C’était une cabane miteuse. Je m’attendais à trouver une petite maisonnée rudimentaire, avec un minimum de confort. Or, une vieille bicoque se dressait devant Elfinn, avec un toit branlant et troué, des fenêtres bouffées par l’humidité et au bois si noir qu’il était évident que la masure arrivait au bout du chemin. Elfinn hennit, s’ébroua tandis que je mis pied à terre.
Il sortit aussitôt sur le perron, affublé d’un costume de paysan en tout point parfait. Il était différent du souvenir que j’avais gardé de lui, peut-être parce que dans l’esprit de Naïs, il était différent.
Je m’approchai de l’entrée. Il resta fermement planté au sommet des escaliers.
« Je me demandais quand vous viendriez », me dit-il.
Naïs devait être aveugle ou naïve pour ne pas avoir compris plus tôt qui il était. Sa noblesse était indéniable et son rang de soldat était estampillé autant sur son faciès que dans sa carrure. Ce n’était pas la musculature d’un homme de ferme. Ses mains avaient beau être, à présent, abîmées par le labeur passé aux champs, je devinais parfaitement qu’elles avaient servi à manier l’épée. Elles étaient fines, souples et agiles et elles étaient parsemées de cales. La manière dont il se mouvait était une information supplémentaire. Ses mouvements étaient aériens et sur le qui-vive. Le plus évident, néanmoins, nidifiait dans le regard qu’il me renvoyait, perçant comme celui d’un rapace. Il ressemblait au type que tous les mômes voulaient devenir une fois adultes, bel homme, costaud, un corps de guerrier. Difficile de reprocher à Naïs de lui trouver du charme.
« Je pensais que c’était vous qui viendriez me chercher », répondis-je.
Il afficha un petit sourire, descendit d’une marche et frappa du poing sur son cœur en guise de salut. Je l’imitai. Il inclina la tête, puis tendit le bras vers la porte.
« Je vous offre une chope de bière ?
— Volontiers. »
L’intérieur était aussi déprimant que l’extérieur. La pièce était assez pauvre, les meubles grossièrement taillés. Une pile de vaisselle s’entassait dans un bassin. Un broc de bière était déjà disposé sur la table aux côtés d’une assiette vide et sale. En revanche, un bon feu brûlait dans l’âtre et réchauffait la pièce. Je me dirigeai vers une chaise flanquant la table et m’installai.
« J’ai pensé que ce serait plus discret si vous veniez me trouver, me dit-il finalement en saisissant l’anse d’une cruche. En particulier depuis votre petite incartade avec le gouverneur.
— Les nouvelles vont vite, à ce que je vois.
— Non, mais j’ai souvent les oreilles qui traînent un peu partout. Je suis payé pour ça. »
Il remplit un broc qu’il glissa sur la table jusqu’à moi. « Merci. »
Il inclina la tête, se servit à son tour avant de s’installer autour de la table. « Alors… comment avez-vous su ? me demanda-t-il. Est-ce Naïs qui vous l’a appris ou Tel-Chire ? »
J’eus un discret sourire. « Tel-Chire m’avait prévenu qu’il avait envoyé un soldat de confiance pour veiller sur les miens. Naïs m’a informé de son identité. Brenwen de Montségure. »
Il ne me quitta pas des yeux, tandis qu’il portait sa chope à ses lèvres et buvait une goulée de bière. Je l’observai à mon tour par-dessus la table. Immanquablement, ce type m’insupportait pour avoir séduit Naïs, pourtant, je ne parvenais pas à le haïr. Peut-être parce qu’au fond de ses prunelles, je lisais des sentiments similaires aux miens.
« Je ne peux pas lire votre esprit », lançai-je subitement en ricanant.
Un sourire étira le coin de ses lèvres. Il se renversa sur le dossier de sa chaise et tendit les jambes devant lui.
« Je suppose que cela vous incommode, répliqua-t-il.
— Un peu. J’ai perdu l’habitude d’ignorer ce que les gens pensent. Peu d’entre eux me résistent d’ordinaire. »
Il but une nouvelle lampée de bière et me fixa d’un regard tranquille. « Vous savez pourquoi ? me demanda-t-il.
— J’en ai une petite idée. Je sais depuis longtemps que certains esprits sont impénétrables. En ce qui vous concerne, je suppose que Tel-Chire aurait été mal avisé d’envoyer un homme aux pensées volubiles pour contrer une attaque potentielle d’un Prince réputé pour le génie de son esprit.
— En effet », fit-il, évasif.
Je bus une gorgée de bière, puis dessinai sur mes lèvres un sourire sarcastique. « De toute façon, je sais déjà tout ce qu’il y a à savoir de vous. »
Ses yeux luirent dans la pénombre. « Vraiment ?
— Naïs... Si votre esprit est clos, le sien est particulièrement loquace.
— Comme j’aurais dû m’y attendre. »
Une bûche craqua dans mon dos tandis que nous nous observions en silence. Ses doigts pianotaient sur la table, signe d’un brin de nervosité. Visiblement, parler d’elle le mettait mal à l’aise.
« Naïs m’a appris pour votre blessure, déclarai-je, histoire de changer de sujet. Vous avez pourchassé des soldats de Noterre, à ce que je sais.
— Effectivement. Dois-je vous faire mon rapport ?
— Je suppose que vous l’avez déjà rendu à Elisse.
— Oui, bien sûr.
— Y a-t-il des choses que Naïs ignorait ? » demandai-je.
Sans doute était-il bon comédien pour berner la population de Macline ou même Naïs, mais l’expression qui se peignit ses traits ne me laissa aucun doute. Ses yeux rencontrèrent les miens, puis s’en détournèrent pour se poser sur le feu. Il s’humecta le gosier de bière.
« Les soldats ne rodaient pas autour de Macline impunément, me dit-il en reposant son broc sur la table. Jamais ils n’auraient couru un tel risque, même s’ils comptaient se faire passer pour des Foulards Rouges… Ils étaient à la recherche de quelqu’un.
— Qui ?
— Je pense que votre famille n’a rien à y voir, mais je suis dans l’incapacité de déterminer qui était cette personne qu’ils recherchaient.
— Se trouve-t-elle à Macline ?
— Je suppose que non ou elle n’y est plus désormais, puisque les soldats ont poursuivi leur route par le Pont de Rovenne. Tout ce que j’ai pu surprendre de leur conversation se résume à deux points : le premier, c’est qu’ils recherchaient un homme, jeune, d’après ce que j’ai compris, et puissant, tellement puissant que les Dragons de Noterre rendaient compte à l’un de ses sbires favoris. C’est mon second point.
— Favori ? m’étonnai-je.
— M-hm. Noterre a lâché ses Chiens sur le Ponant. Ils sont quatre, puissants et extrêmement loyaux.
— J’en ai entendu parler. On prétend qu’ils sont immortels et suivent Noterre depuis des siècles.
— En effet, j’ai entendu cette rumeur, néanmoins, nul ne peut la confirmer ou l’infirmer avec certitude, puisque tous ceux qui les ont croisés ne sont jamais revenus pour le raconter.
— Alors comment savez-vous qu’il s’agit bien de l’un des Chiens de Noterre ?
— Mes capacités n’égalent certainement pas les vôtres, me dit-il, mais je sais très bien mesurer la puissance d’un adversaire. Celui que j’ai aperçu au Pont de Rovenne en suait littéralement. Je ne lis pas les esprits, mais je les sens, et le sien, je peux vous assurer qu’il n’était pas celui d’un homme ordinaire.
— Lequel était-ce ? Lequel des Chiens ?
— Je n’en suis pas sûr, je crois qu’il s’agissait de Kazuki Shiro. »
Kazuki Shiro, Mort d’Albret et deux autres Chiens dont on ne connaissait ni les noms ni les visages, des créatures puissantes oubliées à l’ombre de l’Histoire. Des espions. Des mercenaires à la solde de Noterre. Tel-Chire nous en avait donné leçon à Mantaore, tout en restant évasif, par manque d’informations ou de volonté — sur le moment, je n’étais pas parvenu à trancher.
« L’obscure description que l’on a pu obtenir de lui pourrait correspondre à l’homme que j’ai aperçu à Rovenne, poursuivit Brenwen, toutefois ce n’est qu’une hypothèse de ma part. Je n’ai aucune certitude.
— Est-ce lui qui vous a occasionné cette blessure ? » demandai-je.
Il détourna à nouveau les yeux vers le feu. « Non. J’ai honte de l’avouer, cependant si Kazuki Shiro avait été mon adversaire, je ne serais probablement pas là pour converser en votre compagnie. Il m’a repéré et a ordonné à trois de ses hommes de me poursuivre. »
J’attrapai ma chopine tout en l’observant minutieusement. Trois soldats contre un, ce n’était pas si mal.
« Elisse a-t-elle répondu à votre rapport ? » questionnai-je après avoir bu une longue goulée de bière.
— Oui, mais de manière très dilatoire. On m’a juste ordonné d’ouvrir l’œil. »
Tel-Chire ne m’avait pas parlé de cette affaire durant mon apprentissage. Tant que je n’étais pas officiellement membre de la Confrérie, il ne pouvait pas me transmettre ce type se renseignements. À présent, les choses avaient évolué et j’étais curieux de savoir où en était l’enquête. Les quatre Chiens de Noterre. Cette pensée était aussi alarmante qu’excitante. J’étais curieux de découvrir leurs capacités. Du reste, Noterre ne leur lâchait jamais la bride sans bonne raison. Kazuki Shiro, Mort d’Albret et les deux autres. Qui cherchaient-ils ?
« Vous êtes venu me relever de mes fonctions, n’est-ce pas ? » me demanda Brenwen.
La question devait le turlupiner depuis un moment. Il fronçait les sourcils et mâchouillait nerveusement sa lèvre inférieure. Je repris un peu de bière et fixai un instant la clairière par la fenêtre. Le vent secouait les feuilles des chênes qui déjà se doraient. Le ciel se couvrait de nuages cotonneux qui, lentement, s’étiraient et masquaient le bleu azur. Je soupirai et plantai mon regard dans le sien. Brenwen ne broncha pas et attendit patiemment que la lame de la guillotine tombe sur ses espoirs. Lui ôter cet espoir m’aurait fait plaisir, mais…
« Non, pas encore. »