Entre deux étagères

4478 Mots
Depuis peu, j'ai développé une certaine addiction aux bibliothèques en tout genre. L'ambiance sérieuse et étouffée, les lumières tamisées, l'odeur du papier qui se mêle au craquement du parquet miteux… Quoi de mieux ? Inutile de répondre, ni même d'hausser un sourcil ou deux face à ma subite métamorphose en tapette intégrale des temps modernes, parce que je n'ai fait que sortir ma tirade de Bibliomagazine, un ouvrage pour les coincés du cul accomplis. Pour ma part, je… miam. Coupé dans mes pensées studieuses, je mate le joli petit cul de rat de bibliothèque qui vient de passer devant moi, réaffirme dans le même mouvement le crayon que je mastique avec frénésie. Du calme Lain, pas bouger. Ne lui saute pas dessus, ça ne le ferait que moyennement… Le petit cul merveilleux s'en va, un autre prend presque aussitôt sa place pour varier mes plaisirs à l'infini. Vous l'aurez compris, plus jamais je ne critiquerai les avant-gardistes du genre. Le matage des accros aux livres poussiéreux, qui dit mieux ? Je regarde, je savoure et je reste sage. Vu que je suis bien malgré moi contraint au mode végétarien, je me contente simplement d'imaginer le goût que ces bouts de viande exhalent sous mon nez. Plus encore, moi le prédateur accompli, j'ai découvert une nouvelle méthode de chasse, et bon élève (ou presque) je regarde ce que font les autres… … Ouh, celui-là je le veux. Oui toi, le grand brun près du livre de zoologie primitive, section 2bis troisième à droite ! Ne te sauve pas ma gazelle, mister Lain va t'enseigner à la méthode ancestrale… la pratique, il n'y a que ça de vrai dans la vie ! … -Je constate que tu sais t'occuper comme il faut, lâche une voix mi-amusée, mi-intriguée dans mon dos. Mon stylo imbibé de bave toujours au coin des lèvres, je me retourne dans un sursaut pour voir qui m'interrompt dans mes fantasmes éveillés. Je me retrouve face à une braguette. Hmm, jolie braguette d'ailleurs. Bonjour braguette, moi c'est Lain… et toi ? La braguette reste silencieuse, je constate qu'il serait sans doute plus efficace de s'intéresser au jean serré qui l'accompagne, à moins que lever les yeux vers l'individu à la jolie braguette ne soit peut-être une initiative plus judicieuse encore. C'est ce que je décide de faire. Et oui, une jolie braguette, comment ai-je pu ne pas deviner de suite qu'elle ne pouvait appartenir qu'à une belle gueule en puissance ? Plus bandant que mon grand brun de la section 2bis d'ailleurs. Je regarde hébété Jensen, me demande si je ne rêve pas. Que fait cet apollon en ce lieu de décrépitude sociale ? L'homme qui me fait face lâche un soupir face à mon silence. -Tu t'amuses bien j'espère ? me demande-t-il en me jaugeant de toute sa hauteur. Me vient subrepticement l'idée qu'il a peut-être constaté mes errances visuelles de cette dernière heure. -Heu… à faire quoi ? Il soupire. -Tes devoirs Heden. Ce n'est pas pour ça que tu es là ? Étonné face à cette remarque venue d'un autre monde, je me souviens brusquement que j'ai effectivement également ça à faire en ce lieu d'étude et de sérieux. J'hoche la tête, me remets dans le même temps de ma surprise de le voir. Du calme Lain, sois sage. Envoie-le se faire foutre. -Qu'est-ce que tu fous là ? lâché-je en lui tournant le dos pour me « concentrer » sur le DM de physique-chimie qui me supplie depuis une bonne heure que je me penche dessus. -J'avais envie d'étudier, me répond la voix derrière moi. Mais bien sûr, songé-je cynique. Un mec pareil, connard à souhait et chaud lapin comme pas deux, qui étudie. A d'autres. -Et tu as pensé que venir me dire bonjour me remplirait le cœur de joie, n'est-ce pas ? Ironisé-je sans daigner me retourner pour scruter sa braguette. -Qui sait, fait-il visiblement amusé. Mais je constate que ce n'est pas vraiment l'effet créé. -Pas vraiment non. -Bon… puisque tu le prends comme ça… J'entends des pas qui s'éloignent, et je saisis qu'il est parti. Oh joie, je suis enfin de nouveau seul, en paix avec mon devoir infaisable. … Snif, pourquoi ne suis-je toujours pas capable de songer sagement de cette façon ? Pourquoi faut-il que je me sente déçu devant un tel manque d'insistance de la part de ce connard ? Je m'attendais à mieux, je ne peux le nier. Et vaguement frustré au passage. Pff, je m'agace. -Je peux m'asseoir sur cette chaise ? Hein ? Je tourne brusquement la tête, peine à croire ce que je vois. A présent assorti d'un sac de cours et chargé d'une épaisse pile de livres de cours dans les bras, Jensen m'indique du menton la chaise juste à côté de moi, comme si… -Non, répliqué-je d'instinct. Cette place est prise. Jensen hausse un sourcil. -Ah oui ? Et par qui ? -Mon double imaginaire. Et il tient à son espace vital. Jensen esquisse un sourire, avant de poser ses affaires et de s'asseoir sur la place interdite. -Si ce n'est que ça, je suis persuadé que ton double imaginaire et moi parviendrons à nous accommoder l'un de l'autre. Je sens déjà qu'il m'aime bien, pas toi ? Je préfère ne pas répondre, préfère vérifier l'hypothèse qui germe dans mon esprit. En me retournant l'hypothèse prend contenance, pour devenir un fait aussi incroyable que comique. J'aperçois la table occupée par les amis de Jensen à l'autre bout de la bibliothèque, de même que je ne manque pas de noter que tous m'observent, un petit sourire en coin sur les lèvres. Wow, Jensen était simplement allé chercher ses affaires pour venir me rejoindre, il n'était donc pas parti. Lorsque je me retourne vers Jensen, je sens l'irritation me gagner en voyant son sourire innocent, mais également autre chose… je ne saurais dire, mais c'est plutôt étrange. Ça fait mal d'ailleurs. Ça tiraille. Histoire de ne pas me ridiculiser, je ne lève pas la main à ma poitrine, et me persuade que cette tentative de séduction pourrie ne me touche en rien. Après tout, il s'agit seulement de la première fois où ce n'est pas moi qui va draguer l'autre. Inutile d'en faire toute une histoire. -Dégage de là, m'entendis-je grincé avant de vaguement me replonger dans mes feuilles. Quoique surpris par mon attitude défensive, je m'en félicite également. Je suis censé lui montrer qu'il ne doit pas me faire chier plus longtemps après tout. -Pourquoi ? me demande l'autre. Tu préfères peut-être mater le cul des autres mecs en solitaire, c'est ça ? Eh oui, j'avais donc bien raison lorsqu'il m'a posé sa question à la con tout à l'heure. Je choisis l'air nonchalant et pose mon coude sur la table pour le regarder en face, tête appuyée sur ma paume. -Qui sait ? fis-je curieux. Tu veux peut-être participer à la tâche ? Aucun problème, fais juste en sorte de ne pas empiéter sur mon terrain de chasse. Jensen me scrute, et je ne parviens pas à deviner ce à quoi il pense. Jusqu'à ce qu'il parle. -Et tu trouves de quoi te satisfaire ? lâche-t-il d'un ton faussement impassible. -Plutôt oui. Mais à cause de toi, ils sont tous partis. J'espère que tu es fier de toi. Je n'ai plus qu'à recommencer mes fouilles du début… -Tu ne pourrais pas paraitre un peu plus gênée en disant tes conneries ? commente Jensen d'un air sombre. Décidément, qui l'eut cru que tu sois aussi… -Aussi quoi ? Allez, dis-le. Ou plutôt non ne le dis pas, je m'en moque. Lain, sage. -Aussi borné, finit-il après une minute d'hésitation. Et cesse de mâchouiller ton stylo en me fixant avec ce regard, poursuit-il en m'arrachant le fameux outil de la bouche, ça fait perverse en puissance. Ce que je suis, ne l'oublions pas. En revanche, le fait que j'ai inconsciemment mastiqué ce stylo avec frénésie est assez effrayant, particulièrement si j'ai en plus merdé en le regardant étrangement. Ne serais-je donc plus capable de me contrôler comme il faut en public ? Aïe, je sens que ces mois d'abstinence sexuelle sont en train de me rendre dingue. Help. -C'est marrant venant de ta part, me défendis-je comme je le peux, surtout lorsqu'on sait comment tu es la nuit venue. C'est plutôt à moi de craindre pour ma sécurité. Déjà que tu t'en prends à mon double imaginaire le jour, me tiens des propos déplacés la nuit en m'agrippant, et maintenant tu viens me faire chier alors que je tente comme je peux de me motiver face à mes cours. Non franchement, je crois que le mieux serait que tu dégages tant que je te le dis gentiment… Jensen sourit, et je manque de défaillir face à ces traits magnifiques. Je ne crois pas me souvenir de l'avoir déjà vu agir ainsi, d'une manière « cordiale », sans le côté « je te veux dans mon lit s****e ». Ça lui donne un côté enfantin et vulnérable qui me laisse perplexe et franchement pantois. Comment dois-je réagir face à cette attitude? -Tu es franchement chiante comme fille, fait-il en s'approchant. Vraiment insupportable. Ta mère devrait se méfier, parce qu'elle risque fort de ne jamais pouvoir te marier. Il se penche davantage encore, avant de me piquer la feuille sur laquelle je galère. -Je voulais juste savoir sur quoi tu travaillais avec tant d'application. (Il fronce le front, surpris) De la physique-chimie ? Je ne savais pas qu'on pouvait avoir des devoirs notés dans cette matière… Son regard hypnotique revient sur moi. -Tu en es où ? Je lui arrache la feuille des mains, furieux. -Ça ne te regarde pas, contente-toi de faire tes devoirs et va-t-en. -Le problème c'est que je n'ai plus rien à faire. Je m'ennuie, et comme je t'ai dit que je t'aiderai à faire de devoirs, je compte bien tenir parole. Ainsi il n'était pas suffisamment bourré pour oublier notre « conversation ». Ouf, j'ai réellement bien fait de ne pas craquer face à la tentation. -Oui, grogné-je, mais je ne veux pas de ton aide. -Où en es-tu ? insiste encore ce sociopathe. -Va te faire foutre. -Tss, bourrique. Putain, je vais le castrer. Enragé qu'il ne m'écoute pas et s'en aille (un fait sans précédent jusqu'à maintenant, car tous savaient me respecter dans mon ancien lycée) je ferme les yeux durant quelques instants pour me calmer. Ce n'est rien. Du calme Lain. Tu es sur un petit nuage qui flotte dans les airs. Ne prête pas attention à ce pauvre mortel sans intérêt, contente-toi simplement de flotter au gré de la douce brise. Un peu apaisé, je rouvre les yeux et remballe mes affaires pour changer de table. Serein, Jensen me laisse faire, un petit sourire insolent aux lèvres tandis qu'il m'observe m'asseoir près de mon fameux brun aux jolies fesses de la section 2bis. Pourtant, une fois installé, il ne se prive pas non plus de déménager à son tour, pour s'asseoir juste en face de moi. -Si tu veux, fait-il d'un air réjoui, je te fais le premier exercice. Je lui jette un regard meurtrier. Quand je dis non c'est non. -Je l'ai déjà fait. -Alors le deuxième. -… tu cherches quoi au juste ? -Je veux t'aider. Rien de plus. -Oui bah tu me fais chier. Rien de plus. L'amusement de Jensen fadit soudainement, pour que son agacement face écho au mien. -Si tu continues à refuser mon aide, je dis à celui qui est près de toi que tu lui matais le derrière depuis cinq bonnes minutes avant que j'arrive. Le brun sursaute en entendant ça, pour me regarder d'un air ahuri. Charmeur, je lui fais un clin d'œil. -Salut, moi c'est Heden. Et toi ? L'individu devient rouge pivoine, avant de déguerpir sans demander son reste. Je me retourne vers un Jensen étranglé de rire. -T'es fier de toi ? marmonné-je tout bas. Ne me fais pas une sale réputation. Sinon plus personne ne viendra promener son petit cul près de moi, songé-je sombrement. Mais bon, la réputation d'Heden aussi pourrait en souffrir, donc… -Tu te charges toute seule de te ficher, rigole encore Jensen. Je n'aurais pas cru que tu oserais lui répondre. T'es vraiment devenue tarée depuis quelques temps. Si j'avais su… Il ne finit pas sa phrase, et je garde le silence. Oui, s'il avait su, peut-être n'aurait-il pas traité ma sœur comme de la merde après l'avoir mise en cloque. Brusquement, l'idée qu'il soit en train de me traiter comme l'attraction du moment, le cas « Heden qui devient folle », me rend fou. -Dégage, grincé-je méchamment. Ne me force pas à me répéter. Jensen sent peut-être la menace, mais sa bonne humeur redevient agacement. Voire même colère. Ses changements d'humeurs pourraient me divertir, si je n'en étais pas malgré moi la victime. -Alors donne-moi ce p****n d'exo, crache-t-il durement. Je ne vais pas non plus y passer la journée, et je VEUX le faire. Je réalise brusquement que Jensen n'est pas en train de me séduire. Peut-être pas. Je réalise également l'un des nombreux défauts de Jensen, ce qui me fait un petit pincement au cœur. Ce mec est têtu. Il m'a dit vouloir m'aider, et têtu il le fait. Je refuse, mais comme il l'a dit, il refuse d'être celui qui perd, et il fera tout pour y arriver. Il est donc têtu et borné. Snif, les défauts de ce type sont merveilleux, et je crois même qu'il m'a battu, parce que je ne pense pas être aussi chiant. Ou en tout cas, personne ne m'a jamais opposé un refus auparavant. Mais peut-être est-ce également son cas. Va savoir… Soudain très lasse, je le laisse m'arracher une nouvelle fois la feuille des mains, et renonce au besoin calcinant de la lui reprendre. Mon orgueil me hurle de faire valoir mon territoire sur ce morceau en papier merdique, mais je sais qu'il ne faut pas. Parce que je suis censé être Heden, que j'ai déjà bien suffisamment merdé, que je ne dois pas m'enfoncer et finalement que je devrais plutôt concentrer mes efforts à éviter ce mec. C'est plutôt mal barré. Alors je préfère le regarder résoudre mon exo. Je le contemple, (heu non, je le dévisage durement) tandis qu'il se mord la lèvre inférieure d'un air concentré, et je note cette moue satisfaite lorsqu'il trouve rapidement la solution. Je note également cette grimace horrifiée et terriblement enfantine qui lui confère cet air « mignon » lorsqu'il regarde rapidement mes réponses du premier exercice, et j'appuie ma tête contre ma paume pour mieux le voir effacer à la gomme d'un air enfiévré ce qui lui semble faux. Je pourrais m'en offusquer, mais j'ai effectivement de bonnes raisons de croire que je n'ai fait que de la merde, donc pourquoi pas. Ce mec serait donc capable de se montrer sérieux. Et ça lui va terriblement bien. D'ailleurs, ce mec est également capable de se révéler vulnérable. … Je me retiens de secouer la tête, agacé par mes pensées. On s'en fout de toute façon. Je ne dois pas me soucier d'avoir découvert une nouvelle facette de sa personnalité. D'ailleurs, je ne devrais même pas me sentir troublé par ce phénomène. Et plus encore par ce que ça m'évoque. J'aurais dû être déçu de lui découvrir ce côté « doux et gamin », autrement dit ce côté anti-connard et qui va en totale opposition avec l'idée que je me fais de l'homme parfait qu'il aurait pu être. Ça aurait dû m'agacer de surcroit, parce que j'aurais dû préférer le voir comme un gros con que je pourrais détester tout à mon aise. Mais là… Le tiraillement dans ma poitrine revient, je produis un v*****t effort pour ne pas me tapoter ma poitrine rembourrée. Du calme Lain, tout doux. De son côté, Jensen relève enfin la tête, une dernière mimique ravie inscrite sur ce faciès, avant que son air beau gosse et prétentieux ne réapparaisse l'instant d'après. -Voilà, c'était pas bien compliqué. Heden, pour le coup tu me déçois. Je croyais que tu étais douée. -Et je le suis. Il me regarde de travers d'un air peu convaincu, avant de se lever pour venir s'asseoir (trop) près de moi. -Mouais, si tu le dis. N'empêche que t'as fait que de la merde pour le premier exo. J'ai bien fait de prendre les choses en mains. Je regarde furtivement ma copie, tente de comprendre l'écriture sauvageonne qu'il y a mise. -Et qui me dit que tu ne te trompes pas ? Haussement de sourcil goguenard chez l'autre. -Tu ne me fais pas confiance ? Cette question ne peut que me faire rire. -Pas le moins du monde, lâché-je amusé. Puis me souvenant que je suis censé le détester et m'en aller aussi vite que possible, je reprends ma feuille. -Bon, puisque tu as fini, je… -Attends, je vais t'expliquer ce que j'ai fait. Sa main s'appuie lourdement sur mon épaule, et tandis qu'il me rapproche fermement de lui, il commence son discours de physicien en puissance sans me laisser la moindre chance de repli. -Alors, tu vois ce calcul ? commence Jensen de sa voix grave et torride, il faut penser à convertir en mètre les ondes avant de faire d'appliquer la formule. Comme ça. Et là… Je subis donc ses explications compliquées, malgré moi, parce qu'il m'y force, et parce qu'étrangement je comprends ce qu'il me dit. Alors je me dis que pourquoi pas ne pas écouter ce qu'il me dit jusqu'au bout, et je réalise qu'il explique même plutôt bien (en tout cas mieux que Cindy, mais bon, ce n'est sans doute pas si dur) et je réalise à peine lorsqu'il me lâche l'épaule, et que je me rapproche encore pour lui poser telle ou telle question. Patient, il me répond, et ne se moque pas lorsque je lui pose des questions que je sais moi-même être connes au possible. Il explique simplement, concentré, et je réalise à peine lorsque reviennent les mêmes petites moues enfantines et anti-connard qui me perturbent tant. Lorsqu'il finit de m'expliquer les deux exercices, il m'explique le raisonnement de l'exercice suivant, et c'est tout aussi fasciné que je réalise que je saisis ce qu'on me veut. Wow, je ne serais donc pas si nul ? Hmm, je suis vraiment trop fort. Surexcité, j'arrache la feuille des mains de Jensen, et affirme pouvoir m'en sortir tout seul. Histoire qu'il ne me souffle pas d'indications traitresses à l'oreille, je l'exhorte à rester sur son coin de table, et écris frénétiquement tant que l'inspiration de la Physique bienfaitrice m'est accordée (raison de plus d'écrire vite, parce que le temps m'est surement compté). Je résous une question, puis deux, avant de bloquer. Je réfléchis, cherche en quoi ça bug, et agacé, mâchouille frénétiquement mon stylo, indigné devant cette question pourrie. Lorsque finalement je relève les yeux, décidé à abandonner, j'aperçois le regard de Jensen sur moi, lequel affiche un mince sourire mi-amusé, mi-moqueur, et mi…attendri ? p****n, ce mec est décidément flippant lorsqu'il s'y met. Oui, flippant, et gênant de surcroit. -J'y arrive pas, grincé-je bougon. Jensen sourit un peu davantage, je tente de m'habituer à l'effet que me produit cet étrange sourire trop souvent vu au cours de la dernière demi-heure. -C'est parce que tu ne cherches pas la solution là où il faut, me fait-il railleur. Mais bon, je peux toujours te le faire si tu veux. Vexé, je ne réponds rien, déterminé à trouver par moi-même. J'y arriverai, j'y arriverai et j'y arriv… merde, j'y arrive pas. Constatant que l'heure tourne, que ces deux heures de permanence sont bientôt finies et que je dois rendre ce fichu DM pour le lendemain, je soupire, lassé. Ah Heden, tu ne sais pas la chance que tu as d'avoir un frère comme moi. Vois jusqu'où je vais pour toi, je rabaisse mon orgueil de mâle parfait pour te permettre d'avoir tes bonnes notes tant désirées. Seulement lorsque je lui demande s'il pourrait effectivement m'aider une nouvelle fois, je tombe dénue lorsqu'il refuse. Aussi sec je m'énerve. -Tu te fous de moi ? Tu dis que tu vas m'aider, et maintenant tu arrêtes ? -Si je me rappelle bien, tu ne voulais pas de mon aide tout à l'heure. Je regarde ma montre, suis sur le point de péter un câble. -Oui bah maintenant j'ai accepté. Allez, sois sympa, je dois rendre ce devoir pour demain. Hmm, surement pas la chose à dire à un connard. Ce qu'il est et reste après tout. La preuve, puisqu'il me joue de nouveau son rôle beau gosse supérieur, tout en prenant son air pensif de circonstance. -Tu ne m'as même pas encore remercié, me fait-il remarquer d'une simagrée faussement attristée. -…Merci, lâché-je après un temps de réflexion. Il m'adresse un coup d'œil amusé. -Ça manque de sincérité tout ça. Mais bon, je vais faire comme si c'était acceptable. En revanche, tu ne m'as même pas demandé de t'aider correctement. Il me saoule. -Jensen, pourrais-tu m'aider à faire ce devoir ? Il continue à me regarder avec son air supérieur, je saisis que j'ai oublié le mot magique. Je vais le castrer. -… S'il te plait ? -C'est déjà mieux, fait-il satisfait. (Il prend son air ennuyé.) Mais j'oubliais que j'ai pas mal de choses à faire je ne sais pas si je vais avoir le temps… -TU AS DIT QUE TU M'AIDERAIS ! m'énervé-je tout haut. -Chut. -Chut. -Chut. Ah ils me font tous chier. -Tu m'as dit que tu m'aiderais, chuchoté-je à nouveau. Si tu arrêtes maintenant, c'est de la publicité mensongère. Le regard de Jensen me lacère, son sourire moqueur m'horripile autant qu'il m'excite. -Disons plutôt que c'est de l'effet d'annonce. Les deux premiers exercices étaient l'offre gratuite, pour le reste, je ne peux rien te promettre sans une contrepartie de ta part. J'en reste sur le cul. -Une « contrepartie » ? Répété-je bêtement. -Oui. Une sorte de remerciement si tu préfères. J'y réfléchie, trouve l'idée merveilleusement diabolique. Ce mec me rend décidément perplexe. Entre connard et anti-connard, il détient l'art absolu pour brouiller les cartes. Miam. Heu, non, pas miam, Lain du calme. -Un remerciement par exo, c'est ça ? Je tente de dissimuler mon sourire en lui posant cette question, mais ça m'est définitivement impossible. Je ne peux lutter contre le génie, seulement apprendre. Ce que je fais. -Je vois que tu saisis vite, souffle Jensen. (Il regarde sa propre montre, avant de relever ses manches) puisque le temps te manque, je propose que nous fixions tout de suite les conditions, et je te rends le tout dès que je l'ai fini. Je regarde à mon tour l'horloge centrale de la bibliothèque, constate en effet qu'aux vues des cinq minutes restantes, même lui ne pourrait accomplir l'exploit d'achever ce devoir. -Ça marche pour moi. Dis-moi tout. -Alors pour l'exercice trois… (Il hésite un moment en étudiant l'exercice en question) je propose que tu viennes ce soir à la soirée qu'organise Matthieu. Je secoue aussitôt la tête. -Pas possible. Pas un jeudi soir. Trouve autre chose. -Et pourquoi ça ? -J'ai mes raisons (ou plutôt, je ne tiens pas à ce qu'Heden pête à nouveau un câble)… trouve autre chose. -Le problème, fait-il d'un air buté, c'est que c'est ma condition, et je ne négocie pas. Pff… -Hmm, et Mike, il sera là ? -Pourquoi ? Ta réponse dépend de si oui ou non il vient ? Je le regarde lui et son air pincé, m'en délecte un peu. -Qui sait ? Jaloux ? Il ne répond pas, et je songe que si Mike ne vient pas je risque effectivement de carrément me faire chier. Je suis certes prêt à négocier avec ma sœur, mais sans Mike, mieux vaut encore rester chez soi. -Bon allez, abandonné-je, je viens, c'est d'accord. (Je regarde à mon tour la feuille, pour voir qu'il reste trois autres exercices à négocier.) Ramène la suite. Celles-ci se trouvent être assez simples. Jensen donne pour condition d'être obligé d'aller lui parler durant la soirée, et pour l'avant dernier de devoir lui accorder trois danses au moins. Irrité de me faire manipuler de la sorte, je bouillonne intérieurement. Je ne veux pas, je ne veux pas et je ne veux pas. Bon, la raison devrait être que je le déteste, le problème plus grave encore, est tout autre : j'ai peur de ne pouvoir résister à la tentation cette fois-ci. Alors quand vient sa dernière condition, je ne frissonne plus, j'en tremble ! -Tu veux aller jusqu'où comme ça ? Lâché-je durement. - Qui sait, murmure-t-il gaiement, il reste un exo. Jensen me regarde d'un air pensif, fait la grimace. -Et celui-ci est plutôt costaud. Il me faudra y concentrer un ou deux neurones de plus. Il hésite faussement avant de plonger son regard dans le mien. -Ça parle de fusion nucléaire après tout… -Et alors ? marmonné-je tandis que la sonnerie de reprise des cours retentit. Il soupire, agacé comme s'il s'attendait à une autre réaction de ma part. -Alors je te laisse y réfléchir. Choisis toi-même ma récompense pour cet exo, mais ça doit avoir un rapport avec la « fusion »… Oui oui, je dois être un vilain petit pervers, mais sa façon de me regarder me fait aussitôt songer à un genre de fusion tout particulier. La fusion animale pour être plus précis. Vous voyez le genre ? Monsieur papa ours qui vient voir maman ours, et l'engin de Winnie qui vient se plonger dans celui de sa compagne. Bon, plus sagement, je songe aussi à d'autres façon s'entre-pénétrer, mais rien n'y fait, l'idée m'est venue, et petit Lain ne peut que souffrir en sentant cette offrande provocatrice. Il ne faut pas. Il ne faut pas. Il ne faut p… Je laisse chavirer mon regard le long du cou du jeune homme qui me regarde toujours dans l'attente d'une réponse, puis je tente de jouer l'offusqué, mais j'ai du mal à me montrer convaincant dans la manœuvre. Je suis finalement contraint de détourner la tête, car j'ai peur que mon désir de bête en chaleur ne se voit trop clairement, d'autant que je suis censé me tenir le plus loin possible de ce con. -Ok, va pour ça, abandonné-je en me retenant de déglutir d'envie. Mais tu vas le regretter. Jensen me sourit une dernière fois avant de se lever pour me laisser, son sourire de connard en puissance de nouveau hissé. -Je n'attends que ça. Ne me déçois pas Heden. Oh non, je ne te décevrais pas. Mais tu vas morfler mon pote.
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