Peu après notre arrivée à la maison, le livreur arriva lui aussi. son timing était tout simplement parfait. Papa prenait une douche et il ne le vit pas du tout arrivé. Je suis sûr que si papa l'avait vu, il aurait inondé le pauvre livreur de questions. Je me dépêchai de mettre la table entre-temps. Il avait enfin fini de se doucher. On était enfin tous les deux sur la même table.
- Toujours aussi bel homme à ce que je vois, lui dis je souriant.
- Au moins, tu sais de qui tu tiens!
- Toujours aussi modeste papa
- On ne change pas l'équipe qui gagne, fiston. Cela dit, qu'as tu commandé comme repas dans ton fameux restaurant ?
- Et bien, j'ai commandé du poulet pané, en ton honneur bien-sûr.
- Ça me va. Mangeons alors, j'ai une faim de loup.
Nous mangions tous les deux à table comme au bon vieux temps. Nous voir ainsi me rappelait tout plein de souvenirs et ça me rendait heureux. Papa était peut-être resté le même mais moi, je n'étais plus le même, j'avais changé. Je n'étais plus le petit garçon qui croyait tout ce que son père lui disait. Je n'étais plus l'enfant qui prenait toutes les paroles de son père comme venant de Dieu. Me détacher de mon père en allant vivre dans une autre ville avait permis de m'affirmer en tant qu'être humain. Grâce à cela, j'ai commencé à remettre en question tout ce qu'il m'avait appris depuis l'enfance. Dans cette ville, j'avais fait des rencontres extraordinaires qui m'ont ouvert l'esprit en quelques sortes. Je me suis finalement rendu compte que je n'étais pas obligé de haïr les femmes comme papa. J'avais aussi le droit de connaître qui était ma mère. J'étais bien décidé à parler à mon père de ma mère. Je n'avais pas l'intention de le laisser se défiler de la conversation comme à son habitude.
- Alors, comment était ton voyage ?
- Assez pénible, je ne suis plus tout jeune c'est pour cela.
- Ne dis pas ça, moi je vois un jeune homme de vingt ans devant moi.
- Toujours aussi blagueur à ce que je vois.
- Je tiens du meilleur.
J'avais peur de sa réaction quand je lui poserai des questions donc je lui posait d'abord d'autres questions afin de détendre un peu l'atmosphère. Ça avait bien marché et le visage de papa avait l'air détendu, il souriait même. Je décidai donc de me lancer.
- Papa
- Hum
- Tu ne m'as toujours pas dit qui était ma mère.
Il cessa de manger et posa sa fourchette. Son humeur et son expression faciale avaient changé en l'espace de quelques secondes.
- Je t'ai dit plusieurs fois que je ne voulais pas en parler. Elle nous a abandonné alors que tu n'avais que trois ans. Puisqu'elle ne s'est pas souciée de nous, alors on devrait faire pareil.
- Tu ne t'ai jamais dit que peut-être quelque chose lui était arrivé ou alors qu'elle avait été contrainte d'agir comme elle l'a fait?
Papa tapa dans ses mains pour applaudir.
- Bravo fiston, tu connais donc ta mère mieux que moi.
- Il n'est pas question de la connaître ou non, il est question de moi. Ne t'es tu jamais dit que j'avais le droit de connaître qui elle est?
- Pourquoi cette envie soudaine de connaître qui est ta mère ? Tu ne t'en souciais pourtant pas avant.
- Si, j'ai toujours voulu savoir qui elle était, c'est juste que je ne voulais pas te blesser.
- Et donc, tu veux me blesser maintenant ?
- N'essaie pas de jouer avec les mots papa, j'ai vraiment besoin d'une réponse ou du moins, un petit indice.
- Je sais que c'était égoïte de ma part de ne jamais te parler d'elle mais son départ soudain m'avait énormément blessé et je voulais te protéger.
- Je le sais papa, mais ce qui s'est passé entre vous deux ne concernait que vous deux. Moi j'ai besoin de savoir d'où je viens pour pouvoir créer ma propre identité.
Je n'aurais jamais su que ça marcherait. Après lui avoir dit cette dernière phrase, la mine de mon père changea. Je ne l'avais jamais vu ainsi. Il se sentait coupable. C'était très éprouvant pour moi de devoir le pousser à se plier ainsi face à moi mais il le fallait.
- Et bien fiston, ta mère était la plus belle des filles de la ville. Elle était la fille d'un homme très riche et malgré tous les hommes riches qui lui tournaient autour , c'est moi qu'elle avait choisi. Moi, un pauvre petit coursier de rien du tout. Ses parents n'approuvaient pas notre relation mais ta mère leur a tenu tête. Elle m'a aimé et m'a choisi. En choisissant de rester avec moi, elle fut déshéritée.
Jamais encore les yeux de mon père n'avait brillé comme ce soir là pendant qu'il me parlait de ma mère, sa bien aimé.
- C'était donc un amour impossible, papa?
- Impossible, c'est bien le seul mot qui pouvait caractériser notre amour.
- Dis moi papa, comment elle était ?
- Ah fiston! Elle était tout simplement magnifique. C'était une jeune femme travailleuse et surtout aimable. Malgré la fortune de ses parents, elle travaillait pour son père dans l'espoir de lui succéder un jour. Ce sont sa grande beauté et sa manière d'être qui la rendaient si spéciale. C'était d'ailleurs pour cela que tous les hommes la désiraient.
- Et pourquoi est elle partie alors?
- Justement, je n'en sais rien. Nous étions heureux tous les trois. Je ne peux pas nier le fait que ses parents lui manquaient mais elle ne le montrait jamais. Être en froid avec eux l'affectait beaucoup mais elle me répétait sans cesse qu'elle ne regrettait rien du tout.
- Mais si elle nous aimait comme tu dis, elle n'aurait donc pas pu se barrer comme ça sans aucune explication.
- Tout ce que je sais, c'est que j'ai cessé de vivre le jour où elle nous a quitté. J'en ai souffert tout seul en silence. Je ne voulais pas que ça impacte ta vie d'une quelconque manière.
- Je pense que tout ceci est louche papa, tu n'aurais pas dû prendre toutes ces décisions radicales à son sujet. Il fallait lui accorder le bénéfice du doute.
- Je te jure fiston que je l'ai cherché autant que j'ai pu, mais jamais je n'ai trouvé la moindre trace sur elle.
- Et ses parents, les as tu vu?
- Te souviens tu de la fois où je suis allé en voyage et que je t'avais laissé chez les voisins? Et bien j'étais allé rencontrer ses parents mais ils ne m'ont même pas laissé leur parler.
- Je comprends, ça a dû être très dur pour toi. Mais laisse moi prendre le relai maintenant. Je vais trouver pourquoi elle est partie ainsi sans laisser aucune trace.
- Je ne veux pas que tu t'en soucis. Laissons le passé derrière nous. Tu es un beau jeune homme avec une belle carrière devant toi. Ne te préoccupe pas avec ce genre d'histoire.
- Tu ne me convaincras pas. Donne moi donc des informations sur elle et sa famille.
- Je ne le ferai pas.
- Donne moi alors un nom, juste un et moi je me débrouillerai.
- Puisque tu insistes, Mahamat, le nom de jeune fille de ta mère était Mahamat.
- Merci.
- Tu m'as coupé tout envie de manger. J'espère que tu es fier de toi. Je vais me coucher.
Papa se leva de table et se dirigea vers la chambre d'ami. Ça ne m'avait pas plu de réouvrir ses vieilles blessures mais au moins, j'en avais tiré quelque chose. " Mahamat", c'était donc ça le nom de jeune fille de ma mère. Enfin je connaissais quelque chose sur elle. Mon père s'était chargé de faire disparaitre tout ce qui appartenait à ma mère. Même une photo d'elle je n'avais. Je ne savais même pas à quoi elle ressemblait. Mais ce soir, je me sentais plus éclairé. J'avais son nom de famille et je savais aussi quel était son tempérament. Elle ne se laissait pas dompter. C'était donc une lionne. Le fait qu'elle ait préféré abandonner son héritage pour mon père me montrait que ce n'était pas une femme avide d'argent et de pouvoir. Elle était donc une grande fan d'amour. Ah! quelle femme noble elle faisait ma mère. Et moi qui avait perdu mon temps à la haïr toutes ces années. Je pensais réellement que c'était une femme ignoble. Mais apprendre tout ceci m'avait remis les idées en place. J'étais à présent convaincu du fait que ma mère ne nous aurait jamais abandonné volontairement. J'étais donc déterminé plus que jamais à la chercher et à rétablir la vérité. Mais par où commencer? ça, je n'en avais aucune idée.