Les maîtres attribuaient à leur sabre des pouvoirs mystérieux et magiques, et le traitaient avec la vénération qu’impose un objet sacré. « Le cœur d’un authentique guerrier doit être uni au cœur qui anime l’acier », disait Tel-Chire. Il existait à Mantaore, gravée sur un phylactère, une antique devise qui assurait : « Le sabre est ton âme ». Lorsque je saisissais le manche de mon épée, l’essence de la lame semblait battre dans la paume de ma main. Des vibrations couraient le long de mon bras jusque dans mon épaule. Chaque fois que l’acier tranchait l’air dans un bruissement, j’éprouvais une sensation d’accomplissement. Bon Dieu, c’était aussi jouissif que de posséder une femme. Je ne me servais pas de mon sabre, je devenais le sabre. C’était la clé du guerrier, le chemin qui conduit à la voie ultime. Le son de l’épée fendant l’air m’emplissait d’extase. J’étais à mille lieues de l’endroit où mon corps se mouvait. J’étais dans la lame, dans la poignée sculptée, dans l’acier et dans le bois. Lorsque mon esprit cessait de songer à chaque geste, je côtoyais un autre monde, plus grand, plus vaste. « Quand tu empoignes ton sabre, oublie ton corps », déclarait Tel-Chire.
« Je n’ai pas de corps : l’impassibilité est mon corps, récitai-je en exécutant mes exercices. Je n’ai pas d’yeux : la lumière de l’acier est ma vue. Je n’ai pas d’oreilles : la sensibilité est mon ouïe. Je n’ai pas de membres : la célérité est mes membres. Je n’ai pas de loi : l’autodéfense est ma loi. Je n’ai pas l’art de la guerre : libre de tuer et défendre la vie est mon art. Je n’ai pas de principes : l’adaptabilité à toutes les circonstances est mon guide. Je n’ai pas d’amis : l’esprit est mon allié… »
La lame palpitait tandis que je débitais à voix haute l’antique code des Tenshins, le Credo des Guerriers, que Tel-Chire m’avait contraint d’apprendre par cœur. Je l’avais tant et si bien appris que parfois, j’en rêvais même la nuit, de la lame, de l’acier et des mots qui circulaient sans fin dans mon esprit.
Le Soleil déversait ses rayons lumineux, parfois presque blancs, dans la clairière jouxtant la maison. Malgré son miroitement au-dessus de ma tête, le froid persistait. Le début de l’automne se faisait déjà ressentir dans la forêt de Shore-Ker. Malgré le vent, j’étais torse nu. La brise séchait agréablement les gouttes de sueur qui coulaient entre mes omoplates. Je me concentrais sur chaque ondulation du sabre. Mais, en dépit de mes efforts pour rester fermé au monde extérieur, cela ne m’empêcha pas de sentir sa présence dès qu’elle franchit l’angle de la maison. Elle s’approcha en catimini et m’observa depuis le chêne attenant le puits. Elle était silencieuse. Pourtant, sa présence me perturba. Plus son regard m’effleurait, plus il me déstabilisait. Je récitai le Credo en pensant bêtement qu’il me permettrait de me remettre en phase avec moi-même. Ce fut peine perdue. J’exécutai quelques passes d’armes rudimentaires, faute de pouvoir me concentrer sur des techniques plus sophistiquées de Mantaore. La Confrérie possédait un art propre et en gardait jalousement les mystères. Toutes leurs techniques portaient des noms grotesques du style : « L’oiseau rentrant dans son nid », « Le souffle du dragon », « Le sortilège du sorcier »… La plupart étaient sacrément efficaces. L’art du sabre à lame courbe n’était pas très usité sur Asclépion. La plupart de ceux qui savaient s’en servir étaient des chevaliers. C’était une marque de reconnaissance et de prestige. Cela ne signifiait pas pour autant que tous les Tenshins manipulaient ce type d’armes. Tharus se servait de l’épée grossière en forme de T, longue, large et tranchante. Il pouvait couper un type en deux. Cimen utilisait un yatagan avec une lame recourbée en croissant de lune. Chaque maître possédait une arme qui lui correspondait et qui concordait avec son style et ses capacités. Pour ma part, c’était le sabre de coupe. Plus long que la moyenne, tranchant sur les deux faces. Tel-Chire maniait le même type d’armes. Nous étions d’une corpulence similaire. Ni trop petit, ni trop grand, ni trop gros, ni trop maigre. Une corpulence parfaite pour une arme parfaite.
Quand j’eus achevé mes exercices (plus parce que j’en avais marre qu’elle m’observe que par envie), je saluai un adversaire imaginaire et me tournai vers elle.
« Tu peux venir. T’es pas obligée de rester cacher. »
Elle se précipita aussitôt vers moi, moulée dans une robe en crêpe rose pâle. J’embrassai d’un regard d’adolescent la ligne attrayante de sa gorge, puis ses hanches magnifiquement dessinées et mises en valeur. J’espérais qu’elle ne se rendrait pas compte des sentiments qu’elle éveillait en moi. Je raffermis ma prise sur le manche de mon sabre. Un Tenshin ne se prête pas à ce genre de stimulation, aurait dit Al-Talen. Il ne savait pas de quoi il parlait. Naïs ne possédait pas la beauté de Daphnis, fardée de maquillage et d’artifices. Elle était resplendissante à sa manière. Elle était belle sans réserve, sans conscience et sans fard.
« Que faisais-tu ? me demanda-t-elle.
— Quelques exercices… pour garder la forme.
— C’était très… beau. » Son iris noir s’agrandit en lorgnant ma lame. « J’avais l’impression que tu exécutais une danse… On aurait dit que… que tu n’étais plus là.
— C’était le cas en quelque sorte. Concentration et méditation sont les maîtres mots du sabre. »
J’attrapai ma chemise par terre et épongeai mon front avec.
« Tu n’étais pas aussi consciencieux autrefois », remarqua-t-elle avec un sourire.
Je haussai les épaules. « Tout le monde change, je suppose.
— Et moi, trouves-tu que j’ai changé ? »
Je la lorgnai du coin de l’œil. « Tu ressemblerais presque à une femme maintenant.
— Tu es toujours si agréable. »
Elle grogna et croisa les bras sur la poitrine d’un air boudeur.
« Tu veux essayer ? » lui demandai-je en lui tendant mon arme par le manche.
Elle la considéra comme si j’avais perdu la raison. « Je ne saurais pas m’en servir. Ne dis pas de sottise.
— Essaie. Je peux te montrer quelques tours. »
Elle s’empara du sabre avec un sourire espiègle. Elle le soupesa d’un air expert, le tint à bout de bras, le secoua sans trop savoir quoi en faire. Je me faufilai derrière elle et posai une main sur la sienne autour de la garde. Elle se laissa manipuler comme une poupée, souple et ferme à la fois. Tandis que je la guidais, elle se mouvait gracieusement. Malgré une furieuse envie de pénétrer son esprit, je me concentrai sur le sabre. Je n’ai pas de corps, songeai-je. L’impassibilité est mon corps. Je n’ai pas d’yeux : la lumière de l’acier est ma vue.
Son maintien était excellent, son élégance indéniable. Il devait être fou celui qui prétendait qu’une femme ne pouvait pas manier l’épée. Naïs aurait pu lui prouver le contraire. Ceux qui ont l’art du sabre dans le sang, on les reconnaît dès le premier coup d’œil, affirmait Tel-Chire.
Je reculai dans la clairière afin de lui laisser de l’espace pour s’épanouir. Elle exécuta les mouvements que je venais de lui montrer avec une parfaite exactitude, la grâce en plus. Puis elle pouffa de rire et mima les postures qu’elle avait surprises un instant plus tôt. Elle agita le sabre dans toutes les directions et rit de plus belle.
Brusquement, elle pivota dans ma direction et brandit la pointe de l’arme, droit sur ma gorge. « Tu aimes ce sabre, n’est-ce pas ? me demanda-t-elle avec un profond sérieux.
— Je l’ai choisi.
— Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? »
J’observai la ligne fluide et suave de mon épée et la sobriété de la garde, du bois brun lissé et verni d’un rouge pourpre. « Parce qu’il me ressemble. »
Elle fut surprise de ma réponse. Elle fit descendre la lame le long de ma poitrine et l’arrêta sur mon ventre. « En quoi te ressemble-t-il ?
— À toi de me le dire.
— Il est trop lourd à porter pour moi.
— Pour moi aussi, répondis-je, mais j’aime son poids. Il m’aide à garder mon équilibre. S’il était plus léger, mes coups seraient moins puissants.
— Tu serais plus fragile, murmura-t-elle.
— Oui.
— J’ai du mal à croire que tu puisses être fragile. »
Elle contempla le fer de la lame qu’elle pointa sur la couronne de Mantaore. L’anneau d’Astrée pulsa doucement dans ma chair. Naïs releva les yeux sur mon visage et ajouta : « Ton épée dissimule sa puissance derrière sa simplicité. Un peu comme toi, derrière ta nonchalance continuelle. »
J’eus un sourire amusé. « Un peu comme moi, reconnus-je. Continue. »
Elle lorgna de nouveau la lame. « Je ne sais pas », dit-elle, puis elle éclata de rire.
Je contournai la lame tendue, puis la saisis par la garde. Naïs s’en délesta et recula, le visage soudain empourpré.
« Il me casse le bras chaque fois que je l’utilise. La douleur qu’il me procure lorsque je le manie me rappelle à quoi il sert en réalité », lui avouai-je.
À peine formulai-je tout haut ma pensée que je me rendis compte de la sottise de mes paroles. Naïs me dévisagea, troublée, et se mordilla la lèvre inférieure de nervosité.
« Ça ne te ressemble pas, déclara-t-elle seulement.
— Qu’est-ce qui me ressemble vraiment maintenant ? Moi-même, je ne sais plus qui je suis. Ici, je retrouve un gamin que j’avais perdu, des habitudes que j’avais presque oubliées. Mais ce n’est plus vraiment moi. De l’autre côté, il y a ce type qui manipule une arme comme si elle était la continuité de lui-même. Et j’ai l’impression qu’il n’est qu’un étranger.
— C’est parce que tu as peur de ce que tu peux devenir. Les responsabilités t’ont toujours effrayé, et ton besoin de liberté t’a toujours enchaîné. »
Ces derniers mots me surprirent. « Enchaîné, murmurai-je.
— Bien sûr, tu t’es conduit tout au long de notre adolescence avec bêtise, de crainte de te fondre dans un moule, d’assumer ton rôle au sein de notre famille, de travailler et de construire ta propre vie. Tu t’es éloigné au point de devenir un marginal. C’est peut-être cela finalement qui a attiré les Tenshins vers toi.
— Les Tenshins sont cinglés. »
Elle esquissa un sourire. « Quand je te regarde, je n’ai pas le moindre doute, me dit-elle avec un profond sérieux.
— Sur ma décision ?
— Oui, sur ta décision.
— Et quelle est-elle ? » demandai-je.
Elle me sourit tendrement. « Moi, je la connais, mais c’est à toi de la découvrir. »