Chapitre 10

1417 Mots
« Si un guerrier hésite pour donner la mort, alors il mourra. L’hésitation n’a pas sa place dans l’âme d’un soldat ; elle n’a pas sa place dans celle d’un Tenshin. L’hésitation peut vous perdre. Tuez ou soyez tué. » Tel-Chire braquait son regard malachite à l’intérieur du tunnel attenant la cour principale. Cinq pauvres hères en sortirent, vêtus de haillons, avec des gueules défaites, des yeux injectés de sang et les fers aux pieds. Je sus tout de suite ce qu’il attendait de nous. Je serrai les poings, tenaillé par une colère vissée de dégoût. Al-Talen aligna les cinq types devant nous. Un chacun. Len-Mar se mordillait l’intérieur de la joue, son regard clignotant de cruauté. Théo ne bronchait pas. Ion faisait dans son froc. Tolsin fixait Cimen plutôt que les prisonniers, avec un œil exorbité et une peau virant à la pâleur fiévreuse. Lampsaque me regardait, comme si je pouvais le tirer de cette panade. « Un jour, au cours de votre vie de Tenshin, vous serez amenés à tuer et à tuer vite », poursuivit Tel-Chire avec cette placidité qui me fit le haïr. Il lorgna les prisonniers d’un œil d’assassin. « Ces cinq individus ont été condamnés à la peine capitale pour meurtre par le tribunal d’Elisse. C’est à vous qu’incombe la tâche pénible d’exécuter leur sentence. » Le prisonnier agenouillé à mes pieds leva un regard larmoyant sur moi. En dépit de ses larmes, je n’y vis pas l’ombre d’une appréhension. Il me regarda comme s’il observait la mort en face. Les larmes mouillèrent ses joues mouchetées de plaques roses et se perdirent dans une barbe épaisse et mal taillée qui lui descendait sur la poitrine. Tel-Chire ordonna que la sentence soit appliquée séance tenante. Len-Mar s’acquitta de sa besogne avec une satisfaction qui me donna froid dans le dos. Il sectionna la gorge du prisonnier sans lui couper entièrement la tête. Elle bascula en arrière alors que son corps restait sur les genoux et que sa gorge crachait d’épais flux de sang sur son bourreau. Len-Mar brailla à cause de sa tunique souillée. Quand, pour se calmer les nerfs, il repoussa violemment le prisonnier d’un coup de pied, Ion vomit son déjeuner. Théo coupa la tête de l’un des types sans drame, sans éclaboussure de sang et sans sourciller. La tête roula aux pieds de Cimen qui ne cilla pas davantage. Tolsin avait la main qui tremblait sur son épée lorsque ce fut son tour. Il s’y reprit à deux fois pour tuer le prisonnier. La première, il s’arrêta à la base de sa nuque sans pouvoir aller plus loin. Le condamné se mit à hurler et à chialer. Il essaya de se faire la malle. Al-Talen l’emprisonna dans la nasse de son pouvoir. Le prisonnier ne bougea plus d’une once sur les pavés, coincé comme une mouche dans une épaisse toile d’araignée. Tolsin sanglota en lui tranchant la tête, qui elle aussi roula sur les dalles dans un jet de sang. Ion s’évanouit carrément, l’épée à la main, dès qu’il fit un pas pour le tuer. On dut le porter sur un banc et l’allonger. Lampsaque était blanc comme un linge et me dévisageait d’un œil excavé lorsque ce fut à mon tour d’exécuter l’ordre. Or, je restai immobile, le sabre au fourreau, et je fixai Tel-Chire. Il me regarda assez longtemps pour que le prisonnier, à mes pieds, commence à gigoter et à se faire encore plus de soucis. « Qu’attends-tu ? me demanda-t-il finalement. — Je ne tuerai pas ce type. — Pourquoi ? — Parce qu’il ne m’a rien fait, pardi. Je ne suis pas là pour trucider de pauvres gars agenouillés devant moi. — Cet homme est un meurtrier qui mérite son sort. — Je n’en ai rien à foutre. Je ne suis pas un bourreau ! » Je le regardai droit dans les yeux, crachai près de sa botte lustrée avant de tourner les talons et de foutre le camp. Ce fut lui-même qui trancha la tête du prisonnier. Tel-Chire me rejoignit une fois que Lampsaque eut rempli sa besogne, comme il faut, sans trop trembler sur le moment (il vomit après). Il se campa aux bords du précipice devant les crocs des falaises qui transperçaient les vagues et posa une main sur mon épaule. Je l’obligeai à me lâcher. « Je ne tuerai pas pour vous faire plaisir, déclarai-je sèchement. Juste pour vous prouver que j’en suis capable. Ne comptez pas sur moi pour être de ces gars-là. » Il mâchonna l’intérieur de sa joue, comme du tabac à chiquer. « Tu es un emmerdeur, me dit-il. — Allez vous faire foutre, Sansaï, avec tout mon respect. — Je sais ce que tu penses du respect, garde-le pour les autres. Tu te moques de moi et je déteste ça. » Je le regardai avec l’envie de lui faire mordre la poussière, mais j’étais encore loin de pouvoir y parvenir. « Ce type, que tu refusais de tuer, méritait son châtiment, dit-il. Il a tué plus de personnes que je n’ai dû le faire au cours de ma vie. — Ça n’a pas la moindre importance. Je ne serai pas le bourreau de la monarchie. Je sais très bien ce que vous voulez faire de moi. Si c’est ça votre Credo du Guerrier, vous pouvez vous le foutre au cul ! Je ne suis pas Len-Mar ou Théo. Je ne suis ni un tueur ni un mercenaire. — Pourtant, tu l’as déjà fait, s’agaça-t-il. Ne viens pas me débiter tes salades en me proclamant l’importance que tu accordes à la vie, alors que tu n’en attaches même pas à la tienne. N’essaie pas de me faire croire que tes mains ne sont pas entachées. De quoi te défends-tu ? Tu ne veux pas donner la mort, et pourtant, tu l’as déjà fait pour de plus basses raisons que celles que je t’offrais aujourd’hui. — C’était différent ! — En quoi ? Pour quelles raisons as-tu tué, Seïs ? Pour sauver ta vie ou celle de quelqu’un qui t’était cher ? Pour un idéal ? Pour quoi ? — Cela ne vous regarde pas. — Oh que si, tout me regarde en ce qui te concerne… Je vais te dire la vérité. Tu as tué sur le coup de la colère. Tu as tué parce que tu es incapable de te maîtriser. Tu as tué parce que tu es égoïste. Ne te crois pas meilleur que nous… Afin de pouvoir fermer l’œil la nuit, on s’invente tous des excuses pour avoir fait couler le sang, mais le sang n’en a pas moins coulé. Que te racontes-tu la nuit pour te convaincre que ce que tu as fait été bien ? — La ferme ! m’écriai-je. — Dors-tu bien la nuit, Seïs ? Si tu n’es pas un guerrier, qu’est-ce que tu es ? — La ferme ! » Je voulus coller mon poing sur sa gueule lustrée. À la place, je me retrouvai sur les fesses, Tel-Chire au-dessus de moi, avec une dague plaquée contre la gorge. « Tuer ou être tué, dit-il. Il n’y a pas d’alternatives. Tu ne seras pas un guerrier si tu as peur de donner la mort, pas plus que tu ne deviendras un homme si tu crains tes cauchemars. » Il se redressa et me regarda de haut. « La mort n’a pas toujours de bonnes raisons de s’en prendre à un homme plutôt qu’à un autre. C’est à toi seul de t’entendre avec ta conscience. Trancher la gorge d’un type pour avoir triché est-ce mieux que de donner la mort à celui qui a déjà tué ? C’est à toi de juger. Je ne te reproche pas de ne pas avoir exécuté ce prisonnier, mais n’essaie pas de me faire croire que c’est au nom d’un idéal que tu as refusé d’obéir. » C’était la première fois que je voyais Tel-Chire furieux. Il soupira profondément et rangea la dague dans sa tunique. Il lorgna le ciel noir et sordide, puis tourna son faciès d’assassin dans ma direction. « J’ai tué plusieurs fois et pour de mauvaises raisons très souvent, continua-t-il. Je n’en ai pas fermé l’œil pendant longtemps parfois, mais je fais mon boulot. Et mon boulot, c’est de tuer ceux qui le méritent ou de faire croire que je le peux à ceux qui voudraient outrepasser les limites de la loi. Cela ne me procure aucun plaisir. Je le fais parce que quelqu’un doit agir. Je suis un soldat avant tout, tout comme tu le deviendras. Alors, tu devrais sans doute commencer à t’interroger sur les bonnes ou mauvaises raisons de donner ou non la mort, et te demander si la prochaine fois qu’une occasion se présentera, tu hésiteras ou pisseras dans ton pantalon avant de te faire tuer... Mais bon sang, ne viens plus me dire à moi que tu ne veux pas tuer au nom de la monarchie ou je te garantis que je te fais avaler ta langue jusqu’au fond du gosier. » Il tourna les talons en me laissant par terre, ébahi, et traça comme un faucon jusqu’à Mantaore. Je restai un long moment assis sur les fesses, ruminant ma colère. Je ressassai ses paroles. Je ne dormis pas de la nuit. Ni les autres nuits, d’ailleurs, avant un bon bout de temps. Et plus longtemps encore, je fixai les taches de sang qui maculaient les dalles de la cour. Je les fixai jusqu’à en avoir mal aux yeux. Tel-Chire m’obligea à les nettoyer. Une par une, jusqu’à ce qu’il n’en reste rien.
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