », grogna-t-il. Je ne pris pas la peine de lui répondre. Je relevai la tête fièrement, puis fronçai les sourcils lorsque les murs de la pièce se mirent à tanguer. Seïs ébaucha un sourire, noua un bras autour de ma taille et, en silence, m’accompagna jusqu’à la Salle des Conseils. Avant de franchir la porte, il se tourna vers Aymeri, le gratifia d’un petit signe de tête et lui dit avec une civilité feinte : « Passez une bonne journée, Gouverneur. À la prochaine ! » Il referma la porte sur le vieillard au teint rubicond, qui nous observait d’un œil vipérin. J’aurais pu parier qu’il n’en avait pas fini avec cette histoire et que Seïs allait en entendre parler. Je ne touchais presque plus par terre quand Seïs me transporta dans la Salle des Conseils. La main cramponnée autour de mes hanches, il m’aida à m’asseoir sur l’une des chaises, puis il se redressa et se mit à arpenter la pièce de long en large, comme un ours en cage. Je fis un bond sur mon siège lorsque son poing s’enfonça brutalement dans l’un des pilastres, laissant une énorme craquelure dans la pierre. Il poussa un râle, appuya le front contre le marbre tandis que son poing fourrageait le pilier. « Je n’y crois pas, grogna-t-il. Je ne peux pas y croire. Ce n’est pas possible… Je dois sans doute rêver. Dis-moi que c’est un rêve, Naïs, je t’en prie… p****n d’enfant de salauds… » Je le considérai un moment en silence, ouvrant et refermant la bouche, puis finalement, je murmurai : « Seïs ? Euh... pour être tout à fait sincère, je ne suis pas certaine d’avoir tout compris. » Il resta un instant silencieux, sans bouger, les yeux rivés sur le sol. Puis brusquement, il éclata de rire. Il se redressa et s’avança près de ma chaise. Il s’agenouilla à mes pieds, frôla ma joue du bout des doigts comme si j’étais une gamine qui ne comprenait décidément rien à rien. « Tu as trop bu. Le Sirop de Glanmiler monte vite à la tête aux petites natures dans ton genre. » Je lui dédiai une grimace. « Je n’ai pas bu tant que ça. » Il rit de plus belle. « Ah, si parfois tout pouvait être aussi simple que de lire dans tes yeux », murmura-t-il en soupirant. Ses prunelles mordorées ne firent qu’une bouchée de moi. « Allez, morveuse, viens, rentrons à la maison. »
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER