CHAPITRE 2Peu de temps après vint Scarlett. C’était un événement d’uneportée indescriptible, un cadeau offert par la science et la nature réconciliéspour sauver la mémoire digestive des omnivores. Scarlett était venue au mondepour remplacer la Pomme, ce qu’aucun autre fruit épargné par le parasite, nil’abricot, ni la pêche, ni la cerise, ni d’autres n’étaient capables d’assumertout seul.
À cette époque, seul un petit groupe de spécialistes et deprivilégiés était au courant de l’avènement de Scarlett.
J’ai tout de suite aimé Scarlett. C’était un fruit« extraordinaire » d’une couleur rosâtre, presque transparente, qui laissaitvoir des nervures bleu turquoise à fleur de peau, avec une tige en forme decalice. Elle paraissait fragile, et en même temps, elle avait la fermeté decertains fruits dont on dit qu’ils ne mûrissent jamais. On l’avait appelée« Scarlett » à cause de sa couleur teintée de rose, et mouchetée de violet.C’était un nom familier et attachant que l’on retenait facilement.
« Scarlett » était le croisement de trois fruits : la poire,le kiwi et la goyave pleureuse, un fruit inconnu dans nos contrées. Il eût ététrès difficile de faire des comparaisons avec d’autres fruits tant son aspect sedémarquait de ce qu’on avait l’habitude de trouver sur nos marchés. Bien sûr,elle avait un air de ressemblance avec la pomme, mais on eût pu en dire autantde la pêche, ou du brugnon, des fruits à la dimension d’une poigne qui roulentdans la main. Scarlett était un peu plus pommelée, avec un relief vallonné, etun sillon plus profond. Sa peau aussi était plus rugueuse, ou granuleuse,recouverte d’un léger duvet, alors que les pommes ou les brugnons ont la peaulisse. Tout cela, c’était pour l’aspect extérieur. Question de goût, on verraitplus tard.
Car personne n’avait jamais goûté à Scarlett. C’était un fruit« nouveau » au sens où les inventeurs emploient ce terme. L’idée originelleavait d’abord germé dans l’esprit d’un biologiste de génie : le professeurMaller, qui, grâce à une greffe dont le taux de succès était habituellementrarissime, avait réussi à « marier » les trois espèces, le kiwi, la poire et lagoyave. Pour la science, comme pour le palais des hommes, c’était une chanceinespérée.
Avant la mise au monde de Scarlett, Maller avait eu unparcours chaotique. Apparemment peu doué pour les études, il s’était décidétardivement pour une spécialisation en biologie végétale et une carrière dansl’enseignement. Une année sur deux, il officiait à l’université de Karlsruhetout en vivant à Müllheim, une petite ville alsacienne près de Strasbourg. Ils’était fait connaître par de multiples travaux sur les arbres fruitierstropicaux, et surtout par sa théorie sur la présence des pépins dans les fruits,selon laquelle plus le nombre et la grosseur des pépins augmentent, plus l’arbreporteur est résistant aux parasites. La futilité apparente de cette théorieavait pourtant eu des répercussions non négligeables sur l’arboriculturemoderne, notamment pour les recherches sur les greffes de fruits.
Plus tard, Maller avait revendiqué la découverte du brugnon,et avait même intenté un procès à son inventeur dans les années soixante-dix,avant d’être débouté et même ridiculisé. Il en avait conçu une sorte dedéception revancharde, et avait intensifié ses travaux de recherche, avant demettre au point deux nouveaux fruits bâtards, dont j’ai oublié le nom ; desfruits semi-tropicaux très alléchants au premier abord, mais absolumentincomestibles pour le commun des mortels, à cause de leur amertume.
Ce fut donc dans un contexte de traumatisme généralisé etd’esprit de revanche que Scarlett vint au monde. Pourtant, cette fois-ci, Malleravait bien préparé son coup ; il avait acheté les services d’une attachée depresse redoutablement efficace pour remuer la communauté incrédule desjournalistes de la presse grand public et professionnelle. Cette filles’appelait Alexandra F. Elle avait frappé à la porte de toutes les rédactions,pour finalement obtenir gain de cause, puisque deux très sérieux magazines àgrand tirage avaient repris l’information. L’un d’eux avait même publié unephoto de Scarlett, qui se dévoilait ainsi pour la première fois au grand publicsous un jour très aguicheur.
Mais surtout, c’était un reportage sur l’une des chaînes detélévision nationale qui avait marqué le véritable point de départ de lacarrière médiatique de Scarlett ; un reportage où elle se révélait décidémenttrès photogénique.
Le commentateur avait annoncé la venue de Scarlett sanspréciser qu’il s’agissait d’un fruit. Il avait simplement précisé qu’on allaitdécouvrir « une personnalité » hors du commun, prête à déplacer les foules. Onimaginait une nouvelle actrice de cinéma, ou la fille d’un prince, ou lanouvelle sœur Thérésa, et l’audience progressa modérément. Mais quand le speakerexpliqua que Scarlett était le fruit « miraculeux » qui allait remplacer laPomme, l’audimat fit un bond en avant spectaculaire, d’autant plus que leprésentateur avait pris la précaution de préciser que Scarlett était de naturepulpeuse. Qui n’avait pas accouru à ce moment-là sur la chaîne en zappant ?
Et pourtant, il s’agissait bien d’un événement d’uneimportance exceptionnelle pour l’arboriculture, et aussi pour l’alimentationmoderne. C’était en ces termes que les amis de son inventeur la présentaient.Dans le reportage, Maller avait une barbe hirsute, et des yeux illuminés qui necrédibilisaient pas son propos, mais il s’exprimait avec une telle fougue et unetelle passion, que sa gestuelle exagérée prenait le spectateur aux tripes.
Toutefois, quand le commentateur lui demanda quel goût avaitScarlett, il parut décontenancé, avant de se reprendre.
– Légèrement acidulée, furent les deux seuls mots qu’ilprononça.
– Mais encore ? réitéra le commentateur.
– Je peux simplement dire que les enfants raffoleront deScarlett quand ils l’auront goûtée.
– Oui, mais enfin, quel goût a-t-elle ? Ressemble-elle à laPomme, ou un autre fruit ? Est-elle plus vivace sur le palais, ou dansl’estomac ? s’impatientait le journaliste.
La déception se lisait sur son visage au fur et à mesure queMaller s’emmêlait dans des explications douteuses sur Scarlett.
– Les mots n’auront qu’une faible emprise sur votreimagination, et ne décriront pas le millième de la saveur de mon fruit.
– Monsieur Maller, les téléspectateurs vous écoutent. Ne lesdécevez pas.
– Tous les qualificatifs sont fadasses. Juste une indicationpour ne pas vous frustrer totalement. Scarlett a une chair qui fond dans labouche et qui laisse un goût exceptionnellement rémanent sur le palais, que l’ongarde pendant de longues minutes, et que plusieurs gorgées d’eau amplifierontsensiblement.
– Quand pourrons-nous donc la goûter, Professeur ?
– La première récolte n’a pas été très prolifique, parce quenous en sommes encore à un stade expérimental, et que nous avons planté sur uneéchelle réduite. Seuls quelques rares privilégiés pourront se faire uneidée.
– Des noms, vite !
– Ne soyez pas si impatient. Votre tour viendra.
– Dommage que vous n’ayez pas encore pensé à moi pour goûter,s’exclama le présentateur avec une emphase irritée. Nous aurions pu fairepartager nos impressions avec nos chers téléspectateurs sur ce plateau.
Le journaliste se lamentait, car son émission s’embourbaitdans une impasse, et il était clair qu’il se passerait de nombreux mois avantque le consommateur ne trouve Scarlett sur les marchés. Finalement, leprofesseur avoua qu’il ne disposait que de trois fruits, trois Scarlettes donc.C’était peu pour le faire goûter à la France entière, ou à la planète, comme ill’ambitionnait. Mais il assurait avec conviction que la prochaine récolte,prévue pour le mois suivant, serait abondante ; à raison d’une demi-douzaine defruits par plant, ce qui représentait pour les douze plants contenus dans saserre, environ soixante-dix à soixante-quinze Scarlettes. Et Maller de promettreque toute la rédaction de l’antenne pourrait bientôt se faire une idée sur lefruit mystérieux.
Deux mois plus tard, Maller revint à la charge auprès de larédaction avec ses paniers bourrés de Scarlettes. Tous les journalistestrouvèrent au moins un fruit sur leur bureau, mais la belle Scarlettn’intéressait plus grand monde. L’effet de surprise était passé, et il y avaitpeu de chances que le téléspectateur se laisse « accrocher » de nouveau avec detelles ficelles. D’ailleurs, il y avait dans la presse d’autres sujetsalimentaires qui accaparaient l’actualité, notamment cette histoire deconstruction d’une usine de graisse de canard artificielle en Pologne qui avaitfait couler beaucoup d’encre en jetant un discrédit fâcheux sur le pâté devolaille, et par ricochet sur le foie gras du Sud Ouest.
En fait, Maller avait loupé son effet d’annonce. Il en avaittrop fait, ou pas assez. En ameutant prématurément les médias, il n’avait pasprévu qu’il fallait d’abord convaincre sur les qualités gustatives de son fruit,et non pas argumenter sur la couleur de Scarlett. Lorsqu’un journaliste n’a rienà se mettre sous la dent…, il cherche en général un autre lièvre. Maintenant,Maller prêchait dans le désert.
Il fallut une certaine Valérie Dumont La Rochelle pourrelancer Scarlett sur le devant de la scène. Cette jeune femme de bonne familleparticipait chez un ami journaliste et sa femme à un dîner auquel un concours decirconstances m’avait permis de participer.
Au moment de l’apéritif, juste avant de passer à table, elleaperçut dans une corbeille de fruits un spécimen étrange qui trônait au milieude poires, de pêches et d’abricots. Elle fut immédiatement subjuguée par lacouleur et la transparence du fruit, ainsi que ses nervures à fleur de peau.
– Quel est ce fruit ? demanda-t-elle avec un accent légèrementsophistiqué.
Valérie Dumont La Rochelle avait récupéré un nom à rallonge lejour où elle avait épousé Monsieur Dumont La Rochelle, et elle s’était retrouvéeveuve deux ans après avoir consommé son mariage. La jeune femme avait héritéd’une belle fortune et vivait dans une oisiveté presque totale, ce qui luipermettait de consacrer sa vie aux plantes et à l’horticulture. Elle étaitgrande et fluette, avec des cheveux jaunes. Mais surtout, elle attiraitl’attention par ses paupières qui restaient en permanence en position mi-closeet qui lui avaient valu le surnom de « marmotte ». En découvrant le nouveaufruit, sa curiosité naturelle ne fit qu’un tour.
– Comment cela ? Vous n’êtes pas capable de m’en dire lenom ?
– Si, si, répondit l’ami. Il paraît qu’elle s’appelleRosette.
– Mais non, Scarlett, corrigea sa femme.
– Est-ce un fruit de la création terrestre, ou un vulgairefactice ? demanda la « marmotte ».
– Non, c’est un vrai fruit, un fruit totalement inconnu dansnos régions.
Pour Valérie Dumont La Rochelle, la tentation était tropforte, et elle ne put s’empêcher de se jeter sur le fruit pour le croquer.
Lorsque ses dents s’enfoncèrent dans la chair onctueuse, sespapilles gustatives reçurent comme un fluide évanescent qui irradia toute sabouche. Elle l’avala d’un seul coup, et garda sur son palais cette saveurrémanente dont Maller avait tant parlé à la télévision.
Sa figure très expressive décrivit alors toute une palette desensations variées que déclenchait la chair de Scarlett, au fur et à mesure quela « marmotte » mâchait le fruit, le dispersait sous sa langue et le long desgencives, avant de l’avaler par rasades, puis de mordre à nouveau dans ce quirestait d’un trognon bien entamé.
À vrai dire, Valérie Dumont La Rochelle était en train dedécouvrir les délices d’une chair gouleyante en même temps que des paradishallucinogènes. Ce fruit délicieux provoquait une impression de fraîcheur et dedésaltérance pour qui le gardait plusieurs secondes en bouche. Il semblait à lafois vif et mielleux, parfumé et sucré, pétillant en bouche et légèrement amer,autant de sensations contradictoires qui réussissaient à s’harmoniser dans unbouquet d’arômes totalement inédits.
– Exquis, vraiment exquis. Ce fruit est d’un goût somptueux,répétait sans relâche Mademoiselle Dumont. J’en prendrais bien un deuxième.
Un sentiment de malaise se peignit alors sur le visage de sonami journaliste.
– Je n’en ai pas d’autre, répondit-il d’une voix gênée.
– Comment cela, vous n’en avez pas d’autre ?
– C’est le dernier qui me reste.
– Donnez-moi l’adresse de votre marchand de primeurs. J’iraien acheter moi-même, ânonnait-elle en déformant chaque syllabe.
Elle parlait avec la bouche pleine, comme si elle reculait lemoment d’avaler pour garder la dernière bouchée de Scarlett le plus longtempspossible sur la langue.
Les yeux de la « marmotte » s’illuminèrent pendant qu’ellemigrait lentement vers un état de volupté indescriptible. Ses muqueuses, sonestomac et son esprit semblaient découvrir ensemble des univers insoupçonnés etinviolés ; elle se mordit les lèvres pour résister encore à cette errance deplaisir qui ne lui laissait plus de répit ; elle ferma les yeux et aperçut descavaliers bleus qui s’éloignaient dans la steppe sans fin.
Alors, ses paupières se relevèrent et les globes de ses yeuxse dilatèrent brusquement. Son regard se figea sur une pendule à l’autre bout dela pièce. Valérie Dumont La Rochelle tourna de l’œil dans la seconde qui suivitet son corps pantelant glissa de la chaise sur le tapis en se tordant sousl’effet de convulsions saccadées. Elle venait d’être victime d’une violenteintoxication alimentaire dont les symptômes se traduisaient par un éblouissementde la vue, des crampes d’estomac et des douleurs cervicales insupportables.
Par malchance pour Maller, l’ami journaliste qui était l’hôtede Valérie Dumont La Rochelle travaillait à la télévision. Il avait même reçu enmains propres le panier de fruits de Maller, et savait à qui s’adresser pour les« réclamations ». Il décrocha son combiné téléphonique pour appeler leprofesseur et lui demander une interview en l’invitant à commenter cettehorrible intoxication.
Le sang de Maller ne fit qu’un tour et il frôla la crisecardiaque. Puis, croyant à un canular, il raccrocha au nez du journaliste. Prisd’un affreux doute, il se rendit à la rédaction de l’antenne pour essayer d’ensavoir plus. Dans les couloirs, on ne parlait que de Scarlett et de ses effetspervers sur les humains. Le fruit « magnifique » était sur toutes les bouches.En quelques heures, Scarlett était devenue un fruit maudit qu’il ne fallaitmanger sous aucun prétexte, sous peine de sombrer dans d’infernales affresd’estomac.
Scarlett avait donc réussi une rentrée médiatique tonitruante,et prouvait qu’il allait falloir compter sur elle. Il semblait qu’elle n’avaitplus aucune chance qu’on la compare jamais à la Pomme. Mais le fruit maléfiqueétait désormais intimement lié à la destinée des hommes.