Le jeu du chat et de la power souris

4015 Mots
Lorsque Cindy m'a récupéré à la fin de la pause (qu'elle fut longue, j'ai l'impression qu'elle a duré des heures), j'étais en vrac. Perdu, apathique, heureux. Hmm, rayons le dernier terme. Comment aurais-je pu me sentir bien après avoir craqué de la sorte ? Non que je ne l'ai jamais fait auparavant, mais jamais avec ce type d'individu, ni dans ce genre de situation. D'ordinaire, je suis avec de faibles créatures serviles, de celles qui m'obéissent pour me faire plaisir, qui se laissent faire, sans expérience. D'ordinaire, il m'arrive également de tomber (plutôt rarement) sur bien plus coriace que moi, et je deviens alors le réceptacle de la demi-heure, celui qui écarte les jambes et regarde comment on fait. Cela fait longtemps que ça ne m'est plus arrivé, mais ça a son charme à sa façon. On souffre, on subit, et j'aime ça, mais niveau marge d'improvisation, c'est plutôt limité lorsque l'autre te plaque telle de la pâture dédiée à son bon plaisir. Non, ici, ce n'était pas comme d'ordinaire. J'ai senti comme… une interaction, une action partagée… Je secoue la tête en me regardant devant la glace de ma chambre. Inutile d'y repenser. Lain, tu n'es qu'un abruti. Interaction mon cul, ici, il n'y aurait pas dû y avoir l'ombre d'une improvisation. Je me suis montré trop flexible, il ne faudra plus que cela se reproduise. Faire preuve de plus de maitrise et de fermeté la prochaine fois ne sera pas de trop... …la prochaine fois ? Non, non et non, pas de prochaine fois, alors enfile ta jupe Lain, et plus vite que ça. En me maquillant, je me remémore toutefois l'air réjoui de Jensen lorsque je me suis enfui, m'amuse à l'idée qu'il s'agit d'un véritable enfoiré. Un véritable gentil-enfoiré pour être précis. Je me remémore également l'exaspération de Cindy tandis qu'elle a trainé le zombie que j'étais, de ceux qu'on obtient lorsque l'esprit de l'occupant a déserté pour aller vaquer en d'autres lieux, songer à d'autres fantasmes aussi inoffensifs qu'interdits. Alors pour le principe d'apaiser ma Cindy, j'avais finalement craché le morceau, et miss bougonne était devenue miss bouche-bée. Etrangement, ce n'était pas tant mon abandon malvenu qui l'avait choquée, mais bien plutôt les réactions de l'opposant que je lui avais décrites. -Ça ne lui ressemble pas, avait-elle aussitôt lâché. C'est plutôt bizarre comme attitude. Et tu dis qu'il a laissé tomber lorsque tu n'as plus voulu ? Mais qu'il était plus qu'entreprenant juste avant ? Hmm… -Quoi "hmm" ? -Ça me parait louche. Elle avait secoué la tête tandis qu'elle me raccompagnait jusque chez moi. -J'en ai entendu des histoires sur ce type, avait-elle encore dit, mais jamais de celles-ci. Lorsqu'il te prend, j'ai entendu dire qu'il te prend. Il n'y a pas de bousculement, ni même de morsure. Il te prend simplement, il te fait l'amour, et puis il te lâche. -Tu veux dire du genre placide et hautain qui saute tout ce qui bouge, mais avec la classe divine de l'homme qui n'ira jamais faire mal à la fille et montrera combien il s'est ennuyé dès le lendemain. Cindy m'avait lancé un coup d'œil satisfait, comme si elle était fière que je comprenne aussi vite, jusqu'à ce que je ne lui apprenne que je suis bien placé pour connaitre cette attitude, puisque c'est celle que j'adopte d'ordinaire. J'aime la bestialité, mais peu la supporte malheureusement. Et c'est triste à dire, mais il ne faut pas fait fuir le gibier à venir, il faut savoir se retenir, pour mieux profiter la fois suivante. Bref, inutile de dire que petite Cindy s'était offusquée, et un virulent débat sur le droit de la femme (et de l'homme, n'avais-je pu m'empêcher de lui souffler aux souvenirs de tous ces êtres que j'ai serré contre moi) qui n'avait pas manqué d'éclater. Argumentaire redoutable de la part de la bouclée, modestes aveux nonchalants pour ma part, et il avait officiellement été avéré que je suis un monstre sans cœur à enfermer sur le champ. Bah, pourquoi nier ? J'avais accepté, mais avait tout de même clémendé son indulgence pour avoir déjà payé une partie de mes péchés avec ces mois de merde passés à jouer la femmelette. Objection accordée, et elle qui m'avait soufflé qu'au moins elle ne s'ennuyait jamais à mes côtés. Brave petite, je savais bien que mon influence sublime ne pouvait que lui apporter du bon. Une fois prêt, j'éteins la lumière avant de sortir de ma chambre. Lorsque je vais voir Heden pour la prévenir que je pars, je la trouve roulée en boule dans sa couette. Je l'appelle doucement, ne récolte qu'une réponse étouffée. Je préfère la laisser tranquille, et referme doucement la porte de sa propre chambre, avec ce sentiment ignoble que je suis effectivement un monstre. Mais pas de ceux dont je suis fier, plutôt du genre à renier sa propre famille pour son propre plaisir. Afin de chasser ce désagréable sentiment, je me réconforte en songeant que j'agis pour la bonne cause. Je ne m'amuse pas, je traque. Par ma simple présence, je fais souffrir celui qui lui a fait du mal, car je lutterai par mon inaction, et Jensen payera à long terme. Une petite voix intérieure choisit ce moment pour me rappeler sadiquement qu'il y a peu, j'aurais très bien pu être ce qu'est aujourd'hui Jensen : un s****d qui a mis en cloque une personne innocente, le tout avec un dédain totale. Mais là aussi je fais taire la voix, en rappelant que je n'ai jamais lésiné sur les protections, d'autant que je me dois de rappeler que mes cibles de prédilection ne sont pas de celles qui ont tendance à enfanter. Et toc. Sur ces pensées rassurantes, je sors, puis marche dans l'air frisquet de ce mois de Mai. Six stations de bus et une bonne dizaine de minutes de marche plus tard je me retrouve dans le centre-ville plutôt bruyant pour un jeudi soir, où je vais pour retrouver le lieu de fête indiquée. Aux bruits, je me souviens qu'un match de foot est en train de passer à la télé, d'où les cris. Mes amis d'avant étaient du genre à faire ce genre de réunion, pour ma part je préfère jouer, regarder m'ennuie. D'autant que le cadrage des caméras de télévision ne cible pas suffisamment le derrière des joueurs à mon goût, alors quel intérêt ? « Il n'y a pas que le derrière qui compte dans la vie, m'aurait hurlé Vincent si je le lui avais dit. Concentre-toi sur la tête, et imagine leur visage durant l'acte, il n'y que ça de vrai. » Bof… Ah, mon Vincent. Il faudra vraiment que je le revoie autrement qu'au téléphone, son absence commence à me peser. Lorsque je rentre chez Matthieu, l'un des (nombreux) amis de Mike et Jensen, j'oublie pourtant bien vite ma mélancolie, pour redevenir ce que je suis si facilement. Heden la fêtarde, parce qu'elle le vaut bien ! En entrant dans le salon où sont réunies une petite dizaine de connaissances à Mike et Jensen, je réalise cependant que la soirée ne devrait pas être trop mouvementée. Tous sont assis, une bière à la main, et en ce jeudi soir, ce n'est pas forcément plus mal. Autre constatation, à laquelle j'aurais préféré n'accorder qu'une attention distraite, c'est que je ne vois nulle trace de Jensen. Non, juste Mike qui m'accueille à renfort de grands sourires, et sur les genoux duquel je m'assois sans l'ombre d'une hésitation aux vues du canapé déjà blindé. Mike me tend de quoi m'abreuver, tandis qu'il me raconte la journée de merde qu'il vient de passer. Oh, pauvre petit Mike. Alors je bois, et je lui raconte également (une partie) de mes tracas. … oh, rien de bien méchant, rassurez-vous. Je lui avoue simplement mon agacement face à la rudesse de cette vie de simple mortel, cette frustration que me procure tous ces hommes qui me tournent autour alors que je ne le souhaite pas, et pour finir mes problèmes de physique. -Tu sais, lancé-je après une nouvelle goulée, parfois j'aimerais réellement devenir un mec… -Un mec ? Petit Mike plisse le front, perplexe. -Tu veux dire… te travestir ? Changer de sexe ? J'hoche la tête. -Bah oui… ça ne t'ai jamais arrivé d'y songer ? Devenir une fille ? Horreur chez l'autre. -Non mais pour qui tu me prends ? Je suis un mec moi, un vrai ! Faudrait être taré pour vouloir être une fille… c'est que des emmerdes. Je soupire face à cette cruelle vérité. -Ne m'en parle pas. Que des emmerdes. Menstruation, épilation, maquillage, objet de torture sur les seins, l'horreur ultime. Mike me zieute étrangement, avant que son regard ne plonge vers mon décolleté. -Hmm, Mike, dis-moi si je te gêne… tu veux peut-être que je vous laisse seuls toi et mes seins ? -J'étais juste en train de t'imaginer sans… il secoue la tête. Non, décidément, je ne te vois pas du tout en mec… je suis sûr que ça ne t'irait pas du tout. Laisse tomber l'idée. Face à ce blasphème à l'encontre de ma virilité bafouée, je me contente de sourire en avalant une autre bière, puis change subtilement de sujet de discussion en lui signalant les coups d'œil jaloux que deux filles nous adressent à l'autre bout de la pièce. Pour le principe, nous décidons d'un accord tacite de jouer la provocation. Je passe mes bras autour du cou de Mike et viens lui souffler à l'oreille que les filles sont en train de me lacérer du regard. Amusé, Mike me prend par les hanches pour me lever. Je comprends, et me repositionne pour m'asseoir face à lui. Conscient d'être en train de me faire zieuter le dos, je pousse le vice jusqu'à passer mes jambes autour de la taille de mon ami, et adresse un sourire curieux à Mike. -Alors ? Qu'en disent-elles ? Le regard de Mike se fait brulant en me regardant, je trouve la démarche brillante. Rien de mieux pour augmenter encore la rage des jalouses (que je n'apprécie en rien, d'où la manœuvre.) Il me soulève les cheveux pour venir me souffler à l'oreille qu'elles pourraient se lever sur le champ pour me cogner, elles le feraient, et hilare, je serre la prise de mes bras autour de lui. -D'ailleurs, poursuit un Mike moqueur, elles ne sont pas les seules. Tu verrais la tête de Jensen, c'est à se tordre de rire. … -Hein ? Peu subtil, je me retourne d'un bond pour constater qu'effectivement monsieur est arrivé, installé je ne sais par quel miracle sur ce canapé toujours blindé de monde, et oui, je confirme, il est en train de nous fixer. Mike et moi. Mike. Moi. Juste moi. Heu… Salut ? Non, non, non. Décidé à faire comme s'il n'existait pas, je me retourne et entame une passionnante discussion sur l'art de faire l'amour sur une chaise, discussion à laquelle se révèle très doué mon interlocuteur. Cinq minutes réglementaires plus tard, je prétexte aller nous chercher des bières pour me lever, et ne manque pas de me rassoir dans le sens conventionnel, moi sagement assis sur Mike sans la parade nuptiale qui va avec. Je fais mine d'adresser un coup d'œil à la pièce, coule un regard en biais à Jensen, pour me rendre compte qu'il me fixe toujours, sa bière à la main sans me quitter du regard. Je détourne aussitôt le mien. Grr, ça m'agace, j'ai presque l'impression de devenir la prude qui détale. Je ne veux pas fuir ! Je veux attaquer ! Sauf qu'il ne vaut mieux pas, que… Merde, je suis en train de me trouver des excuses là ? N'est-ce pas ? Snif, je suis bel et bien dans le rôle de prude… horreur et damnation. Pour le principe, j'ouvre ma bière avec rudesse, puis avale une goulée et le fixe pour lui faire baisser les yeux. … Je le fixe toujours. Lui aussi. …longuement. Il cille, moi également. Il avale une gorgée sans cesser de me scruter, et je ne peux qu'admirer cette incarnation de la nonchalance qu'il représente dans ce qui n'est autre qu'une dispute visuelle digne d'enfants de maternelle. Mouais, ça pourrait presque être excitant. Sauf que ça me gonfle, que je me sens marqué par ce regard, celle (ou plutôt celui) qui devrait être en train de culpabiliser parce qu'elle est en train de parler à d'autre. En gros, je me sens sa chose, et ça me fait enrager. Si monsieur ne peut comprendre que je lui ai sauté dessus tout à l'heure par simple et innocente pulsion hormonale, que puis-je y faire ? Le castrer ? … oui, devrais-je le priver définitivement de ses attributs ? Alors que je n'ai pas encore eu la chance de voir ses bijoux de famille ? Et imaginez qu'ils en vaillent la peine, et que je prive le monde de deux belles boulettes et une saucisse incomparable… Ce serait cruel n'est-ce pas ? Plus personne ne pourrait se les enfiler, n'y y goûter, donc mieux vaut ne pas le castrer. Hmm, il faudrait tout de même que je m'assure de la qualité de ce que je viens d'épargner. Que j'expérimente, que je me les enfile, que j'y goûte, et que je… … Heu… suis-je vraiment en train d'avoir de vilaines pensées au nom de la science, le tout en dévisageant le principal intéressé ? Oh, merde… Jensen sourit, je me retiens de faire la grimace. p****n, parfois je m'agace. Quelle tête je faisais à l'instant ? Le sourire de Jensen s'accentue, j'en conclus que la situation est critique. Pire, elle est catastrophique, compris-je lorsque l'enfoiré se tapote les cuisses en me regardant. Je rêve… Il est en train de m'inviter à m'assoir sur ses genoux ? Vrai de vrai ? Il oserait ? -Même pas en rêve Jensen, grincé-je tout bas en affirmant mon fessier sur les genoux de Mike. Le sourire de Jensen ne fadit pas, mais il lâche le contact visuel avec moi, pour murmurer à l'oreille de son voisin. Haussement d'épaule de l'intéressé, puis changement de place entre les deux zouaves, et voilà que Jensen se retrouve en bout de canapé, tout près de notre chaise. Et il me refixe. Sa bière toujours à la main. L'autre sur la cuisse. Connard. Conscient qu'il est ridicule, et que je le suis plus encore en m'obstinant dans mon entêtement, je me refuse pourtant à céder face à une telle technique. Je veux pas, je veux pas et je veux pas. -Jensen, soupire Mike derrière moi, tu ne pourrais pas lui foutre la paix pour une fois ? -Je n'y peux rien, lâche l'individu avec un sourire charmeur, j'ai froid aux jambes. Ta technique est la bonne mon pote, donc je te la pique. Je retiens une grimace horrifiée. Rha, je vais le tuer. -Jensen, grommelle encore mon protecteur, elle ne veut pas, alors fiche lui la paix. Je ne le répéterai pas. Snif, merci Mike. Lui au moins me comprend. Quoique le fait de me confirmer qu'on me prend pour le bout de viande à défendre ne m'émeut que peu. Bon, restons digne et laissons-les gérer entre hommes. Ceux qui le sont officiellement bien entendu. -Et pourquoi ça ? S'enquiert l'autre avec insolence. Tu ne prêtes pas ? -Pas celle-ci non. Elle préfère mes genoux, alors fais-toi une raison mon pote. Jensen me regarde à nouveau, visiblement attristé. -Dommage, soupire-t-il. Il hausse les épaules, met l'une de ses mains dans la poche de son sweat. -Moi qui voulais tant donner son devoir à Heden. Mais vu la situation, je… -Tu l'as apporté ? M'exclamé-je malgré moi et mes bonnes résolutions de ne pas lui adresser la parole. Jensen se tapote la poche. -Comme promis, tu vas l'avoir. Mais vu que je me sens frustré… j'ai peur de ne plus savoir où il est. Je sens Mike se contracter sous moi, sens venir la tempête. -Jensen, grogne Mike. Je t'ai dit de lui foutre la paix. Et c'est quoi cette histoire de devoir ? -Rien d'important, lui assure l'autre. Et ne t'inquiète pas trop pour Heden. C'est une grande fille, elle sait ce qu'elle a à faire… Devant ce chantage pur et dur, je décide de céder. Je ne veux pas que Mike se prenne davantage la tête, je suis également conscient que je perdrai à ce jeu-là. Et pour finir, puisque j'ai déjà signé pour une discussion et trois danses, pourquoi lutter pour un petit asseyage sur les deux boulettes et la saucisse miraculée ? Je me lève donc, amorce un virage à 75° en me tournant, puis m'assoit sur le connard-despote. Aussitôt la main de Jensen vient se poser sur ma hanche, tandis que celle qui tient sa bière va vers sa bouche pour le laisser avaler la portion liquide du vainqueur. Je le hais. Je l'admire. Furieux, je profite de cette opportunité pour engouffrer mes deux mains dans les poches de son pull, à la recherche de mon DM chéri. Rien, mis à part des clés et un portefeuille en cuir. Je fouille un peu plus. Toujours rien. Et merde. Les doigts de Jensen choisissent ce moment pour venir rejoindre l'une de mes mains dans sa poche, je me retourne pour le foudroyer du regard. -La fouille est concluante ? me demande ce con aux yeux noirs hypnotiques. J'ai aussi des poches avant sur mon jean si ça te tente. -Où tu l'as mis ? Sifflé-je à bout de nerf. -Ton DM ? J'acquiesce. -Je l'ai oublié chez moi, me confie Jensen avec un grand sourire. Mais je tiens mes promesses, on aura qu'à aller le chercher chez moi une fois la soirée finie. -Espèce de… Son regard faussement innocent me fait perdre tout contrôle, mais il regarde brièvement la salle et Mike, et je saisis le message. Pas de scène, sinon pas de DM. Excédé, je me mords violemment la langue, avant de lui griffer la main en retirant mes doigts de ses poches. -Enflure, sifflé-je tout bas, tu ne penses vraiment qu'à ça. -Bah quoi ? Tu veux peut-être y aller dès maintenant ? Je ferme violemment les yeux pour visualiser le fameux nuage majestueux que je dois être. Du calme Lain. Tu flottes sous l'effet de la brise. Tu n'es que légèreté et finesse dans ce monde de sauvage. … Ça va mieux. Lorsque je rouvre les yeux, le regard de connard en puissance que m'adresse Jensen ne m'atteint pas, de même que sa paume sur ma hanche. -Jensen, fis-je fermement, je ne coucherai pas avec toi, alors arrête de délirer. -Je ne veux pas coucher avec toi, me rétorque-t-il sèchement. -Hein ? -J'aime juste voir tes réactions, continue-t-il simplement. Tu aimes me faire enrager, alors je te retourne la pareille. Je le regarde sans comprendre, il s'approche de mon oreille. -J'ai compris ton petit jeu, Heden. Tu joues à me rendre fou. Refuser, te rapprocher de Mike, être aussi désirable, j'ai tout compris. Je m'éloigne de lui pour l'observer, et sous son regard de connard diabolique, je discerne aussi pour la première fois de la soirée ce côté furieux et vexé que je suis sans doute le seul à remarquer. Il est furieux. Pire, il est vexé. Parce qu'il croit que je fais exprès de le repousser. Et que je joue un jeu pour l'appâter. Devant l'ampleur de l'ironie de cette situation, je suis pris d'un fou rire comme rarement dans mon existence. Il croit que je joue avec lui. Ce mec est un devin. Mais qui doit encore progresser, ça c'est certain. Parce que l'info est périmée depuis un bon mois. Le regard connard en puissance s'accentue, je devine que sa fureur est encore décuplée. Il est vraiment vexé. Mon fou rire atteint des sommets, et heureusement que Jensen me tient par la taille, parce que je m'écroulerais du canapé dans le cas contraire. Lorsque je me calme un peu, son regard m'interroge. -Qui sait ? Tu as peut-être raison, rigolé-je. Et ça a marché au moins ? Deux pépites noires se plongent dans mes lentilles de contact verte-émeraude, et j'en perds le sourire en m'y noyant. -Plus que tu ne le crois, fait-il tout doucement en m'étudiant. Le sourire suivant me perturbe par sa tristesse, et le côté mi- furieux, mi- vexé prend davantage de contenance dans cette seconde où j'aperçois une nouvelle facette du personnage. -Mais ça ne m'enchante pas, conclut-il. L'expression se métamorphose une fois encore, et c'est avec son attitude de con au rabais qu'il me réclame sa première danse. -Personne ne danse, me sentis-je obligé de lui préciser. Sauf que cette considération ne l'atteint en rien, et je me retrouve comme un con à danser sur du Break your Heart de Taio Cruz. Musique bien pourrie s'il en est… Pour rajouter au ridicule du tableau, ajoutons-y que Jensen ne prête aucune attention au rythme de la musique, et son regard rivé sur moi, son corps se retrouve contre le mien à m'imposer le mouvement. Alors je le scrute, et je sourie en comprenant enfin qu'il veut un slow, qu'il veut du doux, et derrière la sensualité érotique qui se dégage de cette danse, son côté immature m'attendrit. Oui, je sais, c'est incompréhensible. Bizarre. Pervers. Mais j'aime. Il répond à mon sourire, me v***e du regard, m'en caresse également, et j'aime toujours, parce que c'est bon de se sentir dicter sa conduite de temps en temps. J'aime qu'il prenne les brides, et j'aime savoir que je perds le contrôle. J'oublie les gens qui nous regardent, et une nouvelle musique passe à la radio, sans qu'aucun changement ne vienne troubler notre parade semi-érotique, semi… autre chose… Comme dans un rêve, je me vois me détendre, le regarder avec plus d'indulgence lui et ses caprices de jeune étalon vigoureux, et je m'entends penser que ce ne serait pas si mal de le bourrer jusqu'à la moelle pour le convertir à l'art des quatre boulettes et deux saucisses à la crème liquide. Oui, peut-être, si je m'écoutais. Bien, à l'aise, abruti par l'alcool, je m'entends accepter de le suivre pour aller chercher ce fameux DM (la bonne excuse) et je me presse à lui lorsque nous sortons dans l'air frais. L'air triste de Mike ne m'atteint même pas, et me vient finalement la douce pensée qu'être une fille n'a peut-être pas que des défauts finalement. Jensen me scrute, puis, tandis que nous sommes seuls dans cette ruelle pleine de visages inconnus, je le sens hésiter, avant de me prendre la main. Je l'observe, vois qu'il hésite face à ma réaction, et son expression anti-connard et totalement enfantine me fait frémir autant qu'elle m'attendrit. Je ne presse pas mes doigts contre les siens pour approuver sa démarche de pseudo tendresse, mais je ne lutte pas non plus contre cette nouvelle preuve de marquage au fer rouge. C'est agréable après tout, alors pourquoi m'en priverai-je ? J'ai envie de voir son chez-lui. Vit-il seul ? Est-ce spacieux ? Y emmène-t-il toutes ses conquêtes ? J'ai envie de lui dire que je suis un mec. Etrange pensée n'est-ce pas ? Peut-être que si je m'écoutais… parce que c'est évident, il n'est pas suffisamment bourré pour oublier cette soirée. Et pourtant je ne veux pas fuir ce qui risque de se produire si je vais chez lui. J'ai… j'ai envie qu'il me prenne pour cette chose qu'il jettera dès demain matin. Je… -Lain ? Par réflexe, je regarde dans la direction de la voix familière. Je plisse les yeux. -Vincent ? L'intéressé s'approche en me dévisageant, incrédule. Je sens Jensen se braquer face à l'arrivée du nouveau venu, et doit admettre que je ne suis guère mieux puisque je retire précipitamment ma paume de la sienne. -Lain ? C'est vraiment toi ? Et merde… pourquoi faut-il que je croise ce type maintenant ? Pourquoi mon s*x-friend, justement ce soir ? Help !
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